«Le collégien forçait ses camarades à jouer aux jeux vidéo»

Fait divers #8 : une histoire de travail

«Le collégien forçait ses camarades à jouer aux jeux vidéo»

CITIZEN NEWS. 6 février 2024. C’est une forme inédite de racket qui vient de voir le jour dans un prestigieux établissement, collège et lycée du centre ville de Nantes.

Depuis la rentrée, Cosme, 15 ans, forçait treize de ses «camarades» à se connecter à un jeu de rôle en ligne réunissant des centaines de milliers de joueurs 24h sur 24h. À tour de rôle, les nuits et le week-end, mais aussi parfois lors des cours, les enfants étaient contraints de donner vie à plusieurs avatars dans ce monde persistant. S’ils refusaient de faire leurs «heures de jeu» établies selon un agenda très précis, les collégiens étaient punis à coup de brimades et de rumeurs humiliantes sur leur sexualité, rumeurs propagées par le racketteur et les autres victimes de son chantage. Trois d’entre eux sont ainsi devenus les souffre-douleurs de la bande, avant que la famille d’un collégien n’alerte le proviseur et ne porte plainte.

Très vite, les enquêteurs découvrent l’ampleur du trafic. D’abord, ils constatent que le jeu est installé sur plusieurs des tables d’enseignement de l’établissement, normalement exclusivement dévolues aux programmes ludo-éducatifs et aux serious games. Ensuite, ils réalisent qu’en plus des treize enfants enrôlés, Cosme fait aussi travailler son frère Anathase, 13 ans, et sa sœur, Ariane, 11 ans. Comme le précise l’un des enquêteurs :

La fillette révèle alors le mobile de cette organisation quasi militaire : elle «jouait» pour «aider sa maman à gagner sa vie».

Interpellée hier, la mère des trois enfants, Marion de la Robrie, 53 ans, est en effet une des community managers du jeu War of Ryzom. Marion y animait les scénarios de jeu… quand les enfants ne le faisaient pas pour elle. Les enquêteurs ont pu ainsi démonter l’engrenage qui a conduit son fils aîné, jusque-là «gentil et serviable» au dire de tous, à tyranniser ses pairs.

Tout aurait commencé il y a plus de deux ans et demi quand la mère de famille tombe malade. Ses deux aînés la remplacent alors au pied levé au sein du jeu, pourtant interdit aux mineurs et classé PEGI 18. Rétablie mais surendettée, la mère peine à boucler ses fins de mois et fait de plus en plus appel à ses fils l’année suivante. À tour de rôle, ils la relayent dans sa tâche. Puis Ariane, la petite dernière, est enrôlée l’été dernier, avant que Cosme ne commence à «recruter» à la rentrée des classes.

D’après les relevés d’activités des avatars exigés par la justice à l’employeur (qui s’est refusé à tout commentaire), Anathase et Cosme auraient l’un et l’autre d’abord assuré plus de 100 heures de jeu hebdomadaires, sans que jamais l’employeur ne s’inquiète de ce trois-huit virtuel. Depuis septembre, le travail forcé des treize lycéens et collégiens fait exploser les compteurs : plus de 300 heures par semaine étaient payées à la mère, là encore sans que l’exploitant du jeu ne réagisse. 

Sur les forums de War of Ryzom, les réactions se multiplient depuis hier soir. LordofTryker témoigne ainsi :

Je jouais souvent avec Marion et ses fils, elle était douée, mais c’est vrai que je l’entendais souvent crier sur les gamins… Elle était sévère, les petits prenaient parfois des claques, mais franchement, je pensais qu’ils s’amusaient.

Uranium247 fait aussi part de ses regrets : «On aurait tous dû réaliser qu’on avait à faire à des gamins». D’autres, comme GrosNounours, y voient la conséquence de la législation sur les métiers du spectacle : «Avant, les community managers étaient salariés ou intermittents… Depuis qu’ils sont payés à l’interaction et au clic, ces dérives se multiplient».

L’affaire suscite aussi une vive émotion à Nantes où selon certains la fatigue chronique des enfants et la chute significative de leurs résultats scolaires auraient dû alerter beaucoup plus tôt les accompagnants scolaires… Des accompagnants accusés de négligence pour ne pas avoir vu que les enfants «jouaient» en classe. Comme le souligne un quotidien local :

Les familles réclament aussi une assistance psychologique pour que les plus jeunes puissent se remettre «des heures passées dans ce monde violent interdit au moins de 18 ans».

Arrêtée hier pour emploi dissimulé de mineurs soumis à l’obligation scolaire, Marion de la Robrie risque cinq ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende. Ses enfants ont été pris en charge par les services sociaux, alors que l’aîné était présenté au juge des enfants.

Ndlr : les prénoms des enfants ont été changés.

 

Par Régis Jaulin et David Neiss
Illustration Sidonie Le Gourrièrec

 

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