Le pouvoir aux communautés connectées ?

Le pouvoir aux communautés connectées ?

Une interview de Rachel Botsman

Séduisante et convaincue, Rachel Botsman est aujourd’hui la plus célèbre des «évangélistes» de l’économie collaborative. Nous avons profité de sa conférence lors de la dernière édition de la OuiShare Fest à Paris en mai 2014 pour l’interviewer. Son intervention, d’une grande clarté, était libellée sous la forme d’une question quelque peu provocante, sous-entendant que les communautés connectées devaient devenir à plus ou moins long terme les «institutions du 21e siècle».

L’entretien ci-dessous, légèrement complété à partir du podcast son que nous vous invitons à écouter, est une parfaite introduction à ce que pourrait être le credo optimiste, voire «l’idéologie» des partisans de l’économie collaborative. Certains jugeront le propos de Rachel Botsman naïf, ou du moins très symptomatique du «solutionnisme webcentriste» tel que le critique le penseur Evgeny Morosov. D’autres, bien au contraire, le trouveront plutôt mesuré et réaliste, mais surtout enthousiasmant et très motivant. Au final, et ce quelle que soit son opinion, il nous semble essentiel d’écouter le message éclairant de Rachel Botsman.

CM : Pensez-vous que l’économie collaborative, telle que vous la décrivez dans vos livres et conférences, représente vraiment une façon de changer le monde ? De changer la façon dont notre économie fonctionne réellement ?

Rachel Botsman : L’économie collaborative est autant une nouvelle façon d’envisager et d’utiliser les actifs (assets en anglais), de créer de la valeur, qu’une manière de changer le rôle de chacun au sein de notre système économique, donc de la société. Il s’agit non seulement de préférer l’usage à la propriété, mais surtout de passer d’organisations centralisées à des communautés distribuées dont les membres sont connectés. C’est ça qui relie Airbnb, Kickstarter, mais aussi les Moocs ou les fablabs, sans oublier Bitcoin, où c’est un réseau d’agents, sans autorité centrale, qui contrôle la production et la distribution d’argent en lieu et place des institutions financières centralisées d’hier.

L’important pour les gens, c’est de ne plus consommer passivement, dans une relation de pure dépendance au système, mais au contraire d’agir avec d’autres personnes, grâce à ses choix de consommation mais aussi la proposition directe de ses propres productions et surtout services à d’autres consommateurs. Chacun s’engage et contribue ainsi à l’évolution du système. L’économie collaborative change profondément, à sa base même, le rapport de chacun à l’offre et à la demande de produits et services. C’est pourquoi, dans la conférence à laquelle vous venez d’assister à la OuiShare Fest, je parle d’une véritable transformation sociale et économique plutôt que d’un simple mouvement de consommateurs.

Lors de ses vingt minutes de conférence (en anglais) à la OuiShare Fest de mai 2014, Rachel Botsman a communiqué sa profonde conviction sur l’avenir des communautés connectées, qui doivent selon elles devenir les institutions du 21e siècle. 

CM : Vous voulez dire que nous sommes très loin de la simple consommation ?

RB : Oui, parce que le changement d’attitude de consommation n’est que la pointe émergée de l’iceberg. D’abord, la technologie est suffisamment efficace et crée la confiance pour que se rencontrent de la meilleure façon les avoirs et les désirs de tous. Il devient dès lors possible de se passer des intermédiaires traditionnels des différents marchés, et de monter de nouvelles organisations pour permettre ce lien direct et réciproque entre ceux qui ont des besoins et ceux qui peuvent les satisfaire. J’ai par exemple une voiture que je ne vais pas utiliser, et qui peut servir à quelqu’un géographiquement proche qui a besoin d’une automobile de taille équivalente, pour sa famille avec laquelle il veut partir une semaine en vacances. Je vais donc la prêter, en lien direct d’individu à individu. Je vais ainsi créer de la valeur et augmenter mon bien-être, comme celui de l’autre personne et plus largement celui de la société.

CM : Mais y a-t-il quelque chose de politique là-dedans ? Ou n’est-ce que du service pratique ? Car tout de même, ce que montre un événement comme la OuiShare Fest, c’est l’extraordinaire diversité des gens se retrouvant dans l’économie collaborative : il y a un univers, par exemple, entre le discours d’un Bernard Stiegler dont l’objet est clairement une transformation sociale et politique, et les propos du PDG France de Airbnb, société dont le siège social est en Irlande, qui semblent ceux d’un chef d’entreprise voulant juste faire fructifier son business. Dit autrement : le type de démarche au quotidien que vous décrivez avec votre exemple de voiture prêtée, qui en soi n’a strictement rien de politique, pourrait-il véritablement avoir une influence sur la façon qu’à chacun de vivre la chose politique au sens premier du terme, c’est-à-dire sur la participation à la vie de la cité ?

