Les prisonniers s’évadent en jouant à GTA Nice City

Fait divers #2 : une histoire de jeu vidéo

«Les prisonniers s'évadent en jouant à GTA Nice City»

CITIZEN NEWS. 5 décembre 2023. Alors que les 13 détenus qui se sont évadés vendredi du centre de détention de Roanne, dans la Loire, sont toujours en cavale, les policiers reconstituent patiemment les modalités de leur évasion. Et ils sont désormais persuadés qu'elle a été en grande partie fomentée depuis le jeu vidéo GTA Nice City.

14h17, vendredi, la prison est calme, quand tout à coup les serveurs du jeu en ligne auquel s’adonnent les prisonniers tombent en rade. Immédiatement, la confusion s’installe dans la prison et treize prisonniers en profitent pour se faire la belle. Les enquêteurs ont d’abord cru à une coïncidence, mais selon le Procureur de la République de Saint-Étienne :

Il semble aujourd’hui évident qu’ils ont sciemment détourné l’attention du personnel de façon à mettre à exécution la suite de leur plan d’évasion.

Toujours selon le Procureur de la République, «les évadés appartenaient à la même amicale dans le jeu. Ils ont réussi à volontairement “planter” le jeu en cherchant à tous utiliser au même moment un même objet dans le programme - un deltaplane en l’occurrence.» Le personnel pénitentiaire a dû alors intervenir pour résorber l’agitation provoquée par l’interruption du jeu dans la prison, pendant que les treize prisonniers prenaient la clé des champs.

Les réactions n’ont pas tardé à se multiplier, forçant l’administration pénitentiaire à justifier l’accès des prisonniers au jeu en ligne :

Il faut d’abord bien comprendre que le jeu se joue en réseau fermé et qu’il n’est accessible qu’aux prisonniers…

«…Toutes les conversations y sont enregistrées et modérées : ce sont ces archives que nous épluchons actuellement pour comprendre comment ils ont procédé», précise le porte-parole de la prison.

GTA Nice City est une déclinaison du célèbre jeu vidéo GTA Vice City, développée par l’Europe en partenariat avec le Département de la Justice américain dans le but de favoriser la réinsertion des condamnés.

Fanny Deveurme, de l’Observatoire International des Prisons, a bien voulu nous détailler son fonctionnement : «Il s’agit de jouer à GTA, non pas dans la peau du héros immoral, mais dans celle d’une de ses victimes potentielles. Le prisonnier-joueur monte en expérience en multipliant les actions civiques : il doit respecter les lois mises en place dans le jeu et les limitations de vitesse. Il peut porter secours à des personnes en danger et dénoncer les pratiques mafieuses. Surtout, il doit aussi trouver un job, passer des entretiens et pour cela acquérir des diplômes via des cours ou des mini jeux donnés dans le programme. Il doit aussi trouver un logement, gérer son commerce virtuel et pourquoi pas intégrer la police du jeu ou rejoindre une amicale avec des joueurs au profil voisin.»

Autant d’actions censées préparer les prisonniers à leur retour dans le monde réel :

Les diplômes et les compétences acquis dans le jeu sont bel et bien validés sur leurs CV. Et surtout, leurs points d’expérience sont transformés en «points de bonne conduite» dont dépendent en partie leurs parloirs, leurs sorties et leurs remises de peine.

À l’inverse, le prisonnier qui vole ou qui tue dans le jeu est puni dans la réalité et peut même être déconnecté du jeu pendant plusieurs jours ou semaines. Car dans GTA Nice City, les prisonniers peuvent aussi opter pour le mode de jeu connu du grand public : ils peuvent à tout moment voler la voiture d'un autre prisonnier, dépouiller son commerce ou tuer son avatar.

C’est toute la philosophie du programme : «C’est sûr que tu fais la gueule quand tu perds un parloir parce que tu as fait le con dans le jeu», nous raconte un ancien prisonnier, sorti il y a peu de la prison de Roanne. «Petit à petit, tu joues le jeu, ne serait-ce que pour ne pas rester à t’ennuyer dans ta cellule alors que les autres jouent». Selon lui, les 13 évadés avaient d’ailleurs adopté un comportement irréprochable dans le jeu. «L’un d’entre eux s’était fait buter son avatar par un gamin et avait perdu son expérience. Je peux te dire que le mec, il s’est pris un sacré savon dans la cour ! Après, souvent, tu craques : rien que de conduire la bagnole en respectant les limitations de vitesse, tu deviens dingue. Tu joues à GTA mais à 30 à l’heure ! Sans écraser aucun passant ! Et puis des fois, tu as envie de te défouler… Et ceux qui sont condamnés à des peines légères ne s’en privent pas.»

Pour Fanny Deveurme, de l’OIP, c’est là l’un des bénéfices du jeu :

Les «bons» joueurs voient bien comment ceux qui jouent aux truands leur gâchent la vie dans le jeu et beaucoup ne l’oublient pas une fois dehors.

Alors que la droite et l’extrême droite réclament l’interdiction du jeu et dénoncent l’angélisme du programme, Yves Butel, porte-parole du Syndicat National Pénitentiaire, la rejoint dans son analyse : «Le jeu permet de canaliser les prisonniers. Dans tous les centres où il est expérimenté, les émeutes se sont raréfiées – certaines ont bien eu lieu, mais dans le jeu. Et surtout, le nombre de suicides chute drastiquement».

Même son de cloche au Ministère de la Justice : «Grâce à Nice City, les prisonniers apprennent des compétences réelles en jouant, tout en se constituant une éthique et une morale qui interrogent leurs actions passées».

Pourtant, Grégory Morin, l’une des victimes d’un des treize évadés, ne l’entend pas de cette oreille : «Elle est où la morale ? Ces types ont braqué des matons, comme ils m’ont braqué pour me cambrioler. Et au final, ils sont condamnés à quoi ? À jouer au jeu vidéo ! Ce n’est pas possible !»

Par Régis Jaulin et David Neiss
Illustration Sidonie Le Gourrièrec

 

 

 

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