Le mashup
Le Mashup cinéma est le dernier avatar de la culture pop, joyeux détournement des images d’Hollywood et d’ailleurs qui tournent dans nos têtes.

Le mashup

La prochaine révolution cinématographique ?

Réalisateur de Moonlight Serenade, La Montagne au Goût de Sel et du documentaire Vietnam Paradiso, Julien Lahmi est aussi le créateur de mashupcinema.com, la première encyclopédie du mashup et de ses films créés avec les images tournées par d’autres. Alors que ce mouvement cinématographique est en train de prendre ses marques sur le Web et dans quelques festivals, Julien Lahmi retrace son histoire et les enjeux qu’il porte aujourd’hui, tout en analysant ce que le mashup raconte de notre rapport aux images et au cinéma de manière générale.

Un petit film de présentation de ce qu’est le "mashup cinéma", dans “L’encyclopédie participative du cinéma d’emprunt à l’ère numérique”, initiée et pilotée par Julien Lahmi - qui a réalisé la vidéo.

Culture Mobile : Est-ce que vous pouvez me donner votre définition du mashup ?

Julien Lahmi : La définition la plus large du mashup est celle que l’on retrouve dans le film documentaire de 2008 Rip ! A Remix manifesto, à savoir "faire du neuf avec quelque chose de vieux". Il peut s’agir de musique avec les samples du hip hop ou bien de vidéos et de cinéma avec l’utilisation d’images déjà existantes pour faire une oeuvre nouvelle. Personnellement, j’ai une définition du cinéma mashup un peu plus précise qui permet de mettre en avant sa particularité principale, à savoir le recyclage artistique d’œuvres populaires en une création plus expérimentale.

Le mashup prend des objets très médiatiques qui hantent notre imaginaire collectif, les descend de leur piédestal et leur fait dire des choses nouvelles et plus subversives.

CM : Ce remix d’images est fortement lié à la pop culture ?

JL : On peut dire que le mashup, c’est le pop art d’aujourd’hui. C’est une des raisons pour laquelle j’ai réalisé Les Dessous du POP, un mashup sur le pop art et le revers de la médaille de la popularité. Le mashup est un énorme recyclage de la culture populaire d’origine américaine, connue de tous. Mais ce n’est pas que cela : il est possible de faire un remix “à la manière pop” d’images d’archives très anciennes. Il ne faut pas oublier que c’est une pratique qui existe depuis des millénaires. D’après certains historiens, l’Iliade et l'Odyssée pourraient être des mashups des contes et légendes populaires grecs.

Signé Julien Lahmi, le mashup Les Dessous du Pop semble à la fois un libre hommage au pop art et une subtile dénonciation des dérives presque populistes de la culture pop.

CM : Est-ce que le mashup est un courant artistique ?

JL : Pas exactement. Les mouvements artistiques reconnus comme le cubisme, le dadaïsme, l’impressionnisme sont nés au moment où des artistes se sont retrouvés ensemble dans une même école, une même formation ou bien dans un lieu de création, comme le Paris du début du XXe siècle. Même s’ils avaient tous leurs différences, ils ont créé un style qu’ils ont décliné d’une manière proche. Le mashup, quant à lui, a de nombreux visages stylistiques. Il y a presque autant de mashup cinémas que de cinéastes mashupeurs. C’est moins un mouvement qu’un état d’esprit. Ce qui fait une vraie différence avec les mouvements artistiques qui l’ont précédé, c’est la notion de partage. Le mashup prend toujours en considération le public et installe une certaine connivence avec lui. Il est bien moins élitiste que le cinéma d’avant garde d’hier.

Everything is a remix Part 1 : une vidéo sur l’une des sources premières du mashup : le remix de musiques, pas toujours avoué à l’instar des emprunts de Led Zeppelin.

CM : Sur l’encyclopédia Mashup cinéma, vous classifiez les différents types de mashups. Quelles en sont les grandes lignes ?

