Beaubourg et ses «amateurs»

Un entretien avec deux acteurs de l’Institut de recherche et d’innovation du Centre Pompidou

L’IRI, c’est quoi ?

Pouvez-nous nous dire en quelques mots ce qu’est cet Institut de recherche et d’innovation (IRI) du Centre Pompidou ?...

Vincent Puig - Pour parler de cette aventure, il faut d’abord rappeler les idées fondatrices de Bernard Stiegler, à l’origine de cet Institut. Ces idées reposent sur des concepts philosophiques qui touchent notamment à la figure de l’amateur dans sa plus belle acception. Cet amateur, c’est, au sens littéral, celui qui «aime» et qui cherche à partager cet amour. C’est aussi et surtout celui que l’on pourrait appeler un «contributeur éclairé» aux œuvres, quelles qu’elles soient. Et ceci s’exprime par l’importance que nous accordons aux outils de médiation entre l’individu et l’œuvre, que nous appelons des appareils critiques, et qui s’appuient sur des métadonnées, c’est-à-dire des mots-clés, des symboles, des critères sémantiques ou esthétiques ou encore des concepts qui permettent de mieux comprendre, de mieux analyser une création. S’agissant de la muséologie, l’importance de la métadonnée est absolument centrale, car c’est son usage qui permet à l’individu de devenir ou d’exprimer justement tout ce qui fait de lui un véritable amateur, et non un simple spectateur de ce qu’il écoute ou voit.

De fait, ce que nous développons surtout à l’IRI, ce sont des appareils critiques favorisant ce qu’on appelle «l’individuation» du visiteur du Centre Pompidou, de l’amateur ou plus largement du citoyen. Il s’agit, pour simplifier le propos, d’outils qui participent à la construction de ce qui fait de chacun de nous un individu singulier, au travers de notre regard voire de notre analyse d’œuvres diverses. Mais ces outils que nous développons ont la particularité de contribuer à l’individuation en interaction avec les autres. C’est ce que Bernard Stiegler appelle la «trans-individuation».

En 2006, lorsque le président de l’époque, Bruno Racine, a demandé à Bernard Stiegler de créer l’IRI, nous nous sommes attachés à articuler les deux dimensions, théoriques et pratiques, de ce travail. Nous menons donc, d’une part, une activité de recherche théorique touchant à la dimension philosophique, esthétique, sociologique des politiques et pratiques culturelles, comme d’ailleurs de la figure de l’amateur. Cette activité de réflexion s’incarne notamment sous la forme de séminaires que nous organisons régulièrement... Et d’autre part, nous menons une activité de recherche et de développement informatique qui conduit à des expérimentations très concrètes, notamment au sein d’expositions au Centre Pompidou.

C’est sans doute ce qui fait la spécificité de l’IRI, à savoir cette double activité, théorique et expérimentale, ce qui lui donne une dimension très particulière, voire unique... Le terme de laboratoire lui convient assez bien, non ?

Vincent Puig - On pourrait dire de l’Institut qu’il est à fois un observatoire et un laboratoire. La première activité, de réflexion théorique, s’incarne dans ce que nous appelons «le Collège». L’aspect collégial, collaboratif, y est essentiel. Quant à l’activité de développement informatique, dans le domaine des technologies de l’information et de la communication, nous la nommons «l’Atelier». Cet «atelier» comprend des ingénieurs, des gens de réseaux, des designers, des spécialistes d’interfaces tactiles ou encore graphiques, etc. Nous essayons d’aller assez loin dans l’exploration des interfaces et dans le développement de ces «appareils critiques» dont je vous ai parlé. Ces appareils critiques, en termes tout à fait concrets, sont d’abord des outils d’annotation. Annoter, c’est prendre des notes, donc agir sur ce que l’on lit ou ce que l’on voit. Il s’agit aujourd’hui d’arriver à incarner ce processus d’annotation dans le monde numérique.

