Versailles, musée numérique de pointe
Versailles selon Laurent Gaveau : un musée laboratoire de R&D qui conjugue patrimoine et nouveaux médias pour tous ses publics.

Versailles, musée numérique de pointe

Conter le Château et ses jardins en live et sous toutes les formes et supports multimédias

CM : Comme le démontre notre article sur le Grand Versailles Numérique, il y a plusieurs années déjà que le Château de Versailles s’est doté d’un service dédié aux nouveaux médias. Pourquoi un tel service et quels sont ses missions et objectifs ?

Laurent Gaveau : L’équipe Nouveaux Médias du Château de Versailles a été constituée en 2008. Nous avons pour mission d’accompagner le développement de Versailles, de ses publics, de sa programmation culturelle et scientifique. Plusieurs axes peuvent être dégagés : en premier lieu, la production de contenus destinés au Web et au mobile et la diffusion des savoirs pour tous les publics. On retrouve ces contenus sur le portail Versailles multimédia. Ensuite, nous menons une réflexion sur l’engagement des visiteurs et la valorisation des nouveaux comportements d’appropriation du patrimoine et de création autour de la visite. Enfin, il y a le positionnement de Versailles comme lieu et acteur d’expérimentation et d’innovation avec de grands partenaires technologiques.

CM : Ca ressemble à une sorte de laboratoire autour de Versailles et de son patrimoine ? Parlez-nous des expérimentations que vous menez avec Orange, Google ou d’autres ?

LG : On ne sait pas assez que Versailles était, sous l’ancien régime, le rendez-vous des sciences, de la recherche et de l’innovation. C’est ce qu’a montré l’exposition Sciences et curiosités à la cour de Versailles en 2011, et c’est un peu cet esprit des origines que les partenariats technologiques noués par Versailles entendent retrouver. Par exemple en établissant des liens privilégiés avec Orange, Google, Wikipédia ou le CNRS. Pour chacun des nombreux projets mis en œuvre, il s’agit de conjuguer les connaissances des équipes de Versailles (historiens, conservateurs, métiers d’arts, médiation, équipes pédagogiques, etc.) avec celles des ingénieurs, des développeurs, des chercheurs les plus imaginatifs, pour nous aider à répondre aux nouveaux usages de nos visiteurs.

Appli Versailles
Visiter et apprendre tout ou presque des jardins du Château de Versailles, sur place ou à distance, avec l’appli développée avec Orange.

Nous avons ainsi été le premier musée français à rejoindre le Google Art Project : un principe de visite virtuelle qui nous semble particulièrement adapté à Versailles dans la mesure où les œuvres prennent tout leur sens dans le décor des grands appartements. Nous avons également travaillé avec les équipes de l’Institut culturel Google autour de l’ouverture de onze nouvelles salles d’exposition permanente expliquant au visiteur, en début de visite, la construction et l’histoire du Château de Versailles. L’objectif était notamment d’utiliser la 3D pour faire revivre Versailles aux étapes les plus importantes de son développement. Pour cela, nous avons analysé les archives et les sources et créé des modèles virtuels accessibles au plus grand nombre. Sur place il y a des projections, et un site dédié Versailles 3D complète et enrichit la visite.

Avec Orange, en 2009, nous avons créé Versailles Lab, un laboratoire qui fait se rencontrer professionnels du musée et chercheurs des Orange Labs. Nous travaillons notamment autour de la mobilité, de la réalité augmentée, de la géolocalisation du visiteur et de la contextualisation des contenus. En ce moment, nous reprenons l’application de visite des jardins sur smartphone, que nous avions lancée en 2010 : la nouvelle version permettra au visiteur de choisir parmi plusieurs parcours, de partir en visite accompagné par des personnalités différentes, chacune proposant son regard expert sur les jardins de Le Nôtre. Surtout, le visiteur sera encouragé à publier son propre parcours, son propre regard, avec les contenus photo, audio et vidéo qu’il aura réalisés. C’est une façon pour lui de laisser un témoignage de sa visite, à la fois immatériel et accessible sur place grâce à la géolocalisation, et de le partager avec sa communauté.

