ateliers d’évaluation de politiques publiques organisé par La 27e Région
Participation des citoyens dans l'élaboration des politiques publiques : comment pourrait se dessiner la démocratie du XXIe siècle ?

Vers une démocratie vraiment participative

Au-delà de la civic tech : le numérique ne fait pas tout

Stéphane Vincent est le délégué général de La 27e région, association créée en 2012 qui se veut un «laboratoire de transformation publique». Il nous éclaire sur les enjeux de la démocratie participative en France. Les nouvelles technologies de l'information et de communication ont modifié notre rapport à la citoyenneté, mais sont-elles la réponse ou seulement une partie de la réponse à un système politique en perte de confiance ?

Culture Mobile : Vous êtes l’un des acteurs majeurs d'une initiative appelée « La 27e région ». Pouvez-vous nous expliquer de quoi il s'agit ?

Stéphane Vincent : La 27e Région est une association loi 1901 à but non lucratif. L’idée est née en 2008 d’une rencontre avec l’Association des Régions de France. Notre petite équipe est pluridisciplinaire, composée de généralistes de l’action publique, avec un bagage en gestion publique, sciences politiques, arts et culture, design et sciences humaines et sociales. Nous travaillons avec un réseau d’une cinquantaine de professionnels localisés dans toute la France : designers, sociologues, ethnologues, chercheurs, makers, entrepreneurs sociaux, mais aussi architectes participatifs, vidéastes, comédiens, journalistes, développeurs numériques, etc. Notre objectif est d’imaginer et de tester avec les collectivités locales de nouvelles façons de concevoir des politiques publiques. Nous menons des programmes appelés «recherche-action» que nous faisons cofinancer par les acteurs publics, des collectivités locales voire la Commission européenne. Le programme «La Transfo», par exemple, consiste à simuler l’existence d’un laboratoire d’innovation sociale au sein d’un groupe de collectivités volontaires pendant 18 mois dans chacune d’elle. La Ville de Mulhouse ou encore la Ville de Paris testent actuellement ce programme avec nous, et nous ambitionnons de le mener dans une dizaine de collectivités au total.

Sur YouTube : «La 27e Région, 3 minutes pour tout comprendre».

CM : Cette réinvention des politiques publiques était-elle une demande des citoyens ou de l’administration désirant se moderniser ?

SV : Les deux. À la fois des élus, des fonctionnaires et de simples citoyens. Nous étions convaincus qu’il manquait un cadre neutre et bienveillant dans lequel il serait possible de réinterroger librement le sens de l’action publique, de critiquer son fonctionnement et son impact, sans que ce soit vécu comme une attaque mais bien comme une réflexion utile à tous. Une sorte de «piratage bienveillant» pour imaginer d’autres voies. Nous ne voulions pas créer un cabinet-conseil ni même un groupe d’experts, mais plutôt une sorte de laboratoire de recherche-action qui partirait du terrain et en tirerait les enseignements qui seraient ensuite largement partagés.

CM : La 27e région est-elle, d’après vous, l’une des réponses concrètes voire la première pierre de l’élaboration d’une démocratie participative où les politiques publiques seraient construites autour des besoins des usagers ?

SV : Le point de départ de ce projet tient dans cette question : pourquoi de nombreuses politiques publiques échouent-elles, et qu’est ce qui permettrait de les améliorer ? Nous faisons l’hypothèse qu’il faut repenser les politiques publiques en s’intéressant davantage aux usages qu’en font les populations. Un exemple : comme l’a montré le chercheur Philippe Warin, dans certains départements, le revenu de solidarité active (RSA) n’est utilisé que par 30 ou 35% des personnes qui y sont éligibles. Est-ce seulement un problème d’information et d’accès, ou bien d’inadéquation plus fondamentale avec les réalités des citoyens ? Comment aider les citoyens à jouer un rôle dans les politiques qui leur sont destinées ? Cet exemple vaut pour un grand nombre de politiques publiques, dans tous les domaines. Nous pensons qu’en comprenant mieux leurs publics et en travaillant avec eux, les gouvernements et administrations travailleront de façon plus systémique et sortiront des «silos administratifs».

Il faut repenser les politiques publiques en s’intéressant davantage aux usages qu’en font les populations.

CM : Récemment, vous avez ouvert un lieu à Paris : le Super-public. Quel est sont rôle ?

