Recyclage des mobiles

DEEE, mode d’emploi

La société de l’information face à ses déchets

En France, le recyclage des téléphones portables et des équipements informatiques est une obligation depuis 2006. Avec pour objectif de protéger la planète, de réduire les émissions de CO2 et de récupérer de précieuses matières premières.

En trente ans à peine, la société de l’information a bouleversé nos façons de travailler, de vivre, de nous informer et de communiquer. Au coeur de ces mutations, le déploiement massif de l’informatique, du réseau internet et de la téléphonie mobile. Avec comme corollaire direct une prolifération sans précédent d’outils technologiques – ordinateurs de bureau, ordinateurs portables, écrans, disques durs, imprimantes, fax, scanners, modems, routeurs, box adsl, terminaux mobiles, téléphones portables – rapidement obsolètes et remplacés par la génération suivante, toujours plus puissante et plus performante. Les entreprises se sont équipées, mais aussi les administrations et lieux publics et bien sur les particuliers. Nombre de foyers possèdent aujourd’hui plusieurs ordinateurs et quasiment un téléphone portable par personne. En 1983 les ventes d’ordinateurs dans le monde,  toutes marques confondues, n’étaient que de quelques millions. En 2011 les cabinets d’études les estiment à 352 millions pour les PC, 214 millions pour les ordinateurs portables, 48 millions pour les tablettes et 73 millions pour les consoles de jeux. Côté téléphonie, on passe à l’échelle supérieure avec 468 millions de smartphones et 1,8 milliard de téléphones mobiles vendus en 2011. En France le total des ventes est d’environ 23,6 millions d’unités. On estime à au moins 4 milliards le nombre mobiles non utilisés sur les 8 milliards commercialisés dans le monde depuis la fin des années quatre vingt dix.

Témoins de la santé florissante de l’industrie des TIC, ces chiffres donnent l’ampleur  du problème posé par la quantité sans cesse croissante de déchets qu’elle génère. Ces déchets entrent dans la catégorie appelée DEEE – D pour Déchets EEE pour équipements électriques et électroniques – à laquelle appartiennent aussi télévisions, frigos, fours à micro-ondes, robots, outillage et petits appareils électroménagers ainsi que la plupart des jouets modernes. Ces chiffres disent aussi toute l’urgence et l’absolue nécessité, pour les différents acteurs, de prendre en charge la collecte, le recyclage et l’élimination de ces milliards d’outils qui atterrissent encore bien souvent sur le trottoir ou pire à la poubelle.


Une impressionnante décharge de DEEE en Chine. Photo : Electronics dirty secret © Greenpeace / Natalie Behring

Quelques bonnes raisons de recycler

Les outils de communication permettent de dématérialiser et de faciliter les échanges et ils contribuent à réduire les déplacements. En cela, ils contribuent positivement à la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Mais l’absence de gestion de leur fin de vie pourrait avoir des conséquences environnementales graves. S’ils ne sont pas correctement recyclés, ce sont des milliards d’appareils usagés qui risquent de finir dans des décharges ou d’être incinérés sans précaution. En France ou ailleurs. Qui n’a pas vu, à la télévision ou sur internet, ces images de décharges géantes à ciel ouvert au Ghana ou en Chine. Les DEEE, et en particulier les ordinateurs et les téléphones, font en effet l’objet d’un vaste trafic international illégal. Des millions de tonnes, faussement libellés «équipements d’occasion», transitent par containers dans des pays en voie de développement, qui se transforment, pour quelques dollars la tonne, en dépotoirs. Là, ils contaminent les sols et les poumons des femmes et des enfants qui, pour de maigres salaires, vont les désosser et les brûler pour récupérer quelques grammes d’or, de cuivre ou d’argent.

Les consommateurs que nous sommes ont encore tendance à l’oublier, ordinateurs, modems, mobiles et autres terminaux portables, et particulièrement les premières générations, contiennent de nombreuses substances toxiques. Un téléphone portable, explique Greenpeace, est constitué de 500 à 1000 composants. Une grande partie de ces matériaux contient des métaux lourds (plomb, mercure, cadmium, béryllium) ainsi que des substances chimiques dangereuses, comme les retardateurs de flamme bromés ajoutés au plastique. L’incinération à ciel ouvert libère les métaux lourds, qui se répandent dans l’atmosphère et dans l’eau, passent dans la chaîne alimentaire et au final dans nos organismes. Idem pour les plastiques qui dégagent des dioxines et des furanes. Autre problème, inhérent à la mobilité, les indispensables batteries. On sait que le cadmium-nickel contenu dans une unique batterie suffit à polluer 600 000 litres d’eau. Des réglementations européennes et internationales s’efforcent de limiter l’utilisation de ces substances dangereuses, mais les fabricants ne s’y conforment pas toujours à la lettre. La société de l’information, qui a largement contribué à la prise de conscience de l’urgence d’un développement durable et de la limitation de nos empreintes carbone, porte donc la responsabilité de la gestion de ses déchets. Une gestion qui concerne tous les acteurs, des fabricants aux simples consommateurs.