Découvrez ici la nouvelle version de l'application Jardins de Versailles sortie en octobre 2013.

CM : Avec Orange vous avez également mis au point un projet de e-learning en direction des écoles.

LG : Oui, ça s’appelle Versailles en direct. Il s’agit d’un système qui permet à une ou plusieurs classes de se connecter avec le Château de Versailles et d’y suivre une visio-conférence en direct, via un tableau numérique interactif. Depuis leur salle de classe, avec leur professeur, les élèves se connectent à une plateforme collaborative en ligne, et suivent les explications d’un conférencier. Deux webcams filment le conférencier et la classe et ils peuvent ainsi échanger autour de différents thèmes comme la construction du Château, la journée du Roi, les jardins de Versailles, etc. Le conférencier pilote également en direct des caméras installées dans les lieux les plus importants du domaine de Versailles (au-dessus de la galerie des Glaces, dans les jardins, dans la Chapelle royale) et il complète sa présentation par des extraits vidéo et musicaux. Les élèves découvrent ainsi les secrets du Château, d’une manière collaborative, ludique et interactive.

Versailles en direct
Versailles en direct, une nouvelle façon d’apprendre l’histoire.

CM : Au delà de la valorisation du patrimoine, vous investissez donc beaucoup sur la participation des publics à la vie du Musée, ce qui est presque paradoxal pour un établissement comme Versailles dont on pense que tout se résume à visiter le Château.

LG : Pour tous les musées, la question de l’engagement des publics permise par le développement des réseaux sociaux est centrale, et elle va bien au-delà d’une simple mise à disposition d’informations. Chaque établissement culturel doit y trouver son identité et sa façon de conduire un dialogue enrichissant pour le public et pour l’institution.

Ainsi, la résidence de six mois d’un membre de l’association Wikimédia au sein de nos équipes a permis aux personnels scientifiques de Versailles de mieux comprendre les enjeux du Web collaboratif, et aux contributeurs de l’encyclopédie d’accéder à certaines archives pour enrichir les articles sur Wikipédia et les données existantes sur le Château et son domaine. C’est devenu un projet au long cours : des Wikipédiens sont régulièrement accueillis à Versailles pour vérifier une information, rencontrer un spécialiste, documenter un article en prenant une photo, etc.

Il faut, plus généralement, être attentif aux modes d’appropriation du patrimoine par les publics, qui peuvent nous surprendre, nous interroger. C’est le cas, par exemple de la pratique photographique au musée, exponentielle avec la généralisation des smartphones.

Souvenir de visite à Versailles
Grâce à Flickr, les visiteurs peuvent partager leur photos souvenir de visites à Versailles d'hier et d'aujourd’hui...

Depuis plusieurs mois, nous proposons aux visiteurs de poster les photos de leur découverte du Château et nous les incitons même à fouiller leurs archives familiales pour y retrouver des images anciennes de visite. Les photos souvenirs que nous recevons sont souvent extraordinairement émouvantes, variées, créatives, et nous invitent à réfléchir sur cette pratique populaire qui émerge à Versailles dès la fin du XIXème siècle. Nous avons demandé à une jeune sociologue de se pencher sur ces images pour en tirer des pistes de réflexion autour de la pratique photographique à Versailles, autour de la question de la mise en mémoire de moments exceptionnels ou intimes, autour de ces histoires de visiteurs dont l’objectif est de garder une émotion qui revient, intacte, au moment où les clichés sont à nouveau regardés. Appropriation, création, dialogue… Nos publics ont beaucoup de choses à nous apprendre.

CM : Un bel exemple de cela est l’actuel chantier de restauration du Bassin de Latone ? Pouvez nous nous en parler ?

