La philo dans le mobile

La philo dans le mobile

Quand deux philosophes réfléchissent aux usages et à l’éthique du téléphone mobile

À l’oreille ou dans la poche, le téléphone mobile s’est imposé en un temps record dans nos vies. A la suite d’un débat porté par Culture Mobile dans le cadre de la «Semaine de la Pop’ Philosophie» le 23 octobre 2010, Pierre Musso et Maurizio Ferraris se sont interrogés sur cette petite révolution. Au printemps 2012, leurs réflexions n’ont rien perdu de leur pertinence. Compte-rendu et série de podcasts en fin d’article pour mieux apprécier leurs propos.

En juin 2011, 85% de la population française disposait d’un mobile, contre 70% en 2005 et 4% en 1997, confirme la dernière enquête annuelle du Credoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie).

Il a fallu moins de quinze ans au mobile pour prendre sa place auprès de nous, là où le téléphone fixe a mis une centaine d’années pour s’imposer dans nos salons et nos bureaux. Qu’un objet technique s’introduise si rapidement dans nos existences n’a évidemment rien d’anodin. Sur ce constat se retrouvent Maurizio Ferraris, philosophe italien et auteur de «T’es où ? Ontologie du téléphone mobile» (Albin Michel), ainsi que Pierre Musso, professeur en sciences de l’information et de la communication, saint-simonien et auteur de nombreux ouvrages sur la question, dont «Télécommunications et philosophie des réseaux» (PUF) et «Les télécommunications» (La Découverte).

Un fétiche

Amour et amitié, secrets et intimité sont associés au téléphone portable, cet appendice personnel pas si éloigné du «doudou», du «bijou», de «l’objet phallique», affirme Pierre Musso, qui aime s’appuyer sur les travaux de Gilbert Simondon, l’auteur Du mode d’existence des objets techniques (1958). Comme il l’explique,

On ne peut dissocier la technique de la magie de l’objet.

Objet technique, le téléphone mobile cristallise en effet une certaine culture des rapports sociaux, qui, étendue à l’imaginaire, dialogue avec l’invisible. Le téléphone mobile nous permet de communiquer avec les autres, mais il passe aussi par des réseaux invisibles. Ce mystère est surchargé de représentations, donc d’imaginaires.

Ces représentations sont parfois paradoxales : c’est un outil de liberté et un objet de contrôle, ça éloigne et ça rapproche, ça fait peur et ça nous aide... «L’enfer et le paradis, c’est la même chose à l’envers», rappelle Pierre Musso.

Un objet de fiction et de fonction

On réduit trop vite l’objet technique à son aspect d’instrument, aux questions «à quoi ça sert ?» ou «à qui ça sert ?», estime Pierre Musso.

S’inspirant des travaux en anthropologie de Claude Lévi-Strauss, le penseur français souligne la dualité constitutive de l’objet technique, à la fois «objet de fiction et de fonction». Toutes les techniques ont une capacité d’accroissement d’action mais elles créent en même temps un sens. Quel est celui de ce monde artificiel qui fait que le lien social passe par la technique ? La contradiction nous confronte à un nouveau défi, selon Musso : celui de civiliser «les nouveaux nouveaux mondes» décrits par Georges Balandier (dans «Fenêtres sur un nouvel âge», Fayard, 2007).

Depuis le XIXème siècle et Jules Verne, l’utopie scientifique et technologique a ce double avantage d’être avérée et de «décharger de son fardeau l’utopie politique et sociale», qui, elle, a quelques difficultés à se réaliser. L’utopie technologique a cette vertu de se concrétiser. Aujourd’hui, cependant, si le progrès scientifique est incontestable, le progrès moral, politique, social ou culturel fait l’objet de grands débats, comme le montrent les questions d’environnement.

L’injonction de communication

La sphère privée a fait long feu. De plus en plus, les usages de la téléphonie tendent vers une «injonction de communication», affirme Pierre Musso. Ce qu’il appelle une «rétiologie» (de retis : réseau, et logos : discours). C’est ainsi que selon lui,

La pensée réseau est aujourd’hui la forme canonique de compréhension du monde.

