Beaubourg et ses «amateurs»

Un entretien avec deux acteurs de l’Institut de recherche et d’innovation du Centre Pompidou

Une méthode de «co-design»

Avant Traces du sacré, il y a eu fin 2007, début 2008, cette exposition au Centre Pompidou, scénarisée par Alain Bergala, autour des films de Victor Erice et Abbas Kiarostami... L’IRI, avec le logiciel Lignes de temps, a été intimement associé à cet événement... Pouvez-vous nous en parler ?

Vincent Puig - Cet évènement Victor Erice et Abbas Kiarostami, pour nous, a été fondateur. Fondateur de la méthodologie de travail de l’IRI, et fondateur de notre outil principal, qui reste encore l’outil que nous utilisons le plus souvent dans nos expérimentations, qui est le logiciel Lignes de temps...

L’aspect fondateur pour notre méthodologie, étroitement liée à cette exposition, c’est que nous avons souhaité concevoir un outil «pour» et «avec» les critiques de cinéma. Nous avons constitué un groupe de travail, qui se réunissait tous les mois, avec des critiques de cinéma. On y trouvait Alain Bergala, qui était commissaire de l’exposition, Jean-Louis Comolli, Youssef Ishaghpour, Raymond Bellour, Jean-Philippe Tessé, Marco Uzal, mais aussi un ensemble d’étudiants en cinéma, de Paris III et de la Fémis. Par conséquent, du point du vue méthodologique, c’était déjà très fondateur de ce que nous faisons à l’IRI. C’est ce que nous avons appelé ensuite, une méthodologie de «co-design».

Ce qui induit beaucoup plus qu’un simple échange intellectuel... Comment cela s’est-il passé, concrètement ?

Vincent Puig - Chaque mois, on recueillait les fruits de leurs pratiques de critiques de cinéma. Le mois suivant, sous forme d’une interface logicielle dans Lignes de temps, on leur proposait une sorte d’incarnation de l’outil dont ils rêvaient, ou de celui qu’ils utilisaient déjà plus ou moins, avec leur stylo et leur papier, avec le magnétoscope ou la caméra numérique, etc... De nombreuses idées, et par conséquent de nombreuses applications sont apparues dans ce cadre.

Citons par exemple le fait de pouvoir travailler sur une ligne de temps. Nous avons conçu des partitions cinématographiques (comme on parle de partitions musicales) en utilisant un logiciel qui détecte automatiquement les différents plans d’un film. Et donc le premier outil qui a été développé a été un détecteur automatique de plans, qui permet de constituer une sorte de partition graphique d’un film. A partir de là, des horizons nouveaux s’ouvrent !... On ne travaille plus seulement sur l’image en mouvement mais sur une représentation graphique, symbolique, exactement comme en musique. Dès lors, on va pouvoir s’intéresser à la taille des plans, générer une lecture inédite des plans en croisant éventuellement des éléments cinématographiques avec des éléments narratifs, cibler par exemple tel personnage qui est toujours filmé en gros plan et essayer de comprendre pourquoi, etc...

Il y a donc eu ce double mouvement, ou plutôt ce mouvement circulaire, entre l’élaboration du logiciel Lignes de temps et la rétrospective Victor Erice/Abbas Kiarosmati au Centre Pompidou...

Vincent Puig - L’exposition a vraiment inspiré le logiciel lui-même. Et inversement. Il y a eu réellement ce mouvement, cette synergie ou cette symbiose entre l’un et l’autre... Cette expérience a vraiment été fondatrice, dans son aspect méthodologique et logiciel, et jusqu’aux dispositifs scénographiques mis en place lors de l’exposition.
Nous avons notamment beaucoup joué sur la lecture temporelle, en essayant de casser la lecture linéaire, intégrale du film, en mettant en rapport des éléments du début du film avec des éléments de la fin du film, ou encore de croiser, d’entrecroiser plusieurs films entre eux !...

Pour les films de Kiarostami, nous nous sommes intéressés à certaines formes de répétitions de figures, je pense par exemple au chemin en Z qui fait appel à toute la symbolique persane, figure que Kiarostami filme dans la nature, dans le réel, et qui est reprise dans beaucoup de ses films... C’est très intéressant de pouvoir croiser ces séquences récurrentes, pour constituer ce que nous nous appelons un «bout à bout». Grâce au logiciel, on peut pointer certains endroits d’un film, ou de plusieurs films, et aller chercher des éléments de comparaison... Alain Bergala a beaucoup travaillé sur cet outil de «bout à bout». Il a fait notamment des parallèles entre Kiarostami et Marcel Pagnol, entre des scènes amoureuses en Provence et des scènes amoureuses dans l’Iran traditionnel de Kiarostami... D’ailleurs, dans l’exposition, Alain Bergala utilisait ce dispositif : sur un même écran, il présentait à droite un film de Victor Erice et à gauche un film de Kiarostami... Ce dispositif visuel, qu’il a appelé «L’enfance de l’art ou L’art de l’enfance», permettait de montrer comment chacun des cinéastes avait traité la même problématique, à savoir l’enfance... Et ça, c’est une idée qu’on a retrouvé dans le logiciel à la fin du projet. Et c’est une application extrêmement utile, très appréciée des professeurs de cinéma avec qui nous travaillons depuis lors. Tous les mois, nous nous réunissons avec des professeurs de l’Éducation nationale, des professeurs de collège, de lycée, qui utilisent quotidiennement Lignes de temps... C’est là aussi tout un aspect du travail de l’IRI.

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Écouter le cinquième fragment de l’entretien :

C’est à l’occasion de l’exposition rétrospective des œuvres des cinéastes Victor Erice et Abbas Kiarostami que s’est vraiment concrétisé par la pratique le logiciel Lignes de temps, explique Vincent Puig.

Durée : 6mn Télécharger

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