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L’univers télécoms des étrangers en France au travers de 7 portraits

Naoufel ou le paradoxe de la modernité

Naoufel El Kadiri est originaire de la ville de Tétouan.

Vue de la Médina de Tétouan. Photo Anassbarnichou2 - GFDL.

Palais Royal à Tétouan. Photo Degeete - GFDL.

Timbre à l'effigie du roi Hassan II en 1983.

Naoufel El Kadiri est originaire de la ville de Tétouan, «dans le nord extrême du nord-ouest du Maroc, la ville la plus andalouse du royaume». Il vit en France depuis 1982. Les contacts avec sa famille sont fréquents, constants, réguliers, autant dire organiques, puisque tout se passe pour l'essentel via le canal du téléphone : «Avec mes parents, c'est au moins une fois par jour, quatre ou cinq fois par semaine.» Pour le reste, il utilise toute la gamme des outils numériques «comme tout le monde aujourd'hui» : «Avec mes frères et mes sœurs, on se "spame" de mails, de Facebook, de tout ce qu'on veut, comme tous les utilisateurs du Net. C'est rentré dans les mœurs, et c'est aussi rentré dans les mœurs chez nous.»

Tout est dit en quelques mots. Le lien familial préservé, la banalisation de l'usage du téléphone, autrefois «rare, et cher», la furtivité et la facilité des échanges numériques, la notion d'éloignement qui n'existe quasiment plus... Comme n'existe plus le plaisir de recevoir une lettre « qu'on reconnaissait tout de suite, avec la belle écriture sur l'enveloppe et le timbre à l'effigie du roi Hassan II. »

Autre temps, pas si lointain, et pourtant à des années-lumière, où les échanges transitaient par voie postale : «Avant les années 90, voire 2000, dans ma famille, quand il y avait un coup de fil, c'était qu'il y avait quelque chose d'urgent ou de grave... Sinon, on s'écrivait des lettres.» Autres temps, au pluriel, anciens, diluviens, autres mœurs, où la lenteur et l'attente (et l'absence-même, dans toute sa réalité, dans toute sa complexité) participaient de l'échange...

Tel est le commencement de l'histoire que nous raconte ici Naoufel El Kadiri. Car il est bien question, ici, d'une histoire... Histoire à échelle humaine, singulière et universelle, histoire de filiation, de mémoire et «de cœur», où tout un chacun trouvera, sans doute, l'écho de sa propre expérience... : «Un jour, mon père, qui est un érudit, un homme de lettres, un exégète, m'a fait part de sa tristesse, de son regret de ne plus recevoir de lettres et m'a invité à relire ses anciens courriers. Ce que j'ai fait. J'ai retrouvé la beauté de son écriture, j'ai redécouvert comment il écrivait, la beauté de son style... Il m'a alors proposé de renouer avec le temps d'avant, de faire comme si nous étions retournés dix ans en arrière, à l'époque où parler au téléphone, c'était cher !... Depuis, on s'écrit une fois par semaine et je dois dire que c'est beaucoup plus intéressant, c'est une joie beaucoup plus intense !».

Il conclut : «En fait, tous ces outils - outils que je ne renie pas, que j'utilise et que je continuerai à utiliser - nous rapprochent effectivement les uns les autres et nous éloignent en même temps... Cela nous éloigne parce qu'on ne se dit plus que des choses banales !... Quand on s'écrit, on ne parle pas du temps qu'il fait !... On parle de choses beaucoup plus profondes, on parle de ses sentiments... L'idée, c'était de retrouver cette profondeur-là.»

Écouter l'interview de Naoufel El Kadiri

De la facilité et de la furtivité des échanges actuels, et aussi de leur absence de profondeur... Tel est le fil rouge de cet entretien avec Naoufel El Kadiri, enregistré à Ivry-sur-Seine, le 15 avril 2010.

Durée : 5mn Télécharger

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