Beaubourg et ses «amateurs»

Un entretien avec deux acteurs de l’Institut de recherche et d’innovation du Centre Pompidou

L’amateur, nouvelle figure de l’avant-garde

Là, nous avons fait le tour d’un dispositif intellectuel et pratique. Avec comme socle commun à tous ces enjeux la figure de l’amateur, l’amateur éclairé qu’il s’agit de retrouver ou d’inventer... C’est bien cette figure de l’amateur qui est au cœur du dispositif ?

Vincent Puig - Il en est le cœur et l’enjeu. Historiquement, bien sûr, cette figure de l’amateur a bien changé. Au départ, il avait une position quasi aristocratique : les amateurs étaient nommés par le roi à la Cour de Versailles. Ensuite, il y a eu la révolution industrielle, avec toute une confusion entre les modèles marchands, l’industrialisation de la culture, le développement des connaisseurs ou des vendeurs, etc... La caractéristique de l’amateur, pour nous, n’est pas liée à un statut social, à une fonction. Car nous sommes tous à la fois des amateurs et des professionnels, et même de franchement bons consommateurs lorsque, le soir, nous sommes fatigués et que nous nous installons devant TF1 pour nous laver la tête !... Ces trois positions, d’amateur, de professionnel et de consommateur, sont tout à fait envisageables dans une même journée, et pour une seule et même personne... On a souvent tendance à opposer cette figure de l’amateur avec celle du professionnel. Souvent, on a tendance à nous renvoyer : vous travaillez pour les amateurs, mais qu’en est-il des professionnels ? Ou, à l’inverse, qu’en est-il du grand public ?... En vérité, cette figure de l’amateur, plurielle, contributive, telle que nous la dessinons, touche absolument l’ensemble de la population du Centre Pompidou. C’est une figure hétérogène, multiple, complexe, qui s’inscrit dans ce nouveau système des technologies culturelles dont nous parlions à l’instant.

Cette caractéristique de l’amateur, à multiples casquettes pourrait-on dire, nous renvoie à l’identité même du Centre Pompidou... qui a été conçu comme un lieu pluridisciplinaire, justement...

Vincent Puig - C’était là, clairement, toute sa singularité, pour ne pas dire sa singularité explosive !... D’ailleurs, lorsque le Centre s’est créé, en 1977, très vite se sont constitués des comités de publics, ce qu’on appelait des correspondants du Centre Pompidou. Ils ne remplaçaient pas les commissaires d’expositions, mais contribuaient fortement à la discussion. Ces comités avaient notamment accès aux artistes, pouvaient discuter avec eux. Il y avait donc, dès l’origine, une sorte de participation active du public aux évènements organisés par le Centre... Et c’est cet esprit que nous cherchons à réactiver avec nos appareils critiques.

Cette figure de correspondant du Centre Pompidou a été quelque peu dissolue dans ce que Bernard Stiegler appelle les industries culturelles... Toutes les institutions culturelles, aussi publiques soient-elles, sont devenues de machines à produire, à fabriquer, précisément, des «produits» culturels !... Produits culturels qu’il faut monétiser, rentabiliser, etc. Tout le système s’est profondément transformé... On a vécu cette période de «marketisation», de «financiarisation» des biens culturels... En ce qui nous concerne, cette figure de l’amateur, nous ne la considérons pas en opposition à d’autres postures, mais vraiment comme un renouveau de la participation à la vie des œuvres. On parle aujourd’hui de contribution ou d’économie de la contribution : nous nous situons dans cette perspective.

Yves-Marie L’Hour - Nous ne définissons pas la figure de l’amateur par opposition au professionnel, comme il est d’usage aujourd’hui de le faire, mais plutôt par opposition au consommateur. Et la différence que nous faisons entre l’amateur et le consommateur est un peu du même ordre que celle que l’on peut opérer entre le praticien et l’usager. L’usager des transports en commun est passif dans sa relation à l’objet, le praticien est actif, il s’en empare... Nous parlons à l’RI d’analyse des pratiques et non pas des usages. Notre approche n’est pas centrée sur l’objet, comme le ferait une approche orientée consommateurs ou marketing, mais bien sur l’utilisateur... Un utilisateur qui s’empare de l’objet, le manipule, le bricole. Finalement, notre amateur est un bricoleur, c’est un «hacker», il prend part à l’objet, il le détourne, il y injecte sa subjectivité. Et c’est le biais par lequel il le partage.

Au fond, la différence entre l’usager et l’amateur, telle que vous l’énoncez, c’est l’appropriation. Tout comme il y a une notion d’apprentissage et de temps qui est complètement différente. L’usager peut ne pas s’inscrire dans le temps, être en permanence dans le temps court. L’amateur, parce qu’il aime, accorde par essence du temps à sa pratique !...

Vincent Puig - La dimension du temps est essentielle. Un amateur est d’abord un passionné !... Dans cette nouvelle figure de l’amateur, Bernard Stiegler parle aussi volontiers de l’amateur comme une sorte d’avant-garde. Cela peut paraître un peu paradoxal de dire que, finalement, c’est le public qui serait appelé à devenir une nouvelle avant-garde... Mais c’est ce que l’on entrevoit de fait lorsqu’on arrive à mettre en place de réels systèmes contributifs... il y a des choses magnifiques qui fonctionnent sur le Web en termes collaboratifs, dans le journalisme, dans la presse, et bien entendu dans la culture et dans l’art. Et c’est là qu’on peut vraiment parler d’une sorte d’avant-garde du public !...

Yves-Marie L’Hour - On peut même parler, comme Kenneth McKenzie Wark, de «classe amateur» !... Le Manifeste Hacker, c’est réellement cela. C’est l’invention d’une nouvelle classe, au sens social et politique du terme, c’est l’invention de nouveaux droits !... Ce qui apparaît, précisément, ce sont de nouvelles revendications liées à une économie contributive.


Couverture du livre Un manifeste Hacker aux éditions Criticalsecret.

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Écouter le troisième fragment de l’entretien :

Les deux acteurs de l’IRI décrivent la figure de l’amateur, au cœur de leur démarche...

Durée : 6mn Télécharger

Et pour aller plus loin

Blinkster : la dernière manifestation «participative» en cours au Centre Pompidou… Il s’agit d’une application mobile d’avoir accès à des contenus informatifs sur des œuvres d’art en les photographiant. Une fois flashée, l’oeuvre livre ses secrets à travers des notices courtes apparaissant à l’écran, et bientôt des vidéos... mais aussi des liens vers différents sites internet sélectionnés. Une fonction d’annotation et de partage sera bientôt ajoutée, permettant également la consultation à travers l’espace personnel du Centre Pompidou sur plusieurs écrans.

 

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