Le monde est un village

L’univers télécoms des étrangers en France au travers de 7 portraits

Le monde-village de Vasudevan

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Vasudevan Kanagasabai, originaire de la ville de Jaffna, au nord du Sri Lanka.

Traducteur et interprète à Paris, ici devant le store baissé de son bureau, Vasudevan Kanagasabai est également écrivain : «Grâce à Internet, j'envoie énormément de documents à mes camarades qui s'intéressent à la littérature tamoule, et j'en reçois aussi. Il y a donc une espèce de forum de critique littéraire, qui marche impeccablement bien !».

Île, près de Jaffna. Une image choisie par Vasudevan. Photo Thivagaramp - GFDL.

Le pic d'Adam, dans le district de Ratnapura, l'un des sommets les plus importants du Sri Lanka. Celui-ci est considéré comme un lieu saint par les hindous shivaïstes, les boudhistes et les musulmans. Photo Thivagaramp - GFDL.

Quartier de la gare du Nord, tout près du bureau de traduction de Vasudevan.

31 Mars 2010. Vasudevan, dans la rue où il travaille souvent tard le soir : « Je suis dans mon bureau parfois jusqu'à minuit. Je vais sur Internet, je regarde la télé que je reçois par ADSL, je consulte le taux de change au Sri Lanka, j'écoute de la musique... C'est le moment où je communique avec mes amis. »

Converser, discuter, prendre des nouvelles... : « Mes camarades sont dispersés partout dans le monde. Et il y en a au Sri Lanka, aussi ! Dans ma ville de Jaffna, Il y a un écrivain qui est branché 24 heures sur 24 ! Il se branche sur Skype et j'appelle quand je veux. On parle de littérature, de la politique, de tout ! »

La webcam permet à Vasudevan de garder le contact avec ses enfants qui sont à Metz. « Je travaille à Paris mais ma famille est à Metz. Mais Metz ou le Sri Lanka, pour moi, c'est pareil !... Avec tous ces nouveaux outils de communication, la distance n'existe plus ! »

L'enthousiasme de Vasudevan pour tous les nouveaux outils de communication n'annule pas la gravité, la douleur de l'exil : « Malgré tout, il y a cette nostalgie... C'est une nostalgie qui nous permet de survivre. Sans, elle, je crois que nous serions mal dans notre peau. C'est intrinsèque à la nature humaine ! ».

Manguier, St John's College, Jaffna. « Si je revenais chez moi, je crois que je serais encore plus triste... Dans ma tête, il y a un chez moi, mais qui n'existe pas dans la réalité. Ma maison, mon village, l'arbre que j'ai vu, tout est transformé ! ». Photo Senthoor.

Les nouveaux outils de communication permettent de sauvegarder les liens par delà les frontières : « C'est un lien qui nous unit et qui nous fait croire que nous sommes dans un monde-village... Quand je dis nous, je veux dire les exilés ! »

Vasudevan devant la carte de son île natale, fixée au mur : « La guerre nous a chassés. Je fais partie d'un peuple en exil. Le monde est notre village, quelque part ! »

De la mobilité et l'ubiquité... : « L'autre jour, sur Skype, avec mes camarades d'école, nous étions six à parler en même temps !... On avait l'impression qu'on était dans la classe, 25 ans après !... »

Outils de communication et transformations sociales : « À une époque, c'était tout simplement inimaginable !... Vraiment, tout est facile dans ce domaine... On ne mesure pas les véritables conséquences de cette explosion technologique... ». De la disparition de l'espace physique, des distances géographiques et du temps : « Tout à l'heure, sur Facebook, j'ai communiqué avec mon camarade qui est à Toronto. Et puis ensuite, j'ai parlé avec mon neveu qui est dans une université en Inde. » La vie quotidienne et les outils numériques : « Regardez ce téléphone... Je peux surfer sur Internet, consulter les horaires de  train au milieu de la nuit et réserver un billet pour le lendemain matin !... »

«Je fais partie d'un peuple en exil. La guerre nous a chassés de notre pays. Le monde est notre village, quelque part.» Ainsi parle Vasudevan Kanagasabai, originaire de la ville de Jaffna, au nord du Sri Lanka. Il vit en France depuis presque un quart de siècle. La guerre civile qui oppose le gouvernement du Sri Lanka, dominé par la majorité cingalaise, aux Tigres de Libération de l'Eelam Tamoul (en anglais : Liberation Tigers of Tamil Eelam, ou LTTE), organisation séparatiste qui réclame la création d'un État indépendant dans l'est et le nord du pays, régions majoritairement peuplées de Tamouls, a causé plus de 70 000 morts depuis 1983 et provoqué son exil en France...

Dans son bureau de traduction près de la gare du Nord, Vasudevan Kanagasabai, qui est aussi poète, nous conte par le menu comment les nouveaux moyens de communication ont transformé sa vie et celle de tous ses camarades exilés : «C'est quelque chose qui nous lie. Il n'y a plus de distances. L'espace s'abolit avec les nouveaux outils de communication !...»

Avec un enthousiasme communicatif, il nous raconte les us et coutumes de cette fratrie dispersée aux quatre coins du monde : «Mes camarades d'école sont en Inde, en Australie, au Canada, en Angleterre, en Allemagne, partout en Europe !... Tout à l'heure, sur Facebook, j'ai parlé avec mon camarade qui était dans son bureau à Toronto, et c'est comme si nous étions dans le même bureau !...»

Il poursuit : «À une époque, c'était tout simplement inimaginable. Regardez ce portable, je peux surfer sur Internet. A n'importe quelle heure de la nuit, je peux consulter les horaires de train, par exemple... Vraiment, tout est facile, c'est formidable !... Si Louis XVI avait connu tout ça, il n'y aurait jamais eu la révolution !»

Dans cet échange passionné autour des outils numériques du quotidien, où l'espace et le temps semblent à jamais révolus, affleure néanmoins cette réalité mentale de l'exil, ce bourdonnement secret qui ne faiblit jamais, ce sentiment de perte, irrémédiable. «Malgré la communication, malgré cette dissolution de l'espace, il y a cette nostalgie, cette conscience d'être loin. Dans ma tête, il y a un chez moi, mais ce "chez moi" n'existe plus dans la réalité. Ma maison, mon village, l'arbre que j'ai vu, tout est transformé !...», nostalgie que Vasudevan Kanagasabai décline avec intensité dans la lecture d'un de ses poèmes préféré : «Tholaïvil, en tamoul, cela signifie "dans le lointain", et en même temps "en perdition", cela convient très bien à ce contexte.»

Écouter l'interview de Vasudevan Kanagasabai

Témoignage sur son usage «télécoms» de Vasudevan Kanagasabai, parisien originaire de Jaffna au nord du Sri Lanka.

Durée : 7mn Télécharger

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