«Je ne suis pas un mafieux, je voulais juste préparer mon divorce»

Fait divers #9 : une histoire d’argent

«Je ne suis pas un mafieux, je voulais juste préparer mon divorce»

CITIZEN NEWS. 20 février 2024. En Nouvelle Norvège, l’affaire Fridtjov Berg-Nilssen n’en finit plus de faire des vagues. La Première Ministre, Anne Skodvin, n’a en effet pas hésité hier à évoquer l’idée d'interdire toute forme d’argent liquide dans le pays, provoquant ainsi l’ire des associations masculinistes.

Il s’agit d’une colère incompréhensible depuis l’étranger, à moins de saisir les arcanes de la monarchie matriarcale. Pour le faire, il suffit de se rendre dans n’importe quelle boutique d’Oslo et d‘aller à la rencontre des hommes qui patientent près des caisses, leurs courses empaquetées mais non délivrées. La raison ? Ils attendent que leurs épouses valident le paiement de leurs achats. «C’est insupportable», témoigne Sven, «surtout quand tu vois les célibataires et les gonzesses passer devant toi en te souriant». Sven a déjà envoyé trois SMS à sa femme et attend sa validation qui devrait intervenir «sans doute à la fin de sa réunion».

À l’origine de cette situation ubuesque, un service en ligne lancé il y a trois ans par la Kvinners Bank qui permet aux femmes et aux mères norvégiennes de surveiller en temps réel les dépenses de leurs maris et de leurs enfants. À elles de valider, d’un simple SMS, chaque paiement effectué. «Gardez un œil sur ceux qui comptent pour vous» dit le slogan. Il explique bien, selon la présidente de la Kvinners Bank, l’extraordinaire popularité du service. «Statistiquement, les hommes sont plus enclins à être à découvert que les femmes», dit-elle, ajoutant :

Et cela nous a semblé une bonne idée que de permettre à ces hommes menacés d’être interdits bancaires de continuer à bénéficier de nos services dès lors qu’une femme de leur famille se portait garant pour eux.

Anne Hellum rayonne : la banque qu’elle dirige est devenue la première de Norvège grâce à cette option, copiée depuis dans tout le pays et proposée au moindre découvert. «Pour beaucoup d’épouses, le service s’est imposé comme une évidence tant les hommes sont enclins à dépenser leur argent spontanément ou inutilement, à s’adonner aux jeux d’argent, aux jeux vidéos, au tabac ou à la boisson». Elle n’hésite pas à enfoncer le clou :

On nous accuse de jouer aux gendarmes avec nos maris, mais c’est bien parce qu’ils jouent trop souvent aux voleurs.

«C’est elle qui nous y poussent» rétorque Kyrre Van Zandt, l’avocat de Fridtjov Berg-Nilssen dont il réclame la libération immédiate. L’avocat nous guide dans Oslo pour nous montrer comment les hommes y «font de la monnaie», un enjeu quotidien pour beaucoup de mâles du pays. «De nombreuses boutiques acceptent le paiement de montants plus élevés que les achats réels de façon à rendre un peu de cash aux clients. Fridtjov s’était quant à lui abonné à un club de sport, où il ne mettait les pieds que pour récupérer en liquide le prix de l’abonnement».

Avec la «monnaie», les Norvégiens sont ainsi libres d’aller au bistrot ou de dépenser leur argent sans que leurs femmes ne le sachent. Un service loin d’être gratuit : les vendeurs de cash n’hésitent pas à prendre une commission de 5 à 15% sur la vente de ces produits et services fictifs. Conséquences inattendues : l’argent liquide qui avait quasiment disparu du pays y a fait un retour en force depuis deux ans… et le cash vaut plus que le cours officiel de la nouvelle couronne.

C’est dans ce contexte que Fridtjov Berg-Nilssen, interpellé avec un sac de sport contenant plus de 160 000 nouvelles couronnes (ndlr : environ 20 000 euros), est devenu le martyr des masculinistes norvégiens. Accusé d’être un dealer et d’enfreindre la loi contre le blanchiment d’argent et la fraude fiscale (ndlr : loi qui interdit de disposer de plus de 25 000 nouvelles couronnes en liquide), il est emprisonné depuis deux mois sur l’île Bastøy. Son avocat explique :

Il y clame son innocence, en arguant qu’il a patiemment collecté cet argent en «faisant de la monnaie» de façon à pouvoir payer son divorce.

Ses antécédents judiciaires ne plaident malheureusement pas en sa faveur et sa femme n’a de cesse de répéter sur toutes les ondes que «seuls leur mariage et le contrôle de ses dépenses l’ont empêché de rebasculer ces dernières années dans la délinquance».

La suggestion de la Première Ministre de ne plus frapper de monnaie ou d’imprimer de billets «pour lutter contre les mafias» a ainsi enflammé Oslo hier soir. En signe de protestation de nombreux bars sont restés ouverts toute la nuit en offrant gratuitement des bières aux «hommes libres» et en réclamant l’interdiction du contrôle des paiements. Accoudé dans un bar bondé, l’avocat de Fridtjov en appelle à Amnesty International : «Imaginez un instant un pays où les femmes seraient soumises aux mêmes contrôles… Le monde entier s’indignerait, et à raison !»

 

Par Régis Jaulin et David Neiss
Illustration Sidonie Le Gourrièrec

 

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