«Il perd sa nationalité à cause d’un pain au chocolat»

Fait divers #7 : une histoire de citoyenneté

«Il perd sa nationalité à cause d’un pain au chocolat»

CITIZEN NEWS. 30 janvier 2024. Lorsqu’il achète pour 3,25 euros un pain au chocolat à l’espace duty free du terminal 11 de l’aéroport de Londres Heathrow, Jarkklo Pitkänen, citoyen libre d’origine finlandaise, n’imagine pas un instant que ce geste va lui valoir d’être mis en joue par le service de sécurité de l’aéroport et présenté par les journalistes dépêchés sur place comme un dangereux terroriste.

Comment cet irréprochable expert en consulting énergétique, apprécié de ses clients à travers le monde pour son sérieux et son amabilité, est-il soudain devenu l’ennemi public numéro 1 ? La réponse tient en un incroyable enchaînement de circonstances.

Ce 30 décembre, Jarkklo Pitkänen ne songe qu’à sa femme et à ses deux fils qu’il doit retrouver dans leur chalet installé au bord de la mer blanche afin de fêter le nouvel an. À 18h32, il utilise sa carte d’identité bancaire pour enregistrer ses bagages. Dix-huit mois auparavant, il a en effet souscrit auprès de sa banque un contrat CityZen. Ce qui fait de lui et de sa famille des citoyens de la Nybom Pankki :

Bien que résidents finlandais, et donc astreints au respect des coutumes locales, les Pitkänen sont désormais citoyens du prestigieux institut bancaire Nybom Pankki.

En échange d’un impôt directement prélevé sur salaire, la banque les fait bénéficier d’une protection civique et sociale intégrale, et les associe à leur projet de société, fondé sur l’exploitation douce et le partage des énergies renouvelables.

Son contrat CityZen autorise Pitkänen à attendre son vol dans le carré VIP. C’est là qu’à 18h47, il achète le pain au chocolat fatal. C’est qu’à l’instant même où les 3,25 euros sont débités, sa banque est en train d’exécuter un mouvement sur ses comptes afin de reverser sur son plan épargne-développement les intérêts de l’année qui s’achève. Pendant une fraction de seconde, le compte courant de Pitkänen se retrouve à zéro. Et les 3,25 euros le mettent à découvert. À 18h48, Jarkklo Pitkänen se retrouve mécaniquement blacklisté par la Nybom Pankki. Comme il l’explique lui-même :

Le service de sécurité d’Heathrow est immédiatement averti que mon passeport bancaire –dont le numéro correspond à l’IBAN de son compte– n’est plus valide.

Or, Pitkänen a participé dans sa jeunesse à de nombreux actes de désobéissance civile, liés à ses accointances écologiques, et a été identifié à l’époque comme terroriste potentiel par les Etats-Unis (avec qui la Grande-Bretagne collabore).

La machine infernale s’emballe au croisement des deux informations : il faut moins de dix minutes aux commandos d’intervention de l’aéroport pour maîtriser sans ménagement Jarkklo Pitkänen –avant même qu’il n’ait pu goûter à son pain au chocolat.

Quelques heures plus tard, tout rentre dans l’ordre. La Nybom Pankki présente ses excuses à la direction de l’aéroport, ainsi qu’à la famille qui se voit dédommagée par un abattement de 5% de ses impôts valable pour dix ans. L’histoire aurait pu tourner plus mal et pose à nouveau la question de la fiabilité des nouvelles formes de citoyenneté bancaire mises en place pour assurer une traçabilité sans faille des individus comme des flux financiers.

Attaché aux valeurs éthiques de la banque, Jarkklo a annoncé en souriant qu’il garderait sa citoyenneté d’adoption : «Si j’avais pris une Karjalanpiirakka (pâtisserie traditionnelle finlandaise, ndlr) plutôt qu’un pain au chocolat, je suis sûr que rien de tout cela ne serait arrivé». Un trait d’humour qui laisse entendre qu’au-delà de toutes les nationalités que le marché permet de contracter, l’enracinement local est loin d’avoir vécu.

 

Par Régis Jaulin et David Neiss
Illustration Sidonie Le Gourrièrec

 

 

 

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