SV : Depuis quatre à cinq ans, un nombre croissant d’acteurs publics et privés s’intéressent à ces nouvelles formes d’innovation publique : design, innovation sociale, numérique, etc. Il y a les petits nouveaux  de la «civic tech», mais également des courants plus anciens issus de l’intervention urbaine ou de l’architecture participative, des écoles de pensée passionnantes comme celles issues de l’éducation populaire ou encore du théâtre forum. En 2014, nous avons fait l’hypothèse qu’il fallait offrir un toit à toutes ces communautés, un endroit pour se reconnaître, se retrouver, mais aussi se professionnaliser ensemble et partager des ressources. Il existe de nombreux tiers-lieux, mais aucun n’était consacré exclusivement aux enjeux d’innovation de la politique publique, or c’est une culture très particulière, assez différente du monde des startups par exemple. Super-public est le premier lieu entièrement dédié à cette question. Sur une surface de 300 mètres carrés, au numéro 4 de la rue la Vacquerie dans le onzième arrondissement de Paris, nous expérimentons une programmation d’événements spécialisés (environ 80 par an), des activités de coworking et des sessions de formation au «design de politiques publiques».

CM : Quel est le bilan de cette expérience ?

SV : Actuellement nous essayons de voir ce qu’il faut changer et améliorer, et nous discutons avec la Ville de Paris pour imaginer un lieu plus ambitieux. Aujourd’hui, Super-public est le lieu où les professionnels se retrouvent pour partager les enseignements des expériences qu’ils mènent dans toute la France et ailleurs. C’est devenu un point de passage régulier pour des pionniers du monde entier, comme Audrey Tang, la nouvelle ministre «hackeuse» du gouvernement taïwanais, ou encore les équipes du LabGob, le nouveau laboratoire d’innovation sociale du gouvernement chilien, pour ne citer qu’eux. Visiblement, le concept séduit puisque la Ville de San Francisco nous a demandé l’autorisation d’ouvrir un lieu au concept et au nom similaires. Super-public San Francisco est ainsi installé depuis juillet dernier dans un espace de 1500 mètres carrés au cœur de la ville !

CM : Pensez-vous que les nouvelles technologies pourraient être la solution pour l'élaboration d'une démocratie participative et collaborative ?

SV : Toutes les solutions sur lesquelles nous travaillons sont hybrides. Quand nous réfléchissons avec la Ville de Paris sur l’avenir des mairies d’arrondissements, nous proposons des changements qui concernent autant l’espace, l’organisation, le rôle des agents publics et de la hiérarchie, le mobilier de l’accueil et des espaces de travail, que les outils numériques destinés aux habitants ou aux agents. Il y aurait un danger à voir le numérique à la fois comme la question et la réponse ultime aux problèmes que nous rencontrons quotidiennement dans les administrations et le rapport aux citoyens.

CM : Cependant ces nouvelles technologies ne faciliteraient-elles pas la participation des citoyens dans la mise en place des politiques publiques ? 

SV : L’un des objectifs est effectivement «d’outiller» les citoyens pour qu’ils puissent jouer un rôle dans l’élaboration et la mise en œuvre des politiques publiques. À la 27e Région, nous pensons cependant qu’il ne suffit pas d’interroger les gens sur leurs attentes lors de débats publics ; il faut plutôt chercher à mieux comprendre leurs usages, leurs comportements et leurs pratiques réelles. Nous ne croyons pas non plus que tout ceci puisse conduire à une démocratie parfaite, mais plutôt que ça pourrait aider à éviter les plus grosses erreurs, les dégâts collatéraux commis quotidiennement, faute d’un travail d’écoute et d’observation suffisante.

Nous voulons rendre les gouvernements et les collectivités plus réflexifs, plus critiques vis-à-vis d’eux-mêmes et de leur rapport avec les populations.

CM : Quels sont vos moyens de communication et de diffusion pour informer les citoyens-utilisateurs de vos projets et travaux dans les territoires ? 

SV : Une dimension importante de notre travail consiste à documenter les expériences que nous menons et à les publier au fil de l'eau. L’objectif est de sortir du mode «boîte noire» dans lequel sont menés les projets publics. Il y a quelques temps, dans le cadre d’un programme nommé Territoires en Résidences, nous avons passé plusieurs semaines en immersion dans un village d’Auvergne pour comprendre comment étaient créés les maisons de santé, où se situaient les «nœuds» qui pouvait faire du projet un succès ou au contraire un échec. En même temps que nous menons cette démarche, nous tenons à jour un journal de bord sur un blog, pour que toutes les parties associées puissent suivre nos travaux et interagir avec nous. De la même façon, nous publions des rapports, des livrets ou même des posters, mais sans jargon technique et avec des photos prises sur place. L’objectif est que ça puisse être lu par des citoyens-lambda autant que par des experts. Nous avons également publié plusieurs ouvrages pour raconter ces démarches, dont Design des politiques publiques en 2010, et plus récemment Chantiers ouverts au public.

