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Les flux de déplacements dans l’espace créent des motifs uniques, une surface couverte singulière et reconnaissable, une «empreinte de mouvement». Photo : Frédéric Mit

Les flux de déplacements dans l’espace créent des motifs uniques, une surface couverte singulière et reconnaissable, une «empreinte de mouvement». Photo : Frédéric Mit

Vue latérale d’une empreinte. Les promontoires correspondent aux endroits où la personne passe le plus de temps.

Les Empreintes de mouvement, ce sont des sculptures-représentations 3D pour voir ses déplacements dans l’épaisseur du temps…

Empreintes de mouvement

Des flux et des paysages de données très personnels

L’équipe Advanced design du technocentre Orange a travaillé sur les données de géolocalisation. Ces traces laissées par les utilisateurs dans l’espace et le temps forment des empreintes de mouvement, uniques et reconnaissables. De premières expérimentations ont donné lieu à l’exposition d’objets-sculptures. Catherine Ramus, ingénieur-artiste, raconte la génèse de ce projet, les techniques et les perspectives qu’il laisse entrevoir.

CM : Qu’est-ce qu’une Empreinte de mouvement et comment vous est venu l’idée de cette réalisation qui tient autant de l’objet d’art que de la visualisation de données ?

Catherine Ramus : Il est question de data, et plus particulièrement de données personnelles. Nous nous sommes intéressés aux données relatives aux mouvements de personnes dans l’espace physique, à leurs déplacements dans l’espace, à travers la collecte de leurs données de longitude et de latitude (ce que récupère une antenne pour toute personne munie d’un mobile) sur une durée de quelques semaines. Avec l’équipe d’Advanced design du Technocentre, nous avons souhaité aborder ce sujet de la géolocalisation, déjà largement traité par les opérateurs télécoms, en y amenant un regard différent, une approche décalée. Nous avons choisi de ne pas la considérer comme une information temps réel ou comme un point de présence à un moment précis dans un espace géographique, ni comme une succession de lignes, de trajets linéaires, mais d’élargir le temps d’observation et de la considérer comme une surface couverte.

Des travaux d’artistes, comme par exemple les Trucs du collectif Microtruc, montrent que lorsqu’on s’intéresse à la surface couverte par des individus, ou par des objets qu’ils ont avec eux, il se passe quelque chose d’intéressant, des motifs uniques se dessinent grâce à leurs déplacements. Cette surface couverte est tout à fait singulière et reconnaissable, d’où la terminologie utilisée d’«empreinte de mouvement».

Si on regarde les choses de plus près, on découvre par exemple que la surface couverte peut suivre des figures élémentaires. Pour ma part je suis plutôt trapèze ! Traiter les formes et s’intéresser à des représentations en volume à travers des modèles tangibles et en 3D ont donc été les angles de notre recherche. Car dans notre monde totalement dématérialisé, où les formes elles-mêmes sont si difficiles à penser, il est fondamental de s’appuyer sur des formes concrètes pour réussir à penser les choses.

Les empreintes de mouvement vues du ciel d’Elena et de Julien
Les empreintes de mouvement vues du ciel d’Elena et de Julien. Le Nord est en haut, la surface totale désigne Paris et la petite couronne. Photos : Frédéric Mit

La géolocalisation, à laquelle on reproche son extrême précision et son exactitude, a été traitée volontairement de manière flou et simplifiée, tant dans le choix des formes que des matières. Chaque empreinte est ainsi représentée sur un plan et en volume, avec la longitude en abscisse, la latitude en ordonnée et le temps passé en épaisseur.

Sur la base des quelques données de géolocalisation dont nous disposions au départ, nous avons très vite concrétisé un objet en volume, usiné dans de la mousse haute densité, ceci afin de valider certaines de nos hypothèses : simplification des formes, motifs reconnaissables, plaisir à découvrir cette «photographie» inédite de soi-même, etc…

CM : Comment avez vous réalisé les modèles qui ont été exposés à la Cité de l’Architecture puis au Musée des Arts et Métiers pour l’exposition Homo Mobilus ?

Au vu de ces premiers résultats, nous avons lancé une expérimentation auprès de plus de 60 personnes afin de récolter des jeux de données de déplacements d’individus sur Paris et la petite couronne. Une fois cette récolte faite, tout un travail de modélisation a été réalisé avec l’équipe technique afin de retrouver ce que nous avions créé de manière tout à fait empirique avec les premiers tests, à savoir une matérialisation restituant correctement les longues présences mais aussi les petites présences, une matérialisation mettant en œuvre le flou et la simplification grâce aux formes en strates et larges à la base du motif.

