Avec le projet MO3T apparaît une nouvelle catégorie d’acteurs : les «gestionnaires de bibliothèque personnelle».

En attendant le livre numérique

Et si la clé était dans des standards ouverts ?

Alors qu’aux États-Unis les ventes de livres numériques concurrencent celles du livre papier, en France et en Europe le marché stagne toujours. En témoigne le nombre réduit de stands dédiés au numérique sur le Salon du Livre 2014. Frilosité des éditeurs, problèmes d’interopérabilité liés à des liseuses propriétaires, pour Pierre Geslot, directeur du département Livres numériques chez Orange, le projet de standard ouvert MO3T pourrait être la solution.

Culture Mobile : Au printemps 2014, où en est le marché du livre numérique en France ?

Pierre Geslot : Pour l’instant, il est insignifiant : moins de 2%. Tout au plus constate-t-on un frémissement sur certains genres en particulier : policiers, science-fiction, romans de gare, c’est-à-dire des livres qui se lisent vite, ne coûtent pas cher et représentent un faible investissement affectif.

CM : Pourquoi ce retard ?

PG : Il s’explique tout d’abord par la faiblesse du catalogue : 90 000 titres disponibles quand il y en a 700 000 sur le marché papier. Ce qui veut dire, en exagérant un peu, que si vous cherchez un livre en numérique, vous avez une chance sur sept de le trouver…

Cette faiblesse du catalogue s’explique en partie par le coût de la numérisation et une adaptation tardive de la chaîne de production du livre. Numériser un fond demande aux éditeurs un investissement financier et des compétences nouvelles, notamment pour les publications sur le Web. Tout cela pour un marché qui, premièrement, ne représente rien aujourd’hui, et deuxièmement, s’il se développe, est aussi riche de menaces et de remises en cause que d’opportunités pour ces éditeurs traditionnels.

Il faut savoir qu’aux États-Unis, la numérisation a été en grande partie cofinancée par Amazon puis Apple pour «amorcer la pompe». Et aujourd’hui le catalogue a dépassé les 2 millions de titres.

CM : le prix ne joue-t-il pas aussi un rôle dans le retard français ?

PG : Oui, ce retard français s’explique également par des prix encore élevés, car souvent situés aux alentours de 80% du prix d’une première édition, soit dans les 10 à 15 euros, là où Amazon imposait aux USA une stratégie de l’ebook à 9.99 dollars. Pour le public, le prix d’un livre numérique devrait se situer sous la barre des 10 euros, voire au prix d’un livre de poche. Dans le même temps, les éditeurs sont bien conscients qui si l’on veut éviter le piratage massif comme dans la musique, il faut donner aux lecteurs les offres qu’ils attendent. Dans ce contexte, on peut donc saluer les décisions récentes d’Hachette et de Gallimard de s'aligner sur le prix du livre de poche.

Aujourd'hui en France, on constate malgré tout que l'équipement en appareils de lecture (tablettes, liseuses…) va croissant. Le lectorat est de moins en moins imperméable au concept de lecture sur écran et, côté demande, globalement, les indicateurs sont au vert.

Je pense donc qu’on verra se reproduire un schéma bien connu : le marché français stagne pendant quelques années, durant lesquelles on se lamente sur le «retard français», puis il connaît une phase de rattrapage assez rapide en deux ou trois ans.

CM : La tendance est-elle la même partout dans le monde ?

PG : Comme je le disais, le marché a explosé aux États-Unis, grâce à l’action conjointe d’Amazon, de Barnes and Noble et d’Apple : les derniers chiffres montrent que 22% des ventes de livre se font désormais sur le numérique. Aujourd’hui, le catalogue disponible dépasse de loin celui que l’on peut trouver dans tous les autres pays occidentaux réunis (2 700 000 titres). Le Royaume Uni est le seul pays européen qui se soit vraiment lancé dans le sillage des États-Unis, avec un taux de pénétration de 7%.

Les autres pays européens sont plus ou moins dans la situation de la France, mais avec des perspectives différentes. L’Allemagne et l’Italie semblent à peu près sur la même trajectoire, avec néanmoins une implication plus forte des opérateurs télécoms – on verra si cela joue un rôle.

L’Espagne suscite plus de convoitises, car le catalogue espagnol ouvre la possibilité de vendre également en Amérique du Sud et aux USA. Cette perspective peut attirer les investissements de grands acteurs et l’Espagne pourrait être l’un des prochains grands marchés pour le livre numérique. C’est d’ailleurs l’une des tendances que l’on pourrait voir émerger dans les années qui viennent avec le numérique : la restructuration des droits d’édition en zones linguistiques plutôt qu’en marchés nationaux.

