«H4N8 : Le “French Kiss” interdit à Shanghai»

Fait divers #10 : une histoire de santé

«H4N8 : Le “French Kiss” interdit à Shanghai»

CITIZEN NEWS. 27 février 2024. Déclarée hier zone de sécurité sanitaire par l’OMS, Shanghai continue à vivre au rythme de la grippe H4N8 avant sa probable mise en quarantaine par les autorités chinoises. Paradoxe étonnant : alors que Shanghai se ferme pour endiguer la pandémie grâce à l’efficacité de son écosystème numérique, sa jeunesse semble s’amuser de cette grippe et s’en servir pour provoquer le pouvoir chinois.

Aujourd’hui à Shanghai, les détecteurs de fièvre sont omniprésents aux entrées des bâtiments publics, des métros et des entreprises. Le port du masque et de gants hygiéniques est désormais obligatoire… tout comme l’activation de l’application KilinFlu. KilinFlu ? Développé par l’opérateur chinois Qilin Mobile et testé pour la première fois en grandeur nature, ce système de gestion des pandémies et d’alerte virale s’avère redoutablement efficace mais non dénué d’effets pervers. Explications.

Depuis Google Flu, on sait que l’énonciation de symptômes par un usager dans un moteur de recherche permet de détecter en temps réel la croissance des épidémies. Les logiciels d’analyse sémantique se sont multipliés depuis et beaucoup sont capables de deviner là encore en se basant sur l’énonciation des symptômes nos maladies avant même que nous puissions en avoir conscience. Ce sont là les bases de l’application mise au point par Qilin Mobile, à laquelle l’opérateur ajoute sa maîtrise du Big Data et la finesse de son système de géolocalisation.

Le résultat est probant : là où les autorités sanitaires estiment à 80 000 les porteurs du virus H4N8 dans Shanghai, Qilin Mobile en annonce plus de 190 000. Et c’est sans doute grâce à l’obligation d’user de l’application que la pandémie est aujourd’hui contenue – le nombre de victimes du virus H4N8 restant pour l’instant équivalent à celui engendré par une grippe saisonnière.

«Nous sommes tous potentiellement des patients zéro» déclare Jim Lee, le directeur du département Santé de Qilin Mobile, en expliquant le fonctionnement de l’application qui a pour but d’empêcher tout un chacun de devenir un agent de propagation du virus. «Le problème de la grippe, c’est son temps d’incubation.

Savoir que l’on est malade ne suffit plus, il faut aussi savoir si l’on est virtuellement porteur du virus : c’est ce que permet KilinFlu en vous révélant si vous avez été en contact durant ces trois derniers jours avec quelqu’un qui a depuis déclaré la maladie.

En gardant en mémoire les déplacements de chacun et en les croisant avec ceux des quarante millions d’habitants de la ville, KilinFlu est ainsi capable de reconstituer le trajet de la pandémie et d’en alerter la population. «Nous avons mis en place plusieurs niveaux d’alerte. Le niveau Violet, c’est si l’usager a croisé ces trois derniers jours plusieurs personnes qui ont déclaré la maladie. Le niveau Rouge, c’est si vous n’en avez croisée qu’une. Le niveau Orange, c’est si vous avez été en contact avec quelqu’un de potentiellement infecté».

À niveau Violet ou Rouge, le citadin a interdiction d’emprunter les transports en commun ou de se rendre à son travail, et cela le temps que sa propre période d’incubation soit passée. L’ordre est d’autant plus efficace que chaque terminal mobile diffuse alors l’alerte aux terminaux mobiles des personnes côtoyant le porteur potentiel du virus, et ce dans un rayon de dix mètres.

C’est cette dernière fonctionnalité qui est la plus controversée aujourd’hui, de nombreuses scènes de panique, presque de lynchage, ayant été constatées par les autorités depuis sa mise en place.

À tout moment, vous pouvez être signalé comme pestiféré et mis à pied pour trois jours, ce n’est pas bon du tout.

C’est en tout cas ce que nous dit ce chauffeur de taxi, pourtant masqué des pieds à la tête. Pour Qilin Mobile et les autorités chinoises, il s’agit néanmoins d’une condition sine qua non pour rendre l’ensemble du système efficace.

Il n’est par ailleurs pas sans produire d’autres effets pervers auprès d’une population lasse de vivre dans la peur de la maladie et dans la paranoïa qu’engendre KilinFlu. C’est ainsi que Qilin Mobile, en recoupant ses données, a détecté plusieurs foyers d’infection qui se sont révélés être des «bars à grippe» tous fermés par les autorités depuis. «Des jeunes s’y retrouvent pour y côtoyer des gens en alerte Violette ou Rouge – le système les place alors immédiatement à ce niveau», nous explique un policier.

Une façon pour certains de conjurer l’angoisse de la mort, pour d’autres de se mettre à peu de frais en congés pour un jour ou deux, et pour les plus extrémistes d’affronter d’emblée la maladie plutôt que vivre sous son épée de Damoclès : ces jeunes chinois, dès lors qu’ils sont en bonne santé, ont en effet statistiquement très peu de chance d’être gravement atteints par le virus H4N8. C’est ce que nous explique l’un d’entre eux :

Les bars à grippe, c’est un bon moyen d’affronter la grippe face à face, de se mettre en congé et de s’amuser en embrassant les filles.

Depuis ces révélations, les autorités fustigent dans les médias l’inconséquence de ces jeunes Shanghaïens. Elles doivent également affronter un nouveau cauchemar déclenché par une vidéo à succès mise en ligne et tournée dans une fête réunissant la jeunesse dorée de la ville : on y voit une jeune chinoise, manifestement ivre, recevoir une notification d’Alerte Rouge et se mettre à embrasser «à bouche que veux-tu» tous les invités hilares. Un «jeu du French Kiss» immédiatement interdit et lourdement sanctionné par un décret émis dans l’urgence.

 

 

Par Régis Jaulin et David Neiss
Illustration Sidonie Le Gourrièrec

 

 

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