Au Sud-est de la Chine, la ville de Guiyu est littéralement envahie par les déchets électroniques, Dans des ateliers sauvages, on dessoude et on brûle à ciel ouvert. Photo : Electronics dirty secret © Greenpeace / Natalie Behring

Un intérêt économique autant qu’écologique

À l’argument écologique du recyclage, vient s’ajouter un autre argument, économique celui-ci. De nombreuses matières premières peuvent être récupérées et réutilisées. Le cadmium issu des batteries, par exemple, servira à fabriquer de nouvelles batteries et le nickel peut être réutilisé pour fabriquer de l’inox pour les casseroles. Le recyclage des matières plastiques permet d’économiser des tonnes de pétrole et de réduire le CO2 émis par leur fabrication. Certains plastiques sont incinérés et l’énergie produite peut être récupérée pour le chauffage. D’autres sont transformés en granulés utilisés pour la fabrication de pare-chocs ou de cônes de chantier. La récupération des métaux, ressources naturelles non renouvelables, est financièrement encore plus avantageuse. En effet, le stock de gisements n’est pas infini et beaucoup sont en voie d’épuisement. Le cours des minerais a considérablement augmenté ces dix dernières années, renchérissant d’autant le coût des équipements. Un mobile, par exemple, contient 19% de cuivre et 8% de fer. On y trouve également, explique le WWF dans son Guide pour un système d’information éco-responsable, de l’or, de l’argent, du zinc, du coltan, du terbium ou de l’hafnium dont les gisements connus pourraient être épuisés d’ici 2 à 30 ans. Et aussi ce qu’on appelle de terres rares, un groupe de 17 métaux indispensables à la fabrication de nos outils high-tech. Ces terres rares sont produites à 95% par la Chine, laquelle a, ces dernières années, restreint ses exportations, faisant monter les coûts en flèche. La récupération et la réutilisation de ces métaux constitue donc à la fois un facteur de réduction des coûts et le moyen de gérer durablement les ressources naturelles disponibles.

Une vidéo où l’on suit une imprimante jusque dans l’usine où elle est traitée et qui décrit les étapes techniques du recyclage.

La filière du réemploi

L’industrie des TIC ne cesse d’innover, proposant sans cesse de nouveaux outils et incitant les consommateurs à en changer. Mais les mobiles ou les ordinateurs portables mis au rebut ne sont pas pour autant inutilisables. D’où le développement de deux filières, en amont du recyclage. Celle de l’occasion permet de remettre sur le marché les équipements les plus récents. Les opérateurs comme Orange proposent par exemple la reprise d’un mobile contre un chèque utilisable dans ses boutiques. La seconde filière, celle du réemploi, consiste à trier les équipements collectés et à réparer tout ce qui est réparable. Emmaüs a été précurseur en la matière, en lançant les Ateliers du Bocage, une entreprise de réinsertion par laquelle transite une grande partie des mobiles collectés en France. Cette filière qui conjugue solidaire et durable permet de créer des emplois pour des personnes en difficulté, de redonner une seconde vie à environ 20% des mobiles et des ordinateurs collectés et de réduire la fracture numérique, puisqu’une partie de ces matériels d’occasion va contribuer à l’équipement des pays africains.


Aux Ateliers du Bocage, 20 à 25% des 35 000 mobiles collectés tous les mois passent par la case Réemploi. Photo : Ateliers du Bocage

DEEE et réglementation

Un premier outil réglementaire, la Convention de Bâle, a vu le jour en 1989. C’est un traité international qui vise à contrôler les mouvements transfrontaliers de déchets dangereux et leur élimination. Son objectif : réduire la quantité de déchets toxiques produits – nucléaires, chimiques et DEEE – et surtout éviter que les pays développés ne les envoient dans les pays en développement. Signée par 166 états, elle est entrée en vigueur le 5 mai 1992. Mais les États-Unis, l’un des plus gros exportateurs de déchets, ne l’ont toujours pas ratifiée.

Une directive de 2002, révisée en 2011, baptisée RoHS – pour «Restriction of the use of certain Hazardous Substances in electrical and electronic equipment», en français «restriction de l’utilisation de certaines substances dangereuses dans les équipements électriques et électroniques» – limite les quantités de plomb, mercure, cadmium, chrome hexavalent, ainsi que celle des retardateurs de flammes type polybromobiphényles (PBB) et polybromodiphényléthers (PBDE). Elle a été révisée en 2011.

La directive sur les DEEE a introduit la notion de responsabilité élargie du producteur

Cette directive est en cours de révision depuis 2008. Elle devrait être votée courant 2012. Selon le site GreenIT le résultat est assez décevant. Le texte initial prévoyait que d’ici 2016 chaque état collecte au minimum 85% des DEEE générés sur son territoire, en recycle 50 à 75% (selon la catégorie) et en réutilise 5%. Il aura fallu plus de trois ans pour aboutir à un compromis beaucoup poins ambitieux. Pendant les quatre premières années l’objectif de collecte reste à 4 kg par habitant et par an. Un taux jugé insuffisant par rapport à la quantité de déchets produits. En France, par exemple, elle est 26 kg/an par habitant. Quelques points positifs pourtant : la notion de producteur couvre désormais toute «entité plaçant l’équipement sur le marché», et les acteurs de la grande distribution seront tenus de proposer des bacs de collecte.