JL : Une des idées centrales de Mashup cinéma est de cartographier le genre et de créer des familles. Je précise que je ne suis pas un chercheur en cinéma. J’ai juste imaginé une typologie. On a par exemple les "désarchiveurs" qui font la connexion entre found footage et mashup. C’était mon cas au départ. Comme souvent dans le found footage, ils prennent des images non médiatisées , par exemple des films amateurs de familles, des rushs laissés de côté par des grands médias, du "rebu", et les assemblent pour les mettre en lumière. Mais ils le font avec une certaine modernité stylistique. On a aussi les "truquistes", dont le cœur du travail est de faire oublier les ficelles et les connexions entre les différentes pièces de puzzle, empruntées grâce à des techniques d’effets spéciaux. Antonio Maria Da Silva, qui a récemment sorti les deux Hell’s club, est un truquiste. Les "oreilles", ce sont ceux qui travaillent sur la musique en mixant différents morceaux de vidéos musicales pour produire un morceau et une vidéo inédite. Les "hommageurs" vont réaliser des hommages à un réalisateur, un acteur, un personnage, etc... Ils subliment les œuvres de leurs maîtres à penser cinématographiques ou révèlent un élément commun aux différents films de leur panthéon ; c’est la porte d’entrée la plus fréquente vers le mashup. On a aussi les "libristes" qui travaillent sur des images libres de droit. Enfin, citons les "doubleurs" qui changent le sens de clips vidéo ou de fictions populaires en faisant un doublage son ou voix maison par dessus. Certains connaissent déjà le travail de Mozinor, mais dans cette catégorie des doubleurs, je vous invite à découvrir également les détournements sonores vraiment très réussis de Mario Wienerroither.

Dans la série "Musicless Musicvideo" de Mario Wienerroither, Dancing In the Street de David Bowie et Mick Jagger. Un must.

CM : J’imagine qu’il n’y a pas de date clé, mais d’après vous, quelle serait la genèse du cinéma mashup ?

JL : Le cinéma mashup est le dernier avatar du cinéma de recyclage dont le premier film date de 1928 (Inflation de l’artiste dadaïste Hans Richter). Le found footage des années 1960 peut être considéré comme le grand-père du mashup. Ensuite, on a quelques pionniers, qui parfois ont pu montrer leurs œuvres au cinéma et à la télévision ; je pense à Sans soleil de Chris Marker, documentaire réalisé en 1983 avec une grande partie des images tournées par d’autres, à la série Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard à partir de 1988, ou bien encore à La classe américaine : Le grand détournement de Michel Hazanavicius et Dominique Mézerette, sur Canal + en 1993. Mais le mashup stricto sensu a vraiment explosé avec la généralisation du Web au début des années 2000, et l’accès de plus en plus facile à des vidéos et des outils de montage.

CM : Dans une autre interview, vous avez dit que le mashup était l’une des plus grandes révolutions du cinéma depuis la Nouvelle vague. Vous pouvez nous dire en quoi il s’agit d’une révolution ?

JL : Pour moi, il y a aujourd’hui quatre grandes révolutions du langage cinématographique. La première à émerger est l’art des séries qui développe les personnages comme le long métrage unitaire ne pouvait pas le faire, avec une plus grande complexité psychologique et une très forte identification aux personnages. Quant au transmédia, il raconte des histoires et des univers sur plusieurs supports médiatiques différents...  La réalité virtuelle, elle, va transformer l'expérience du spectateur par une immersion. L’action ne sera plus seulement en face de nous mais derrière ou sur les côtés. Et puis il y a le mashup qui révolutionne l’art du montage, un art qui a toujours été essentiel et central au cinéma mais qui se trouve ici magnifié et transformé. La différence, c’est que la profusion des sources permet de créer des connexions inédites. Dans Hell’s club, par exemple, Antonio Maria Da Silva fait se rencontrer le Tom Cruise tout jeune du film Cocktail avec le Tom Cruise bien plus vieux de Collatéral.

Le mashup Hell’s Club d’Antonio Maria Da Silva : un must absolu du genre, où se croisent le futur Dark Vador quand il était jeune Jedi, Tom Cruise, Al Pacino, John Travolta et bien d’autres…

Pour ma part, dans Moonlight Serenade, j’ai créé une fiction en imbriquant les destins et les images noir et blanc du Nosferatu de Murnau avec une femme colorée aux multiples visages tirés d’une centaine de films différents.