Pour l’exposition de la Cité de l’Architecture, puis Homo Mobilus, nous avons choisi 6 empreintes de personnes sur une plus ou moins grande zone, qui se déplacent en scooter ou en métro, habitant ou non près de leur lieu de travail, etc. Nous avons réalisé ces empreintes dans un matériau blanc, qui capte bien la lumière, le Corian, et nous avons fait usiné les empreintes avec à une machine à commande numérique.

Les empreintes de mouvement à la Cité de l'architecture
Trois des empreintes montrées lors de l’exposition «Circuler, quand nos mouvements façonnent la ville» à la Cité de l’architecture.

Chaque empreinte de mouvement a été enrichie, augmentée, de projection de données personnelles, comme les données de communication (lieu où les appels téléphoniques sont reçus, ou bien les SMS envoyés), mais aussi de données publiques liées à l’espace urbain, comme par exemple les nuisances sonores.

Tout ce travail de matérialisation pendant l’expérimentation mais aussi de mise en scène dans l’exposition a été réalisé avec Loic Le Guen, jeune designer de l’ENSCI (Ecole nationale supérieure de création industrielle).

Le projet a fait aussi intervenir de nombreuses compétences, de chercheurs à des développeurs codeurs, au sein de Orange Labs. Pour ne citer que quelques-unes des personnes au cœur du projet : Thomas Couronné, Zbigniew Smoreda, Cesary Ziemlicki, Philippe Gouagout et Guénolé Baudouin.

CM : Etant donné qu’on utilise des données de géolocalisation, considérées comme sensibles, quelles sont les précautions prises pour rester dans le cadre légal et rassurer les mobinautes ?

CR : Le cadre légal pour utiliser les données de géolocalisation dans le contexte précis d’un tel service ou d’une telle expérimentation est très précis. Il faut requérir le consentement explicite du testeur pour utiliser ou conserver ces données et lui offrir la possibilité de mettre fin à l’utilisation des données de géolocalisation, soit définitivement soit temporairement, par débrayage du système en quelque sorte. Le testeur doit obligatoirement accepter une charte d’expérimentation où toutes les indications lui sont communiquées pour gérer le stockage de ses données le temps que dure l’expérimentation et suspendre ou arrêter à tout moment cet enregistrement.

CM : Au delà des expositions temporaires, y a-t-il aujourd’hui une utilisation publique des Empreintes de mouvement ?

CR : Une seconde expérimentation est actuellement en cours permettant à tout détenteur d’un abonnement Orange de participer. Il suffit de s’inscrire en ligne sur le site http://empreinte.orange.com/ pour enregistrer ses déplacements sur une ou deux semaines. Ceci fait, il vous est possible de matérialiser la carte 3D de vos parcours, donnant à voir un motif formé de vos habitudes de déplacements. Ce motif est tout à fait personnel et définit donc une empreinte unique.

L’inscription, l’enregistrement de la géolocalisation et la visualisation en ligne de son empreinte de mouvement sont gratuits. Un partenariat avec Sculpteo, leader reconnu de l’impression 3D en France, permet à ceux qui le souhaitent de la traduire en objet réel tridimensionnel. Pour 15 à 30 euros, chaque abonné Orange peut disposer soit d’une empreinte classique, soit d’une coque iPhone 4 ou 5 personnalisée avec sa propre empreinte de mouvement.

CM : Allez-vous dans le futur décliner ce projet sur d’autres sujets ?

Disons pour conclure que les données personnelles ne sont pas aujourd’hui considérées comme des données ouvertes, des Open data, et pourtant ! Qui ne s’est jamais senti dépossédé(e) des données issues de son activité physique ou numérique, et détenues par les opérateurs mais aussi par les grands acteurs du Web ?

Pour Orange, l’empreinte de mouvement explore cette piste de restitution des données de géolocalisation à l’utilisateur à travers un objet tangible et unique. Elle pourrait aussi être une incitation possible pour confier ses données personnelles dans le cadre de grands projets collectifs de développement du territoire par exemple. C’est ce que nous allons explorer bientôt dans le cadre d’une expérimentation avec une collectivité locale. 

Et pour aller plus loin


Quelques vues de l’installation à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine.

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