La télé connectée
La définition des services et la compréhension des usages potentiels de cette nouvelle «télévision interactive» n’en sont qu’à leurs débuts.

La télé connectée

Quand la télévision rencontre Internet et les réseaux

La convergence entre télévision, réseaux et Internet a commencé au milieu des années 1980. Quinze ans plus tard, grâce aux évolutions technologiques et à l’augmentation des débits, la télévision connectée devient une réalité. Reste aux acteurs à se positionner, collaborer et développer les bons usages. L’Idate, think-tank qui étudie et analyse le secteur depuis longtemps et vient d’organiser son Digiworld Summit 2012 parle aujourd’hui de «point de basculement». Elle a réalisé une étude sur l’évolution comparée du secteur aux États-Unis et en Europe. Le point avec Gilles Fontaine, le directeur de son unité «Médias & Contenus numériques».

CM : Pourriez vous définir ce qu’on entend aujourd’hui par «télévision 2.0» ou «télévision connectée» et nous rappeler brièvement son histoire ?

Gilles Fontaine : Ces termes désignent deux tendances concomitantes, rendues possibles par la connexion directe ou indirecte du téléviseur à l’Internet : d’une part une évolution des services délivrés sur le téléviseur vers plus d’interaction, d’autre part l’accès à une offre de contenus vidéo élargie, distribués sur l’Internet «ouvert».

L’introduction de l’interactivité sur le téléviseur est une idée ancienne – elle remonte à la moitié des années 1990, la période des «autoroutes de l’information» – qui a été longtemps entravée par des limitations technologiques. Il y avait des difficultés à mettre en place des solutions performantes sur les réseaux «broadcast», c’est-à-dire de diffusion, traditionnels, et une insuffisance de débit sur l’Internet. La montée en débit (par l’ADSL et le câble) d’une part, l’apparition de solutions hybrides combinant réseaux broadcast et Internet d’autre part, résolvent aujourd’hui le goulet d’étranglement technique, au moins dans une certaine mesure. Mais la compréhension des usages et la définition des services de cette nouvelle «télévision interactive» commencent seulement.

CM : Une étude récente de l’Idate montre qu’aux Etats Unis, les offres les plus visibles sont les services OTT («Over the top») proposés par les grands acteurs de l’Internet comme Google. Est-ce la même chose en Europe et en France ?

GF : Il est exact que certains services nord-américains proposent des modèles attractifs de vidéo à la demande par abonnement et bénéficient d’une grande proximité avec les détenteurs de droit. En Europe, ils ont commencé un déploiement rapide de ces services qu’on appelle «over the top» (ndlr : il s’agit d’acteurs qui n’ont pas de réseau physique mais viennent se greffer «par dessus» ceux des opérateurs avec leurs services et applications à valeur ajoutée). Il s’agit par exemple de services comme Netflix, Hulu, et aussi les futurs Google TV et Apple TV, ou la diffusion vidéo via YouTube ou Facebook. Mais ils ne sont pas tous aussi populaires les uns que les autres, du moins pour le moment.

La plupart des nouveaux services à la demande disponibles pour les clients français – la télévision de rattrapage et les services de vidéo à la demande – sont plutôt gérés par des opérateurs français. Et ils sont (c’est une spécificité relativement française) largement distribués par les telcos (opérateurs de télécommunication) et les câblos (opérateurs du câble), donc par des acteurs nationaux. Ces services, néanmoins, connaissent encore un usage limité, et le marché est loin d’être stabilisé.

La télévision connectée vue par les chaînes : exemple avec l’émission C dans l’air.

CM : Comment qualifieriez-vous le développement de la TV connectée en Europe ?

GF : Si par télévision connectée, on entend le poste de télévision connecté dans le foyer, le déploiement est assez similaire en Europe et aux Etats Unis. Il est relativement faible et, surtout, caractérisé par un faible taux de connexion effectif. Les consommateurs ignorent qu’ils achètent une télévision connectée, ou ils ne voient pas de service suffisamment attractif pour connecter leur téléviseur, voire ils considèrent que l’opération est trop complexe.

Si on parle en revanche du développement de l’offre de nouveaux services de télévision, la situation varie fondamentalement selon les pays. En France, qui bénéficie d’un déploiement de l’IPTV (avec les forfaits Triple Play) et d’un câble numérique unique en Europe, telcos et câblos proposent d’ores et déjà aux consommateurs via leurs boxes un éventail de nouveaux services plutôt supérieurs à ceux disponibles sur le téléviseur connecté. Mais dans de nombreux pays, le câble demeure analogique et l’IPTV est embryonnaire. Les services ne s’y développeront que lorsque le parc de téléviseurs connectés atteindra la taille critique. C’est donc une perspective de moyen terme.

