Déconnectée, l'octogénaire perd la tête

Fait divers #4 : une histoire de déconnexion

«Déconnectée, l’octogénaire perd la tête»

CITIZEN NEWS. 19 décembre 2023. Elle passait ses journées le nez collé sur son mobile : elle y rangeait sa vie qu’elle photographiait à tout instant et qu’elle archivait à côté des images de sa famille et de ses amis. Tous la croyaient plongée dans ses souvenirs ou accro aux réseaux sociaux : la grand-mère était en réalité atteinte de la maladie d'Alzheimer et l’ignorait elle-même.

L’incroyable vérité s’est faite jour le week-end dernier : Delphine D., 83 ans, rejoint vendredi sa famille dans la Drôme pour y passer un séjour d’une semaine dans l’un des nombreux villages touristiques situés en «zone blanche» c’est-à-dire une zone sans réseau. La grande famille veut «débrancher» pour profiter du grand air, au point que le fils aîné confisque les consoles, les ordinateurs et les mobiles de tous. Mais dès son arrivée, la matriarche semble désorientée. Elle confond les prénoms, elle se perd dans les couloirs du gîte et disparaît juste avant le déjeuner. Un important dispositif de recherches – compliqué par l’absence de communication mobile – est alors déployé par les pompiers et la gendarmerie. La vieille dame est retrouvée transie de froid peu après minuit dans la nuit de samedi à dimanche, plus de douze heures après sa disparition.

«On a cru qu’elle était déboussolée par la perte de ses habitudes» témoigne Enzo, son fils aîné.

Mais à l’hôpital, elle réclamait son mobile avec insistance. Dès qu’elle l’a allumé et consulté, elle s’est remise à m’appeler par mon prénom et à demander des nouvelles de tout le monde.

Les médecins diagnostiquent la maladie d’Alzheimer, ce que l’octogénaire réfute d’abord avec force. «Elle ne voulait pas nous croire. Pourtant, il nous suffisait de lui retirer son téléphone pour le comprendre. On le lui a évidemment rendu et elle a noté dessus tout ce que disaient les médecins», raconte Garance, sa petite-fille. «Grâce à son agenda, son répertoire, ses photos et Wikipédia, elle s’en sort très bien», précise le gériatre qui l’a prise en charge, le professeur Khalil Ménétrier :

Toute sa mémoire est là, dans sa poche. Et ne plus y avoir accès a visiblement été un choc pour elle.

Depuis, la vieille dame est rentrée chez elle, accompagnée par sa petite-fille, encore sous le choc : «Ce qui nous terrifie le plus, c’est qu’on est incapables de dire depuis quand elle est malade».

Dans la région, l’histoire de Delphine relance la polémique qui touche depuis plusieurs mois les zones blanches. La gendarmerie déplore le coût de l’intervention :

Hors zone blanche, on aurait retrouvé cette dame en moins d’une heure, ne serait-ce qu’en prévenant tout le monde.

Plusieurs autres faits divers ont terni l’an passé la réputation de ces territoires déconnectés de tout réseau, notamment le meurtre d’une femme d’affaires commis dans l’hôtel cinq étoiles Sensitive en octobre dernier. Un crime dont la gendarmerie juge «qu’il serait résolu depuis longtemps s’il avait eu lieu partout ailleurs. Le problème des zones blanches, c’est qu’on ne peut y assurer la sécurité des citoyens de manière efficace».

Dans la Drôme et ailleurs, les zones blanches ont d’abord été investies dans les années 2010 et 2020 par les communautés d’électrosensibles qui y ont développé un éco-tourisme de la déconnexion en redonnant vie à de nombreux hameaux et villages laissés à l’abandon. Prisées des citadins et des cadres, parfois même des stars en quête d’anonymat, ces villégiatures associent nourriture biologique, développement durable, pratiques de bien-être et interdiction d’usage de tout appareil électronique. Ce tourisme de luxe est aujourd’hui menacé par une directive de l’Union européenne qui oblige les États membres à fournir «un accès aux réseaux d’informations à toute communauté de plus de dix personnes» de façon à réduire la fracture numérique entre villes et zones rurales. En France, les associations de promotion du tourisme de la déconnexion s’y opposent farouchement, arguant de la nécessité de défendre «une zone touristique rurale hors du commun».

Par Régis Jaulin et David Neiss
Illustration Sidonie Le Gourrièrec

 

 

 

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