LG : La restauration du Bassin de Latone, le chef-d’œuvre des jardins de Versailles, est un événement patrimonial majeur, attendu depuis de longues années et rendu possible en 2013 grâce à un mécénat de la Fondation Philanthropia. C’est, pour nous, un grand moment, qui met toutes les équipes de l’établissement en action, et notamment les métiers d’art : fontainiers, jardiniers, marbriers, doreurs, etc.


Une vidéo sur le chantier du bassin et du parterre de Latone.

Mais pour le visiteur des jardins, c’est d’abord un chantier, assez visible. Nous avons donc voulu partager avec lui l’enthousiasme qui est le nôtre autour de cette restauration, en lui permettant de suivre ce chantier en direct. Un site dédié a été mis en place. Il est  conçu en Responsive Web Design, autrement dit selon un format qui permet au promeneur des jardins de consulter le site directement à proximité de la zone des travaux, sur son terminal mobile, en 3G ou en Wi-Fi. Et les internautes peuvent eux aussi découvrir l’histoire du bassin, la légende mythologique de Latone, et les étapes de la restauration, pendant toute la durée du chantier.

Au fil des saisons et des moments forts, des photos et des vidéos des intervenants y sont postées pour montrer la progression des travaux, le travail en atelier ou les réseaux hydrauliques souterrains des jardins. Passionnés et curieux sont également invités à poser leurs questions aux acteurs de cette restauration, qui y répondront directement. Sur 18 mois, ce sont plusieurs centaines d’images qui permettent d’associer le public à cette grande opération patrimoniale, pour comprendre et partager ses enjeux, ses étapes et le talent de ceux qui la rendent possible.


Une vidéo pour découvrir les métiers d’art impliqués dans une restauration comme celle du Bassin de Latone. Où l’on découvre expressions savoureuses comme «la miction amoureuse»... pour la pose de la feuille d’or.

CM: Tout cela pose finalement la question de ce qu’est la politique de développement d’un musée à l’heure du 2.0, et il y a apparemment plusieurs écoles ?

LG : Il y a d’abord, et depuis plusieurs années, une formidable énergie déployée par les musées pour développer leur présence numérique et utiliser les nouveaux outils pour mieux remplir leurs missions de diffusion de la connaissance, d’enrichissement de la visite et de fidélisation des publics. La vocation du musée en ligne est au cœur des réflexions : le musée comme plateforme est envisagé aujourd’hui comme un centre de ressources librement réutilisables, favorisant la créativité et l’engagement des publics. Elle est en opposition avec le «site vitrine», promotionnel et figé, qui se pratique encore. Cette conception ouvre de nouveaux horizons pour le musée, mais pose aussi la question de l’éditorialisation des contenus, de l’histoire que le musée raconte aux visiteurs autour de ses collections, de ses valeurs, de son histoire, notamment pour amener le public non expert à la fréquentation réelle ou virtuelle des œuvres.

Pagaille à Versailles
Pagaille à Versailles : «Aide Louis XIV à construire son Château !» Cliquez sur l'image pour découvrir ce jeu interactif…

Plus généralement, les initiatives des établissements culturels, grands et petits, sont extrêmement nombreuses et variées. Je crois même que les musées sont souvent exemplaires, parfois même précurseurs. Ils font preuve d’imagination et d’un état d’esprit «recherche et développement» qui est au cœur de leurs missions et de leurs pratiques scientifiques et culturelles. En France, on peut suivre cette aventure en parcourant par exemple la plateforme de ressources Muzzeonum, un Wiki collaboratif qui dresse un panorama stimulant de l’innovation au musée, des enjeux, des débats, etc. On peut aussi aller sur Twitter, suivre #museogeeks, nom de code d’une génération de professionnels qui conjugue la passion pour l’innovation avec les valeurs qui ont fondé la mission universelle du musée.

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