Déclaration d’amour impertinente au cinéma, Moonlight Serenade de Julien Lahmi.

Il existe un autre aspect révolutionnaire, porté par ceux qui font du mashup. Si pour Antonio et moi, la réalisation cinéma est notre profession, ce n’est pas le cas de nombreux mashupeurs. Ces créatifs d’un nouveau genre étaient au départ des amateurs de cinéma, des cinéphiles. Par cinéphilie, ils ont glissé vers la création, souvent pour rendre hommage au cinéma qu’ils aiment comme on peut le voir notamment dans les mashup dit tributes. Parfois cet acte d’hommage, grâce au mashup, devient petit à petit personnel et plus subversif. Ainsi, le créateur se plaçait hier au dessus des spectateurs, il était le génie propageant la bonne parole. Maintenant, on voit émerger une désacralisation de l’auteur, un changement de perspective avec une vraie réappropriation de l’art qui positionne le spectateur au centre du jeu créatif.

CM : Quel est le rôle de la révolution numérique dans le mashup ?

JL : Le cinéma a toujours fait des pas de géant à chaque révolution technologique. La Nouvelle vague est apparue grâce à l’utilisation par les cinéastes de caméras plus légères. A partir du moment où ils ont décidé de filmer dans la rue en décor naturel avec des caméras super 16 et non plus seulement en studio avec toute une lourde machinerie, ils ont fait du cinéma de manière différente. Pour le mashup, le nouvel outil c’est Internet et l’accès aux images qu’il permet. Il y a vingt ans, on ne pouvait pas récupérer des images de films de fiction en aussi bonne qualité. Pour les monter, il fallait un banc de montage à l’interface complexe, du matériel spécifique et des bobines qui n’étaient détenues que par quelques personnes. Maintenant, on a des logiciels de montage faciles d’utilisation sur ordinateur, et l’accès à des milliers de films en quelques clics. Encore faut-il y consacrer des centaines d’heures (des milliers pour moi) de recherche et de manipulation, tout de même. Une révolution technologique facilite et démocratise l’accès au geste créatif… mais elle ne remplace pas le travail, la sueur et la réflexion.

CM : Pour rebondir sur l’inversion de logique sur le spectateur. On remarque que le mashup joue beaucoup sur les codes de montage, la grammaire cinématographique, et compte à ce que le spectateur connaisse aussi ces codes…

JL : Tout à fait, le spectateur du XXIe siècle a un regard bien plus expert vis à vis des images, à tel point qu’il peut devenir lui même un créatif des images. Avec les outils numériques et cet environnement visuel dans lequel il baigne aujourd’hui, il peut ne plus être un simple consommateur.

CM : Est-ce qu’avec l’arrivée de You Tube, par exemple, on a un rapport aux films qui est différent ? On n’a plus honte de regarder des films par petites séquences ?

JL : Effectivement, ça participe à notre nouvelle manière de consommer des images et de les comprendre. On le voit aussi dans notre façon de travailler : on picore les articles, on prend les informations qui nous intéressent et on les connecte à d’autres. Avant Internet, on creusait à la verticale. On se focalisait sur un sujet en particulier et on cherchait jusqu’à trouver au fond une source qui puisse avoir de la valeur. Maintenant, on creuse beaucoup moins, en revanche on approfondit nos sujets à l’horizontale en connectant des informations éparses. Nous vivons dans un monde de petits bouts que l’on copie, que l’on colle et que l’on transforme. Ce mode de fonctionnement n’est ni bon ni mauvais dans l’absolu, il doit juste être au service d’un esprit curieux et tenace. C’est la même chose pour le mashup ; le réalisateur est finalement celui qui recolle tous ces petits bouts ensemble pour créer un sens nouveau, un sens que l’auteur de première main et ses spectateurs n’avaient pas encore perçu.

CM : Est-ce qu’aujourd’hui, le mashup est viable économiquement ?

