Beaubourg et ses «amateurs»

Un entretien avec deux acteurs de l’Institut de recherche et d’innovation du Centre Pompidou

De l’horizon du musée

Quel serait, pour conclure, l’horizon de l’ensemble de ces expérimentations ?... A la fois pour le musée, mais peut-être aussi pour la société, puisque la dimension sociétale transparaît largement dans notre conversation...

Vincent Puig - Commençons par la question sociétale. Pour nous, à l’évidence, ces outils ou appareils critiques de médiation ne doivent pas se cantonner au secteur culturel. Certes, le musée reste un endroit merveilleux pour faire ce type d’expérimentation, et le Centre Pompidou en est un très bon exemple. Nous avons encore la chance de pouvoir vraiment expérimenter sur un terrain où il y a une grande liberté de développement et d’exploration de pratiques très singulières et très riches pour la fabrication de ces appareils critiques, que ce soit en ligne, sur le réseau, ou dans l’espace physique du musée... Mais cette philosophie de la contribution, puisque c’est de cela qu’il s’agit, déborde largement le champ culturel... Aujourd’hui, nous avons de nombreuses demandes de la part de collectivités territoriales, d’instances politiques, de grandes instances de débat citoyen... Ces nouvelles interfaces ou pratiques de médiation s’adressent à toutes les formes de débats citoyens, qu’ils soient diffusés à la télévision, enregistrés au cours d’un grand colloque ou d’une conférence, ou radiodiffusés... Les radios, les télévisions, et c’est très révélateur, commencent à s’intéresser de très près à ces outils qui favorisent l’émergence d’un débat citoyen organisé.

Et s’agissant du musée, l’horizon, c’est quoi ? Réussir à construire un autre rapport, disons moins consommateur, à la culture ? De favoriser, par exemple, la présence virtuelle du musée sur le Web ?...

Yves-Marie L’Hour - Je dirais que la question serait d’identifier la nature de ce phénomène qu’on constate aujourd’hui, en l’occurrence l’émergence de pratiques contributives assises sur ces nouvelles technologies, et de savoir quel est leur statut. Est-ce un épiphénomène qui a vocation à disparaître ?... Ou encore à être exploité, j’allais dire mécaniquement, froidement, par les industries culturelles ?... C’est la position de la sociologue du travail et des organisations Marie-Anne Dujarier, lorsqu’elle parle du «crowdsourcing», du travail de l’amateur bénévole, et dont l’analyse repose sur ce constat, incompressible, que l’industrie ne trouvera jamais moins cher que l’amateur ! Que même le Chinois, que même le travailleur indien sera toujours plus cher à exploiter que l’amateur bénévole !... Il y a tout cet aspect de détournement par les industriels de ces pratiques contributives individuelles, comme une nouvelle forme d’exploitation !... Ou bien, à contrario - et c’est la position de Bernard Stiegler -, sommes-nous en train d’assister à l’émergence d’une nouvelle médiation, d’une nouvelle «classe», pour reprendre la position de McKenzie Wark, que certes les industries culturelles chercheraient aujourd’hui à exploiter mais qui va les dépasser ?... Et à l’IRI, en un sens, nous travaillons à ce dépassement des industries culturelles par leurs publics.

Et il est assez clair que tout ceci va bien au-delà de la muséographie. Le point auquel vous aboutissez, est un point réellement politique, au sens propre du terme...

Yves-Marie L’Hour - Le philosophe Michel Henry définissait la culture par l’ensemble des expériences qui transforment l’individu et qui le forment... A l’IRI, nous nous plaçons véritablement dans cette constitution de l’individu, dans cette notion de trans-individuation dont parle Bernard Stiegler. Nous partons de la muséologie, mais sans nous y restreindre. De même, nous travaillons sur des technologies, mais sans nous y restreindre également... Nous sommes vraiment dans la question politique. Et quand nous parlons de champ culturel, nous parlons de la culture dans ce sens élargi et non pas dans le sens de secteurs culturels... La culture ne se restreint pas au musée, à l’espace institutionnalisé du musée... Et pour ce qui est du musée lui-même, de son horizon, j’aurais tendance à dire que le musée doit se transformer. D’un statut d’autorité, il doit évoluer vers un statut de médiateur et favoriser l’émergence d’une relation contributive.