CM : Comment se déroule votre collecte d’information lors des phases de recherche auprès des habitants ?

SV : Avant de débuter ces phases de recherche, nous commençons par rassembler, et nous imprégner, des principales ressources documentaires et quantitatives existantes. Mais c’est pour mieux préparer une phase d’écoute et d’observation plus qualitative : à partir d’outils d’observation et d'enquête issus de la sociologie et de l’ethnologie, nous partons alors en immersion plusieurs semaines sur un terrain. C’est cette immersion qui nous permet de rencontrer longuement les gens, de percevoir ce que l’on ne voit jamais dans les études quantitatives, d’explorer les situations individuelles et collectives, de comprendre les parcours de vie. Passer du temps sur place peu paraître un luxe, alors qu’en réalité c’est la seule façon de rencontrer ceux qui ne répondent jamais aux questionnaires, qui ne participent pas à la vie citoyenne, qui n’utilisent pas des équipements ou des politiques auxquels ils ont pourtant droit. En passant plusieurs semaines en immersion dans un quartier, un lycée, une administration ou un hôpital, nous en apprenons bien plus que dans un focus-group ou une étude strictement quantitative.

CM : Une bonne partie de vos travaux se déroulent en milieu rural. Pourquoi ? Est-ce un choix délibéré ?

SV : C’est un peu par militantisme que nous nous sommes intéressés à la création de nouveaux services en zone rurale. À quoi bon concentrer nos efforts d’abord sur l’urbain alors que toutes les activités et tous les investissements y convergent déjà ? Quant à l’opposition rural/urbain, elle recouvre en réalité des réalités beaucoup plus diverses, du périurbain jusqu’au rural profond. Travailler dans ces territoires nous a surtout appris qu’au fond, chaque contexte est particulier, et qu’il est difficile de plaquer des solutions identiques dans des contextes différents, qu’ils soient ruraux ou urbains. Personnellement, la vraie particularité qui m’a marqué dans le contexte rural, c’est que les possibilités d’expérimentation «les plus pirates» y sont souvent beaucoup plus grandes. Un jour, nous avons raconté au directeur de la gare de Saint-Pancras à Londres tout ce que nous avions pu expérimenter dans une petite gare de bout de ligne à Corbigny, en Bourgogne. Il avait ri en expliquant que le moindre mètre carré de Saint-Pancras étant mis en concession et qu'il lui était totalement impossible de décider de la moindre expérimentation ! Peut-être les territoires délaissés devraient-ils utiliser cet avantage paradoxal d’une plus grande liberté, et s’outiller beaucoup plus pour mener des expériences inédites qu’il n’est plus possible de tenter dans certains grands centres urbains.

CM : Étant présent dans les territoires, pensez-vous que la société française est prête pour un fonctionnement, disons plus « participatif et collaboratif »  de la République ? 

SV : La société française a changé, les citoyens sont, bien sûr, moins passifs, plus critiques, ils interrogent davantage les politiques qui leur sont proposées. D’un côté, il y a de vraies pistes qui permettraient d’enrichir la conversation démocratique, de faire bouger les points de vue, du côté des gouvernants comme des gouvernés. D’un autre côté, il ne faut pas être naïf, ni tomber dans le piège du fétichisme participatif et penser que tout le monde voudra participer en permanence, qui plus est dans le sens de l’intérêt général. Participer, c’est fatiguant, c’est exigeant, sauf s’il s’agit juste d’une participation «bouton-poussoir» sur internet ! La promesse de la participation peut aussi produire des dégâts immenses, par exemple quand les participants ne voient pas l’impact consécutif à leur participation. Le philosophe Bruno Latour parle d'ailleurs de «rétablir la démocratie sur une base réaliste», en ce sens qu’il faut essayer de faire mieux, avec les choses telles qu’elles sont, et non telles qu’on les idéalise. Il nous faut à la fois rêver ce que serait une démocratie plus riche, plus ambitieuse, mais le faire avec l’humilité d’un certain pragmatisme, beaucoup de travail et des moyens qui aujourd’hui, manquent considérablement. Quelles sont aujourd’hui les ressources humaines et financières investies pour inventer une nouvelle démocratie, de nouveaux systèmes publics et politiques ? Pour l’instant elles ne sont pas légion...

 

Propos recueillis par Xavier-Éric Lunion

 

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