Quant aux pays émergents, notamment en Asie, tout le monde imagine que le livre numérique peut y connaître un développement massif et toucher des populations considérables, y compris dans des contextes où le livre papier est lui-même peu diffusé. Mais pour l’instant, on est également aux alentours de 2% du marché, derrière une locomotive, la Corée du Sud (15%), qui est quasiment aussi avancée que les États-Unis.

CM : Quelle est la place de nouveaux éditeurs numériques comme The Book Edition ou Blurb, qui gèrent toute la chaine de l'impression numérique à la vente à l'unité.

PG : Il y a en effet de nouveaux éditeurs numériques de toutes sortes qui essaient d’inventer de nouveaux modèles. Ceux que vous citez sont sur le créneau de l’autoédition. Ils vous proposent des outils pour créer vous-même votre livre et le commercialiser. Le numérique a manifestement permis un boom dans ce secteur. Une étude américaine (Bowker) montre une progression du nombre de titres de 60% en 2012 et de 422% depuis 2007 sur le marché américain. Mais ça ne veut pas dire une part de marché significative. Cela reste de tous petits tirages achetés principalement par l’auteur pour ses amis et sa famille. Je vois plutôt les acteurs de l’autoédition jouer le rôle de Myspace pour les groupes musicaux : celui d’un vivier. De temps en temps un auteur autoédité sera découvert par les réseaux sociaux, et il s’empressera de signer avec une «major» qui lui apportera la respectabilité et la puissance commerciale pour passer à un niveau de reconnaissance supérieure.

Il y a également d’autres acteurs comme Publie.net, Walrus, Numeriklivres qui s’efforcent de jouer un vrai rôle d’éditeur avec une ligne éditoriale propre et l’invention de nouveaux produits : livres multimédias, feuilletons à l’épisode, abonnements à une collection etc.

Le projet de standard ouvert MO3T

CM : Orange est impliqué dans un projet de standard ouvert baptisé MO3T. De quoi s’agit-il et où en est-il aujourd'hui ?

PG : Il s’agit d’un projet ambitieux, qui trouve son origine dans une série d’interrogations. Est-ce que l’arrivée du numérique aboutit nécessairement à la désintermédiation et à la domination d’acteurs de taille mondiale issus d’un nombre limité de pays, ainsi qu’à la disparition de tous les acteurs nationaux ? Est-ce qu’un seul acteur peut adresser tous les cas d’usages et tous les types de contenus écrits ? A cette dernière question, je répondrais : peut-être que oui, sauf que l’histoire économique semble plutôt nous montrer que le potentiel de croissance d’un marché n’est atteint que lorsqu’une multitude d’acteurs peuvent coexister, et pour cela il faut qu’il y ait des standards d’échange ouverts.

Le projet MO3T, acronyme signifiant «Modèle Ouvert 3 tiers», vise à proposer de tels standards à travers un nouveau modèle de distribution de l’écrit numérique, reposant sur :
- L’ouverture : les standards sont publics et chacun peut entrer sur ce marché en bénéficiant de l’interopérabilité avec tous les autres acteurs.
- Le respect des rôles de chacun : par exemple, un libraire n’a pas besoin d’être également fabricant de terminaux pour survivre.
- Un nouveau paradigme : ce ne sont plus des fichiers qui circulent, mais des droits d’accès à ces fichiers, ce qui ouvre considérablement le champ des types de contenus et des types d’offres possibles.

A ces conditions, on pourra permettre une vraie ouverture du marché et garantir au lecteur que ses droits et libertés seront non seulement respectés mais seront les mêmes dans le numérique que dans le papier. D’une certaine manière, c’est un projet visionnaire, au sens où il repose sur une vision de ce que devraient être les marchés de biens numériques dans dix ans et au-delà.

CM : Dans ce projet, il y a une nouvelle catégorie d’acteurs, les «gestionnaires de bibliothèques personnelles». Qui sont-ils et quel est leur rôle ?

PG : En effet, l’une des innovations de ce modèle est  l’introduction d’un troisième tiers : «le gestionnaire de bibliothèques personnelles», dans la relation entre le vendeur et le client. Son rôle est de gérer le cycle de vie du livre numérique après l’achat :
- Conservation des droits acquis par le client, indépendamment du vendeur.
- Evolution des contenus associés à ces droits.
- Adaptations aux différents terminaux du client, actuels et à venir.
- Téléchargement des livres sur les terminaux des clients, avec les meilleurs logiciels de lecture du moment
- Etc.

D’une certaine manière, ce nouvel acteur est le tiers de confiance du lecteur : celui qui lui garantit que tous les livres qu’il a achetés seront conservés dans le cloud, lisibles pour les dix ans qui viennent, voire transmissibles à ses enfants. Tous les focus groupes que nous avons fait sur ce thème montrent que les clients plébiscitent ce concept : j’ai ma bibliothèque personnelle, indépendante des marchands, et j’achète où je veux.