RB : Tout dépend de ce que vous appelez «politique». Certains s’interrogent sur les changements au sein des structures politiques, à la façon dont il serait possible de mobiliser différemment les gens sur des projets politiques. Je reconnais être plus intéressée par la manière dont la multiplication des interactions des gens dans le cadre de l’économie collaborative change d’abord leur quotidien, puis leur vision du monde. Quelque chose d’aussi simple que devenir un hôte via Airbnb, par exemple, vous permet de réaliser qu’il n’est pas si compliqué de prendre en main sa vie, sans dépendre de tierces personnes, et ça, cela peut avoir des conséquences sur votre façon non seulement de voir, mais de vivre la politique. L’idée, derrière, c’est de ne plus considérer le système comme une boîte noire, de comprendre que nous avons tous une marge de manœuvre pour agir dessus, à notre niveau. L’économie collaborative change les mentalités. Elle nous permet de réaliser qu’il est possible de reprendre le contrôle de notre devenir. Et c’est par ce biais qu’elle peut, je l’espère, transformer peu à peu la politique, bien au-delà de quelque rénovation des structures politiques en tant que telles. 

CM : Vous voulez dire que le changement ne peut venir que de la base, des gens eux-mêmes voire de ce qui se passe au cœur de leur vie quotidienne ?

RB : Oui, l’enjeu est de reprendre la main sur ses choix, donc sur sa vie. J’ai le sentiment, ou du moins l’espoir que cette reprise de contrôle sur ses propres choix au quotidien augmente l’envie, voire la nécessité d’avoir son mot à dire sur toutes les décisions qui nous concernent, donc en particulier sur la manière dont nous sommes gouvernés.

CM : Vous ne croyez donc pas aux «révolutions», mais en revanche vous pensez qu’avec le temps, la société peut réellement changer grâce au développement de l’économie collaborative et aux changements de mentalités qu’elle suppose ? Ce changement devrait donc, pour le coup, prendre beaucoup de temps, non ?

RB : Tout à fait, cette transformation va se concrétiser très lentement, pas à pas. C’est peut-être un peu frustrant de l’admettre, mais l’économie collaborative n’en est qu’à ses balbutiements. C’est un bébé de cinq ans ! Rappelons-nous : la révolution industrielle a mis tout de même 180 ans à se concrétiser au cœur de nos vie ! Il est d’ailleurs probable que je ne puisse moi-même constater de mon vivant les effets de l’éclosion à grande échelle de l’économie collaborative.

CM : A vous entendre, cette transformation va certes être très lente à se concrétiser, mais elle semble fondamentale. Dès lors, le terme «économie collaborative» est-il le bon ? N’est-il pas un peu trop étroit ? Certains parlent de «société collaborative», ou encore d’«économie contributive», etc. Qu’en pensez-vous ? 

RB : Nous pourrions aussi parler d’économie de la création ou d’économie de l’accès comme certains. Ces expressions se complètent les unes les autres, mettant plutôt l’accent sur telle ou telle dimension de cette nouvelle façon de vivre l’économie. Mais j’aime ce terme d’économie collaborative, ou d’économie de la collaboration, car cette expression me semble la plus juste en vision «macro». Elle traduit bien une réalité allant au-delà de la consommation, ou de la simple notion de partage. Le partage est une notion intéressante, mais qui peut être comprise et vécue de façon passive, alors que la collaboration suppose non seulement un choix mais une action, un engagement qui me semble plus fort.

CM : Le philosophe Bernard Stiegler, qui utilise volontiers quant à lui l’expression «économie de la contribution», explique que l’on devrait en finir avec le «pouvoir d’achat» et adopter à la place ce qu’il appelle un «savoir d’achat»…  Ce terme inédit signifie pour lui le passage d’une économie de la consommation transformant chacun en irresponsable à une «économie marchande intelligente», basée sur la pleine et entière connaissance de ce que l’on achète… Mais plus largement, ce «savoir d’achat» symbolise une société qui serait désormais axée sur la connaissance et la valorisation de la transmission des savoirs tout le long de sa vie. Pensez-vous que ce passage du «pouvoir d’achat» au «savoir d’achat» est une bonne métaphore ?