C’est ce qui prend consistance, par exemple, dans le logiciel Lignes de temps, qui est une sorte de bloc-notes, avec une «time-line», des marqueurs, etc. C’est un outil de prises de notes qui permet de comparer des images, ou encore d’associer des images du début et de la fin d’un film, d’écrire en dessous d’un film en posant des marqueurs, des repères qui permettent de suivre différemment le déroulement de ce film... C’est un instrument qui permet à l’utilisateur de s’exprimer, d’affirmer un jugement personnel, c’est à dire «critique» par rapport à l’image... Cette dimension critique face à l’oeuvre, singulière, voire politique, est pour nous fondamentale.
En particulier, dans le domaine des technologies collaboratives, nous nous intéressons à ce que nous appelons «le typage polémique», autrement dit : essayer de proposer non seulement de taper des mots-clés dans des moteurs de recherche, ce qui est déjà bien puisque cela permet de naviguer dans des contenus, mais de permettre aux utilisateurs de repérer à l’intérieur de ces flux les points de divergence.


Le logiciel Lignes de temps, IRI.

C’est-à-dire de permettre à l’utilisateur d’exercer son libre-arbitre, en l’occurrence de pouvoir distinguer les points d’achoppement d’un discours, celui d’un conservateur ou d’un artiste, voire d’y ajouter son grain de sel !...

Vincent Puig - Absolument. Par «typage polémique», il faut entendre ceci : à tel segment de parole de ce critique, il y a un point de divergence avec, par exemple, la position de tel artiste... Par conséquent, à partir de ce point, on peut tisser un lien qui n’est plus seulement sémantique mais aussi polémique et proposer ainsi à l’utilisateur d’autres manières de naviguer. Celui-ci peut dès lors piloter son parcours en disant : «Je voudrais les points de vue divergents par rapport à ce que je viens d’entendre»... Ou bien, au contraire : «Je voudrais entendre les gens qui ont appuyé cette thèse ou qui l’ont renforcée»... L’objectif, au cœur de la mission de l’IRI, est de créer des technologies collaboratives de cet ordre, permettant à chacun de se mouvoir à l’intérieur de cet espace polémique, d’y prendre part de façon singulière, à partir de ses propres divergences avec telles ou telles analyses.

Enfin, autre champ de recherche : le rôle de notre corps dans l’accès à l’information. Autrement dit : comment réintroduire dans le monde numérique des appareils sensibles, des outils qui permettent de comprendre physiquement une œuvre... Comment recréer ces outils tangibles (ce que nous, nous appelons, des «boucles sensorimotrices») qui permettent une perception active des éléments qui nous sont présentés, d’appréhender comment une œuvre a été peinte, a été composée, comment elle a été filmée, etc. Redécouvrir cette dimension physique dans l’accès aux contenus, c’est le troisième axe de recherche de l’IRI. Et cette redécouverte passe aussi par la mobilité, parce que moi-même je suis un corps mouvant, je suis un corps qui se déplace dans l’espace... Lorsque je suis dans une exposition au Centre Pompidou, mon déplacement n’est pas neutre. Il va impliquer une compréhension différente selon que j’ai passé plus ou moins de temps dans une salle, selon que j’ai commencé par la fin de l’expo, par le début, etc., etc. Donc, la mobilité, dans ce cadre, est en soi un sujet d’étude.


Inspirées par les «timelines» ordinairement utilisées sur les bancs de montage numérique, Lignes de temps propose une représentation graphique d’un film.

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Écouter le premier fragment de l’entretien :

Vincent Puig décrit la philosophie et les outils que développe l’IRI

Durée : 8mn Télécharger

Et pour aller plus loin


Les pages de Bernard Stiegler
sur Ars Industrialis.
Une interview de Bernard Stiegler sur Arte + 7 : «Figure de l’amateur et innovation ascendante» (juillet 2010).

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