CM : Qui peut devenir «gestionnaire de bibliothèques personnelles» ?

PG : N’importe quel acteur peut devenir gestionnaire de bibliothèques personnelles s’il peut en assumer la charge, c’est-à-dire garantir au client la conservation de ses droits, l’adaptation des contenus à tous ses terminaux, un service après-vente disponible et une certaine pérennité. Dans ce sens, on peut imaginer demain que les opérateurs de télécommunication, mais également des acteurs Internet comme Google, ou peut-être même la Poste ou des banques pourraient souhaiter développer ce type d’activité.

Il y a simplement deux règles à respecter : l’indépendance fonctionnelle vis-à-vis des vendeurs et la portabilité des droits : à tout moment un client doit pouvoir changer de gestionnaire de bibliothèque personnelle s’il n’est pas satisfait du service rendu.

De fait, l’introduction de ce tiers dans le modèle change radicalement la dynamique économique de la distribution de contenus numériques. Il permet notamment l’existence de milliers de libraires ou vendeurs de livres et il restaure la confiance dans la pérennité des contenus – ou des droits – que l’on achète. On quitte donc la sphère du numérique jetable pour entrer dans une autre économie, plus riche.

CM : La nature des données, très personnelles et privées, que vont détenir ces nouveaux acteurs ne pose-t-elle une question de vie privée ? Comment Orange l'envisage-t-elle ?

Précisons d’abord que, dans MO3T, il n’y a pas de partage des bases clients entre les différents acteurs. Chaque libraire a sa base client, chaque gestionnaire de bibliothèques personnelles a la sienne, les éditeurs peuvent avoir la leur, et il y a étanchéité absolue entre les différentes bases.

Ensuite, le gestionnaire de bibliothèques personnelles est un tiers de confiance au même titre qu’une banque. A travers vos transactions financières, votre banque connaît absolument tout de votre vie, et pourtant elle n’en profite pas pour vous inciter à aller chez tel ou tel marchand, ou pour revendre vos données personnelles à des tiers. Le même type de contraintes s’imposera au gestionnaire de bibliothèques personnelles, à travers le cahier des charges qu’il signera pour entrer dans MO3T. En d’autres termes, personne d’autre que vous ne pourra décider de publier le contenu de votre bibliothèque sur Facebook ou sur des réseaux de lecteurs.

Par ailleurs, un autre élément du contrôle démocratique que chacun doit avoir sur ses données réside dans le fait que MO3T prévoit dès le départ la portabilité des droits. Si vous n’êtes pas satisfait du comportement de votre gestionnaire de bibliothèques personnelles, vous pouvez à tout moment le quitter pour un autre en emportant toutes vos données.

Bref, MO3T parie sur le fait que tous ces mécanismes qui garantissent la liberté du client sont finalement vertueux pour les marchés du numérique.

CM : Comment ce projet de standard ouvert MO3T va-t-il être financé et quel est aujourd'hui son calendrier ?

PG : C’est un projet qui rassemble dix-huit partenaires venant d’horizons différents : les éditeurs les plus importants, des plateformes de distribution, des libraires et le syndicat de la Librairie française, des acteurs techniques, des chercheurs, des opérateurs télécom. Mais il faut bien voir que ce projet va bien au-delà de ces dix-huit membres : il s’agit en fait d’un projet qui, s’il réussit, impactera l’ensemble du secteur. Les dix-huit membres sont en quelque sorte des «éclaireurs» qui investissent en R&D, testent un concept pour le bénéfice de l’ensemble du secteur et même au-delà.

C’est pourquoi MO3T a été cofinancé par le Programme Investissements d’Avenir (Grand Emprunt).

Aujourd’hui un prototype a été réalisé, qui montre que nous pouvons parfaitement offrir les mêmes services que les têtes de pont  américaines en interconnectant des acteurs qui ne se connaissent pas et ne partagent jamais leur base client. Ça a l’air  technique mais ça veut dire que même le plus petit libraire est autonome : il ne dépend pas de la plateforme d’un acteur plus puissant.  Avec le démonstrateur MO3T vous pouvez acheter un livre, le retrouver instantanément dans votre cloud et sur tous vos terminaux et même le prêter à qui vous voulez.

Ce démonstrateur nous permet aujourd’hui d’aller discuter avec les différents partenaires, en France et à l’international, afin de  lancer  la phase d’industrialisation. Pour ce faire il faut que les éditeurs, les libraires indépendants et les grandes surfaces nous confirment leur envie qu’un tel modèle existe.Nous pensons sincèrement que ce modèle pourrait sortir le numérique de beaucoup de ses impasses actuelles.  Et les problèmes qu’il résou ne sont pas propres à la France. C’est pourquoi nous espérons que les instances européennes et les autres pays reconnaîtront dans ce projet une piste de croissance pour l’Europe.

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