Il y a quand même, dans l’identité du musée, quelque chose de l’ordre du monument, quelque chose de l’ordre du sacré, de l’ordre d’un point référence... Il y a toute cette dimension du musée qui se marie très mal avec la contribution et la participation, et qui se marie beaucoup mieux avec le silence, pour ne pas dire l’ascèse... Cela fait partie de l’essence même d’un musée. Toute cette nouvelle puissance de médiation dont on parle aujourd’hui, est-ce qu’elle n’est pas contraire à cette identité première du musée ?

Vincent Puig - Il est clair que cette dimension existe et qu’elle retrouve même une forme d’actualité aujourd’hui... Mais pourquoi le musée se transforme-t-il en un nouveau lieu de silence, de recueillement, de retrait du monde ?... C’est aussi parce que la société nous coupe du musée !... C’est-à-dire que nous sommes en permanence happés par des programmes de consommation, des circuits rapides, ce que la professeur de littérature américaine Katherine Hayles appelle «l’hyper-attention», le zapping !... Et, sans doute par réaction, le musée a tendance à aller trop loin dans l’isolement du monde, le retrait, cette espèce de sanctuarisation... Mais on ne peut pas le reprocher au musée. C’est une réaction à une situation globale, brutale, extrêmement difficile à vivre pour les individus dans la société. Prenez les débuts de Beaubourg, ce n’était pas du tout comme ça ! Les gens, au contraire, étaient invités à participer, à faire du bruit, il y avait énormément de mouvement, les artistes invitaient les gens à bouger avec les œuvres !... Tout au contraire, le musée était le lieu du mouvement, de la vie, d’une certaine libération, d’une certaine liberté !... C’est là, à notre sens, par le biais entre autres de ces appareils critiques de médiation, dans cette vitalité de la contribution, dans l’expression singulière des regards, des voix, de la pensée, que se joue l’avenir du musée !...

Une vidéo sur «La Bataille du Centre Pompidou», une manifestation interactive dans l’esprit des travaux de l’IRI, réinventant en quelque sorte l’usage de Twitter et un esprit proche des tournois de jeux vidéo…

Le Centre Pompidou mobile, nouveau musée nomade, en vidéo sur Dailymotion.

Écouter le sixième fragment de l’entretien :

Vincent Puig et Yves-Marie L’Hour s’interrogent sur l’avenir du musée à la faveur des nouvelles technologies contributives...

Durée : 7mn Télécharger

Et pour aller plus loin

  • La bataille du Centre Pompidou, jeu collaboratif se jouant avec Twitter, présenté à l’occasion de la nuit des musées 2011, au forum du Centre Georges Pompidou... A coups de hashtags, les visiteurs étaient invités à combattre des envahisseurs venus détruire le musée. Un jeu collectif, collaboratif, et surtout une interaction entre visiteurs, enceinte et œuvres.
  • Un article sur la «Social Media Week» à laquelle était associé l’événement du Centre Pompidou.
  • 2012, l’année du Centre Pompidou virtuel ? : conçu comme une vaste plateforme qui donnera accès à l’ensemble des contenus culturels produits par le Centre Pompidou (images et dossiers des œuvres de la collection, dossiers pédagogiques, interviews vidéo d’artistes et de commissaires, captations de colloques et de conférences, archives, etc.), ce vaste ensemble de contenus sera organisé selon une architecture sémantique, permettant à l’internaute de naviguer grâce à des concepts…
  • Le Centre Pompidou mobile : premier musée nomade au monde, le Centre Pompidou mobile se déplace de ville en ville (sept au total) du 18 octobre 2011 au 15 janvier 2014 – La première étape s’est déroulée à Chaumont, du 18 octobre 2011 au 15 janvier 2012.
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