RB : Absolument. Et c’est pourquoi j’ai parlé aujourd’hui dans ma conférence des nouvelles facettes de l’apprentissage et de l’éducation aujourd’hui. La façon dont les gens apprennent, et la capacité que nous avons à apprendre sans cesse, tout le long de la vie, est un facteur essentiel de changement, afin que nos esprits soient le moins formatés possibles. Pour prendre un exemple concret, lorsque mon fils assiste à un cours, il a deux façons de le prendre : d’une façon fermée, formatée, comme un moment qui se suffit à lui-même, sans amont ni aval ; ou au contraire de façon ouverte, en sachant que ce cours ne prend son sens qu’en fonction de son contexte, de l’avant et de l’après, soit une démarche qui va avec l’idée qu’on apprend tout le temps, tout le long de sa vie, que tout est prétexte à apprendre… Je suis passionnée par ce principe que toute personne à quelque chose à enseigner, en particulier les personnes âgées. Ne pas profiter de leur savoir est un vrai gâchis. Ils représentent un actif, une ressource formidable pour le monde entier. 

CM : Pour revenir au cœur de mon interrogation, pensez-vous que des entreprises comme Airbnb puissent vraiment contribuer à un changement de société ?

RB : Oui, c’est ma conviction. Airbnb grandit, et me semble en train de devenir assez énorme, pas si loin d’ailleurs d’un monopole. Mais leurs principes et la façon dont ils fonctionnent restent porteurs d’évolutions. Ils changent la manière dont sont utilisés les espaces, les lieux d’habitation en tant qu’actifs, permettant de gagner de l’argent ou d’en dépenser moins. Ils transforment notre rapport à la cité, que nous découvrons moins de l’extérieur, grâce à la redécouverte de l’hospitalité, grâce à la maison qui nous accueille en voyage. Je m’intéresse également à Airbnb en tant qu’entreprise : elle est structurée et traite ses employés de façon très différente d’un hôtel, et plus largement des acteurs traditionnels du tourisme. Comment, dès lors, va-t-elle gérer sa croissance ? Va-t-elle être obligée de se «normaliser» ?

Rachel Botsman lors de sa conférence TED de juin 2012 : «La devise (currency) de la nouvelle économie est la confiance». Elle y commence sa démonstration par le cas concret d’un hôte de Airbnb.

CM : Airbnb est-elle une société fondamentalement différente de Google, par exemple ?

RB : Non. Airbnb peut devenir le Google ou l’Amazon de la prochaine décade. C’est très exactement ce qu’est cette société, et cela ne doit pas nous effrayer. L’enjeu, comme je le sous-entendais, est de savoir dans quelle mesure ses acteurs vont réussir à préserver leurs valeurs, à rester en quelque sorte «petits» tout en grandissant, c’est-à-dire à ne pas trahir mais au contraire alimenter plus encore leur multitude de communautés tout en changeant globalement d’échelle. C’est vraiment très intéressant.

CM : Intéressant oui, mais pas facile !

RB : Pas facile du tout ! Mais c’est un enjeu majeur. Le changement d’échelle d’entreprises comme Airbnb est nécessaire pour transformer la société au niveau global. Et je pense que cela peut se réaliser sans perte d’identité.

CM : Grossir sans perdre ses valeurs de départ, à supposer qu’elles aient été non seulement fondatrices mais porteuses une autre vision du monde que le business classique, comment est-ce possible ?

RB : Cela dépend des entrepreneurs eux-mêmes, des fondateurs de ces entreprises lorsqu’elles passent au stade d’après la start-up. Je me suis moi-même investi dans une entreprise en joint venture. J’ai participé à des discussions où il était question de limoger les fondateurs d’une start-up pour lui permettre de devenir un business à une toute autre échelle, pour rassurer les marchés financiers, et je me vois encore expliquer à quel point cette idée était dangereuse. Peut-être les fondateurs n’étaient-ils pas les bonnes personnes pour diriger l’entreprise, mais les licencier revenait à jeter à la poubelle son inspiration, ses valeurs. Il est essentiel de trouver les moyens de garder les fondateurs et de leur permettre de s’impliquer dans la société qu’ils ont créée, même s’il s’avère indispensable pour la croissance de l’entreprise en question de trouver un «vrai» PDG à l’extérieur.

 

Propos recueillis par Ariel Kyrou

Écouter notre interview de Rachel Botsman

À l’occasion de la conférence qu’elle a tenu à Paris lors de la OuiShare Fest le 5 mai 2014, nous avons réalisé un court entretien en anglais de Rachel Botsman, l’une des plus grandes spécialistes internationales de l’économie collaborative.

Durée : 10mn Télécharger

Et pour aller plus loin

Commentaires