CM : La stratégie des acteurs historiques, les chaînes de télévision et autres «broadcasters», a donc été de contrer très vite les offres OTT ?

GF : La réponse des chaînes dépend évidemment de la situation concurrentielle propre à chaque pays. Mais on peut indiquer que, contrairement aux majors de la musique qui, au début des années 2000, n’ont pas développé l’offre de téléchargement légal pour contrer le téléchargement illégal, ces chaînes de télévision ont adopté une attitude proactive. Elles ont elles-mêmes déployé de nouveaux services de télévision de rattrapage (comme Pluzz, Arte +7 ou Canal+ Replay), ainsi que de vidéo à la demande payante, et ont expérimenté de nouveaux services interactifs.

Il importe que les acteurs ne s’enferment pas dans une vison défensive d’un Internet qui représenterait avant tout une menace.

CM : Quelle est la stratégie des câblo-opérateurs ?

GF : Les deux câblo-opérateurs américains ont entrepris de contrer systématiquement les offres de vidéo sur Internet avec des services similaires : de la vidéo à la demande, une disponibilité de leurs offres sur l’ensemble des terminaux, etc. On perçoit néanmoins chez eux la volonté de ne plus lier systématiquement leurs prestations de fourniture d’accès à Internet, d’une part, et de distribution d’une offre de programmes, d’autre part. En effet, la fourniture d’accès dégage des marges supérieures à celles des services vidéo et les autres offres disponibles sur Internet peuvent les aider à commercialiser des packages d’accès de meilleure qualité, donc plus onéreux pour les clients.

En Europe, la priorité reste, dans de nombreux pays, la mise à niveau des réseaux câblés. Il est possible que, compte tenu du temps nécessaire et du renforcement de l’offre Over the top dans l’intervalle, les câblo-opérateurs européens amorcent à terme un repositionnement vers le métier de fournisseur d’accès.

CM : Quelle est la place des opérateurs télécoms dans ce nouveau paysage «e-audiovisuel» ?

GF : En étant un peu caricatural, je dirais que deux visions s’opposent. Selon la première, l’abondance de contenus disponibles sur Internet revalorisera l’importance de l’accès, à la fois en termes de débit, de débit garanti, mais également d’aide à la gestion de ses contenus par le consommateur, via des interfaces comme les nouvelles boxes ou via des comptes pour gérer ses abonnements, ses droits de lecture, etc. Ce scénario permettra d’augmenter les tarifs. Dans le même temps, la qualité de service (la «QoS») pourra être facturée aux éditeurs de service. C’est tout le débat autour de ce qu’on appelle la «neutralité du net» et du recours au Deep Packet Inspection (DPI) pour réguler le trafic (lire notre article «Des enjeux de démocratie et de régulation»).

Selon la seconde vision, les opérateurs ont vocation à renforcer leur rôle de distributeurs de contenu, à améliorer la qualité des «packages» qu’ils distribuent. Voire à intégrer les meilleures offres des acteurs de l’Over the top et à rendre ces services disponibles au-delà de l’empreinte naturelle de leur réseau, y compris en combinant les réseaux broadcast et Internet.

Mais, bien entendu, des combinaisons sont possibles entre ces deux visions.

Orange Innovation TV interroge Eric Bibollet, co-fondateur de Wiztivi, sur ce qu’est la TV connectée et ce que font les opérateurs.

CM : Avez vous identifié des freins réglementaires et structurels en Europe et en France ?

GF : De manière générale, les acteurs européens doivent pouvoir se renforcer dans ce qui constitue aujourd’hui leurs points forts. Pour les telcos et les câblos, c’est la montée en puissance des réseaux, non seulement en termes de débit mais également en termes «d’intelligence» (gestion du trafic, recueil et analyse des datas des utilisateurs, hybridation des réseaux, etc.). Pour les groupes audiovisuels, c’est le développement d’une production de contenus locaux, qui circulent davantage en Europe pour mieux être amortis, et susceptibles de concurrencer en partie l’offre américaine. La réglementation devrait donc viser fondamentalement ces deux objectifs.

CM : A la lumière de cette étude, quels conseils donneriez vous aux acteurs européens pour se positionner sur ce marché de la TV 2.0 ?

G F : La redéfinition du rôle d’agrégateur est au centre des questions soulevées par la télévision connectée. Si le contrôle de la distribution est aujourd’hui le maillon le plus concurrentiel, je suis convaincu que les métiers de la fourniture de connectivité avancée, en aval, et de contenus, en amont, demeureront des fonctions clés et rémunératrices de ce secteur en devenir de la vidéo. Mais il importe que les acteurs définissent soigneusement leur positionnement et, surtout, ne s’enferment pas dans une vision défensive d’un Internet qui représenterait pour eux avant tout une menace.

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