JL : Pour le moment non. Le mashup se cantonne au court métrage, à la diffusion sur le Net et à quelques festivals pointus. Ce qui bloque pour le moment, c’est le droit d’auteur. Il n’a pas évolué, alors même qu’il s’applique à un environnement qui, lui, s’est complètement transformé. Mais les choses commencent à bouger. On a eu le rapport Reda et Lescure, qui n’a pas vraiment été suivi de faits, mais qui a proposé des idées d'évolution du droit dans le domaine de la création. La députée Isabelle Attard ainsi que des juristes comme Lionel Maurel, auteur du blog S.I.Lex, défendent un changement du droit d’auteur à la française afin de permettre aux œuvres transformatives d’exister et de rémunérer tous leurs auteurs.  

CM : En quoi le mashup est-il limité au niveau du droit ?

JL : Un juriste le dira de manière plus précise que moi, mais si vous n’avez pas l’autorisation de tous les ayants droit, ce qui s’avère presque toujours impossible sachant qu’on utilise parfois des centaines de films différents, votre film est tout simplement illégal. En France, le droit à la courte citation, qui permet par exemple de citer un auteur dans un livre, est quasiment inapplicable dans l’audiovisuel quand le film emprunteur a des visées purement artistiques. Aux États-Unis, le mashupeur peut faire jouer le "fair use", qui permet une série d'exceptions au droit d’auteur, notamment dans le cadre de la satire. Je pense qu’il faut préserver certaines spécificités du droit à la française qui protègent bien les auteurs, mais ses règles ont besoin d’être modernisées pour ne pas être comme aujourd’hui un frein à la création. Nous sommes nombreux à vouloir que le droit à la courte citation soit élargi dans un objectif transformatif et créatif. Aussi, avec notamment Antonio Maria Da Silva, Lucas Feltain et Yoann Stehr, nous aimerions développer un projet de long-métrage mashup pour une sortie en salle. Mais il nous faut trouver un producteur qui n’a pas froid aux yeux.

CM : Vous pensez que les choses vont évoluer ?

JL : Oui, j’y crois, et je monte actuellement un festival Cinéma mashup pour montrer, faire découvrir, informer et fédérer tous ceux qui veulent que cela change. Dans un futur pas si lointain, cela va évoluer pour deux raisons. Déjà, le droit et les industries culturelles ne pourront pas ne pas tenir compte de cette pratique qui devient de plus en plus populaire. D’autre part, certains ayants droit qui voulaient jusqu’alors qu’on leur paye des royalties se rendent compte que ça n’est pas la meilleure méthode pour gagner de l’argent. Etre dans l’interdiction et la répression est stérile. Alors que s’ils permettent aux créateurs de réutiliser leurs images, ils y gagnent, car ces mashups sont des portes d’entrée médiatique vers leurs films. L’exemple typique, c’est la jurisprudence de Gangnam style. Au lieu de verrouiller les droits sur le clip, les auteurs ont laissé les mashupeurs faire des détournements, des transformations, et ce clip qui sans cela ne serait pas sorti du lot des centaines de productions annuelles de K-pop (musique pop coréenne) est devenu la première vidéo à plus de 2,5 milliards de vues sur le Net.

"Music videos without music: GANGNAM STYLE" : la vidéo avec les bruitages mais sans la musique est un grand classique du mashup, avec ici plus de 22 millions de vues.

CM : Pour finir, je voudrais vous demander où se situe la France là-dedans. Beaucoup des mashupeurs les plus connus viennent de chez nous ?

JL : Nous sommes un pays de cinéma, peut-être le pays le plus cinéphile au monde. Nous avons de la créativité mais on est super fauchés. Or le mashup, c’est un cinéma povera, c’est-à-dire qu’il peut se construire avec peu de moyens financiers. Pour prendre un exemple simple, contrairement aux studios hollywoodiens, en France on ne sait pas faire de films de super héros, en grande partie par manque de moyens, mais en revanche un mashup de super héros made in France peut être tout aussi bluffant visuellement tout en étant bien plus libre, inventif et iconoclaste qu’une production hollywoodienne. J’ai l’impression que le cinéma mashup est en train de vivre ce qu’a vécu la musique électronique il y a 15 ou 20 ans avec la naissance de la french touch. Je pense qu’aujourd’hui vont éclore les Air et les Daft Punk de l’image transformée.

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