Elle a remplacé sur ce registre les figures de l’arbre (l’encyclopédie, l’arbre de la connaissance, etc.), ou encore les grands systèmes de la philosophie ou des religions. On confère désormais au réseau une valeur symbolique si puissante qu’il en devient l’utopie par excellence de toute notre société, marquée par l’emprise des technologies.

Dès les débuts de la Révolution industrielle, rappelle le spécialiste de Saint-Simon, les chemins de fer allaient changer le rapport à l’espace et au temps, mais on pensait que cela allait également transformer les rapports entre les classes sociales. Ce discours du changement accompagne toutes les grandes innovations techniques. C’est aujourd’hui au tour de la téléphonie mobile et de l’Internet d’être porteurs de ces multiples promesses.

Mais gare !, prévient cependant Pierre Musso, car le «techno-imaginaire» a tôt fait de se transformer en techno-messianisme ou en techno-catastrophisme.

Une nouvelle responsabilité éthique

L’enregistrement, cette fonction banale, «idiote» même selon Maurizio Ferraris, est au cœur de tous nos téléphones mobiles : aussi surprenant que cela puisse paraître, affirme-t-il, elle est à l’origine d’une nouvelle responsabilité, au sens éthique du terme.

Pour le philosophe Emmanuel Levinas, la responsabilité, c’est l’autre, et plus précisément le «visage de l’autre». Maurizio Ferraris estime que le fait de savoir qui a appelé, à quel moment, d’avoir les traces audio de ceux qui ont laissé leurs messages, nous donne plus de responsabilité que le fixe ne l’a jamais fait. Car le fixe, lui, était amnésique, là où le mobile se souvient de tout... Comme il aime à le rappeler,

Nous pensions nous “libérer” des contraintes physiques avec le téléphone mobile, or de facto, nous sommes bien loin des promesses d’évasion.

Un monde sans fil ni solitude

À Marseille devant un auditoire conquis, riant des images qu’il fait défiler, Maurizio Ferraris explique comment le téléphone portable échappe aux tabous : des sikhs, des bouddhistes, des juifs, des femmes voilées et des moines l’utilisent.

Comme les religions du livre sont universelles, explique-t-il, le mobile est une espèce de «Pentecôte», une «descente de l’esprit sur le monde». Le portable dépasse les religions, il transcende les esprits. La vision semble exagérée ? Maurizio Ferraris enfonce au contraire le clou :

Toute cette réflexion sur la solitude de l’homme moderne, sujet typique de la philosophie du siècle dernier, a pour partie disparu parce que la solitude a disparu.

On peut certes toujours se sentir seul, mais les travaux solitaires dans leur essence même, à l’instar des navigateurs ou des trappistes, ne le sont plus, affirme-t-il.

Mon smartphone à la vie, à la mort

Cet objet techno a changé nos vies, il est en passe de changer nos morts... A Taïwan, où certains rites funéraires exigent que le défunt soit accompagné d’objets personnels dans l’au-delà, le S-Phone est un iPhone en carton vendu à cet unique usage. En Occident aussi, et pour des raisons qui n’ont rien de religieux, certains (et pas les plus anonymes), demandent à se faire enterrer avec leur téléphone. C’est le cas de Tony Curtis, qui a été mis en terre avec son iPhone, son Stetson et sa cravate Armani en octobre dernier.


Une entreprise propose de décorer son cercueil dans le plus pur style iPhone…

Maurizio Ferraris ne prend pas ces données à la légère. Il rappelle l’importance de la fonction d’archive du téléphone, qui permet de «construire et de garder des objets sociaux». Avant l’ordinateur et le portable, nous pratiquions une «conservation passive de nos ancêtres». Avec le numérique, tout est potentiellement là, mais tout peut potentiellement disparaître. D’où l’idée du téléphone comme «outil absolu total», indispensable jusqu’après la mort.

Écouter les propos de Pierre Musso et Maurizio Ferraris

Les réflexions de Pierre Musso

Durée : 21mn Télécharger

Les propos de Maurizio Ferraris

Durée : 13mn Télécharger

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