Réception d’un container de DEEE collectés par Orange aux Ateliers du Bocage. Photo : Ateliers du Bocage

Qui fait quoi ?

La directive 2002/96/CE a été transposée en droit français par le décret du 20 juillet 2005. Les maîtres d’oeuvre de la filière sont quatre éco-organismes agréés : Eco-systèmes, Ecologic, ERP et Recylum (pour les lampes). Ils assurent la coordination et le suivi du recyclage, de la valorisation et de l’élimination des déchets.

Les «producteurs» d’équipements – les fabricants mais aussi les importateurs, les revendeurs exclusifs et les revendeurs à distance – sont responsables de l’organisation et du financement de l’enlèvement et du traitement des DEEE. Pour ce faire, ils adhèrent à l’un des quatres organismes agréés, à qui ils versent une éco-participation, également appelée contribution visible, pour chaque équipement ménager mis sur le marché. Celle-ci varie, selon les équipements et l’organisme – de 0,01 euro en moyenne pour un mobile à 0,3 pour un portable et 4 euros pour un écran plat – et elle est répercutée à l’identique sur la facture du client lors de l’achat. En 2009, le montant total des éco-participations perçues s’élevait à 190 millions d’euros. Sur ces deniers, les éco-organismes rémunèrent les sociétés chargées de l’enlèvement et du transport des bornes de collecte et les différents prestataires spécialisés dans le traitement des différents types de déchets. Ils financent également un organisme coordonateur l’OCAD3E, qui verse des contributions aux collectivités locales pour compenser le cout de la collecte sélective.

Les distributeurs sont pour le moment assujettis à l’obligation du 1 pour 1 – reprise gratuite d’un appareil usagé lors de l’achat d’un produit neuf du même type. Ils doivent également informer leurs clients sur les risques potentiels des DEEE et sur les systèmes de collecte. Mais le 1 pour 0 va devenir la norme. Il est d’ailleurs de plus en fréquent de trouver dans les halls de la grande distribution, qui, il y a quelques années, ne récupérait que les piles, des bornes de collecte destinées aux mobiles et aux petits appareils électroniques. En 2011 Eco-systèmes a ainsi déployé quelque 3500 bornes Ici-je-recycle dans les magasins de 26 enseignes.


Borne Ici-je-recycle.

L’ADEME publie chaque année un rapport complet et une synthèse à partir du Registre DEEE. Dans ce Registre chaque producteur doit déclarer les quantités d’équipements mises sur le marché national, les quantités de déchets d’équipements collectées et les quantités traitées (en France ou à l’étranger). Selon le rapport 2010, 393 027 tonnes de DEEE (ménagers et professionnels) ont été collectées en 2009 (contre 283 562 tonnes en 2008). Les équipements informatiques et de télécommunications représentent 17% des DEEE ménagers et 85% des déchets professionnels et 4% sont réemployés en tant qu’appareils entiers. 75% sont traités par Eco-systèmes, 18% par Ecologic et 6% par ERP. 16% des tonnages sont détruits sans valorisation et 75% font l’objet d’un recyclage.


Mesurée en «hectares globaux» (gha) ou «mètres carrés globaux» (gm2) l'empreinte écologique fournit une évaluation de la pression environnementale associée aux activités humaines à toutes les échelles, de celle de l'individu ou d'une activité à celle d'une nation ou de l'humanité dans sa globalité.

On peut mieux faire

Selon l’ADEME, en 2010 la filière a collecté et traité environ 5,6kg/an/habitant soit moins de 25% des DEEE produits. Comment améliorer ces résultats ? Un rapport «TIC et développement durable» réalisé en 2008 s’interrogeait sur le principe du reversement intégral des éco-participations payées par les consommateurs aux éco-organismes, et en particulier à Eco-Systèmes qui en perçoit plus de 70%. Il évoquait le système, plus incitatif, de rémunération à la tonne collectée, adopté par la plupart des pays européens. Il soulignait également un certain manque de transparence dans la filière des DEEE professionnels.

En ce qui concerne les mobiles, la collecte 2010 a été de 850 000 unités tous opérateurs confondus. Des résultats en forte augmentation, 50% de plus qu’en 2009, mais qui ne représentent que 3,5% du volume d’appareils commercialisés dans l’année. Il faut se rendre à l’évidence, malgré les bornes de plus en plus nombreuses et les multiples campagnes de collecte, les utilisateurs rechignent à se séparer de leur téléphones portables. Ils ont pour ces outils, témoins fidèles de leur vie professionnelle et privée, un attachement particulier.  On ne peut que leur rappeler qu’il n’y a pas à craindre une quelconque intrusion dans leur vie privée : lorsqu’un mobile est réutilisé, toutes les données sont intégralement effacées. Et que donner son mobile à recycler est un acte écologique et citoyen.

Et pour aller plus loin

 

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