Beaubourg et ses «amateurs»

Un entretien avec deux acteurs de l’Institut de recherche et d’innovation du Centre Pompidou

L’exposition Traces du sacré

Rentrons dans le concret. Qu’est-ce qui était réellement proposé par l’IRI dans l’exposition Traces du sacré ?

Vincent Puig - Traces du sacré, c’était en premier lieu une tentative de créer, ou plutôt de contrôler par le biais d’enregistrements critiques un débat qui risquait d’être dangereux pour le Centre Pompidou... La thèse, soutenue par le Centre, et notamment par Jean de Loisy, le commissaire de l’exposition, visait à réintroduire l’influence du sacré, pour tout dire du religieux dans l’histoire de l’art moderne et contemporain... Il y avait là un terrain qui ne pouvait de notre point de vue que provoquer des étincelles. Or, au final, Il n’y a pas eu le débat vif auquel on pouvait s’attendre. Juste un numéro spécial du magazine Art Press : «Le sacré, voilà l’ennemi !»... Mais la polémique que nous supposions n’a pas eu lieu. L’idée, au départ, était néanmoins de prendre les devants. Nous avons donc commencé par interroger des personnalités critiques, l’historienne et philosophe Jacqueline Lichtenstein, l’écrivain Michel Deguy, Youssef Ishaghpour, j’en oublie, il y avait six ou sept contributeurs, des personnalités du monde de l’art, de la culture, des philosophes, des historiens, etc., qui ont apporté des contrepoints, avec des propos parfois farouchement opposés au discours de Jean de Loisy...

Ces points de vue critiques, bien que pluriels, n’étaient-ils pas plus proche d’une parole savante, autrement dit : «top down», plutôt que «bottom up» ?

Yves-Marie L’Hour - L’intérêt pour nous était d’abord de mettre à disposition du public, dans le cadre de l’exposition, ces contributions critiques au même titre que les commentaires officiels de Jean de Loisy et d’Angela Lampe, l’autre signataire de l’exposition... Ainsi, le public avait accès sur les audioguides au parcours officiel proposé par Jean de Loisy, mais également à l’ensemble des contributions «ouvertes», dirons-nous, qui avaient été géolocalisées dans le musée en fonction des salles, des thématiques et des œuvres... Et le public était lui aussi invité à réagir, dans une logique «bottom up»...

Vincent Puig - Encore une fois, au cœur du dispositif, il y avait un espace, ou plutôt des espaces de métadonnées. C’est à dire que pour chaque salle (il y avait une vingtaine de salles), nous avons défini un vocabulaire, des mots-clés, une terminologie, qui ont été attachés à la fois aux contributions du commissaire de l’exposition, aux contributions critiques, et par la suite à toutes les contributions qui arrivaient du public... Autant de contenus que l’on pouvait ensuite agencer avec le logiciel Lignes de temps. Ces contributions avaient une caractéristique : elles étaient principalement audio. Nous avons, par choix, pour sa fluidité, pour sa simplicité d’usage hors technologie, privilégié la parole. Y compris celle du public. Chacun pouvait s’enregistrer avec l’audioguide qui était distribué à l’entrée, ou bien utiliser son propre téléphone. Pour chaque salle, pour chaque thématique, on pouvait enregistrer un message de commentaire. Pour l’occasion, nous avons développé un serveur vocal, qui pour la première fois était en «open source». Aujourd’hui, il existe des technologies libres, des logiciels dits «open source» qui permettent de fabriquer soi-même à peu de frais, et très facilement, un serveur vocal, qui plus est très accessible. Ce n’est pas du tout élitiste, on n’a pas besoin d’avoir un iPhone, un smartphone super-évolué, cela fonctionne avec n’importe quel téléphone...
En clair, les messages des visiteurs étaient immédiatement transcodés en fichiers mp3 et remontaient sur un site Web, site sur lequel on pouvait ensuite manipuler ce matériau enregistré à chaud, le mélanger à sa guise avec les propos des personnalités critiques ou ceux de Jean de Loisy, et construire ce que nous, nous avons appelé «Ma visite», c’est-à-dire : «mon parcours signé» dans l’exposition. On pouvait ainsi se constituer une sorte de parcours personnel et le partager en « podcast » avec d’autres visiteurs, ou encore par le logiciel Lignes de temps qui servait à réaliser ce type de montage...

Pour l’anecdote, et c’est un concours de circonstances, au même moment, une société américaine, MuseTrek, a fait une expérience similaire, ou presque similaire avec le Louvre. A la différence que ces parcours, ces Treks, comme ils sont nommés, sont textuels et photographiques... Mais on peut imaginer que dans un avenir proche on ira vers des Treks audio, de la même manière que nous l’avons fait pour Traces du sacré. D’ailleurs, aujourd’hui, puisque nous partageons la même philosophie contributive, nous collaborons avec cette société... C’est l’un des retours intéressants de cette expérience.

Par souci de clarté : le public de Traces du sacré pouvait-il aussi écouter en direct d’autres visiteurs ?... En fonction de l’endroit où il se situait, de l’œuvre qu’il regardait, par exemple ?...

Vincent Puig - Non. Nous le souhaitions au départ, mais cette partie d’écoute, de partage, n’était possible que sur le réseau, une fois rentré chez soi...

Beaucoup de visiteurs nous ont dit leur regret de ne pas pouvoir accéder aux réactions «libres», spontanées, sur l’exposition même, in situ, devant telle œuvre, dans telle salle, de la même façon qu’ils pouvaient écouter les contributions critiques ou les propos du commissaire de l’exposition... Nous avions également mis en place sur l’audioguide un système pour faire des dessins, automatiquement récupérés sur le serveur... Les dessins étaient sous format numérique, comme les messages sonores. Il était donc possible, là encore, de les reprendre et de les agencer grâce au logiciel Lignes de temps...

Cette expérience à Traces du sacré nous a interrogé, notamment sur la nécessité d’espaces spécifiques de contribution, d’écoute, d’espaces participatifs au sein même d’une exposition... Avec les conséquences que cela induit sur la scénographie, la conception des volumes, les contraintes spatiales...


Max Ernst, La Vierge corrigeant l’Enfant Jésus devant trois témoins : André Breton, Paul Eluard et le peintre, 1926, Huile sur toile, 196X130 cm, Museum Ludwig, Cologne. C’est l’une des toiles dont la présence à l’exposition Traces du sacré aurait pu faire polémique...

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Écouter le quatrième fragment de l’entretien :

Vincent Puig et Yves-Marie L’Hour nous raconte la façon dont ils ont expérimenté leur démarche critique et collaborative lors de l’exposition Traces du sacré à Beaubourg au printemps et à l’été 2008.

Durée : 8mn Télécharger

Et pour aller plus loin


La présentation du n°9 art press 2 "Le sacré, Voilà l’ennemi !" : L’ART CONTRE LE SACRÉ (Philippe Forest,  mai 2008).

 

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