Dessine moi un commun

Un projet de société en phase avec le monde numérique

Les prud’homies de pêche : l’autogestion en pratique

Faisons un détour hors des méandres numériques, afin de comprendre concrètement l’application des communs dans une activité économique traditionnelle : la pêche.


Un local de la prud’homie des Pêcheurs de Bastia, dans le Cap Corse, qui devait être transformé en petit musée de la pêche.

Une gestion équilibrée et humaine des ressources de pêche

D’origine médiévale, les prud’homies de pêche sont des communautés de patrons pêcheurs qui élisent en leur sein des prud’hommes chargés de réguler l’activité de pêche sur leur territoire, afin d’en assurer la pérennité et l’égalité d’accès aux ressources. Trente-trois prud’homies subsistent en France, des variantes existent en Espagne et au Maghreb. Lors de l’événement citoyen Marseille en Communs, en novembre 2015, Elisabeth Tempier, spécialiste reconnue des prud’homies de pêche, en résumait la mission essentielle :

La constante motivation de l’institution est de gérer localement, avec simplicité, rapidité et à moindres frais, une activité de pêche, et les conflits qu’elle occasionne (possibilité de sanction financière), sachant qu’elle est le plus souvent exercée par un grand nombre de pêcheurs sur des zones de pêche exigües.

Les principes communautaires des prud’homies sont théoriquement fondés sur «le respect de la personne et des générations futures». C’est selon cette logique qu’elles répartissent des droits d’usage dans une situation où tout est limité (zones, saisons, quantité, techniques). Elisabeth Tempier rapporte avoir entendu de façon récurrente parmi les pêcheurs l’idée de «laisser de la place à l’autre, ce qui signifie qu’en pratique les prud’homies tendent à aligner l’ensemble des métiers sur ceux à faible capacité de capture, pour laisser leur chance aux plus démunis», contrairement à une économie de marché classique qui se cale sur le leader et dont le jeu favori est la conquête de parts de marché au détriment des autres…

Néanmoins, malgré des règles qui se veulent équitables, comme le tirage au sort ou la rotation des zones de pêches, les prud’homies constatent aussi des inégalités de traitement. Les petits chalutiers, par exemple, souvent propriétés de pêcheurs à l’équipement moins diversifié et à la connaissance moindre des spécificités du milieu aquatique local, se retrouvent défavorisés.

Elisabeth Tempier soutient néanmoins que les structures prud’homales sont efficacement gérées, grâce à une action décentralisée, démocratique et locale, et qu’elles assurent efficacement la préservation des ressources. Ses règles de fonctionnement sont souples, cohérentes, contrôlables et adaptées à la situation locale ; elles ont été décidées par la communauté ou du moins par une majorité d’entre ses membres, ce qui les rend plus facilement acceptables. Cherchant plutôt à maintenir la mesure de ce qui est toléré qu’à sanctionner tout écart, les prud’homies favorisent la responsabilisation et l’autogestion au sein d’une communauté («tous assis sur la même branche»).

La gestion sociale des prud’homies est par ailleurs riche d’enseignements. Les membres de la communauté y restent en effet souvent toute leur vie, il faut donc gérer «l’humain» dans la durée, et trouver de façon pragmatique les meilleures réponses à la diversité des situations individuelles : jeunes pêcheurs, anciens pêcheurs, retraités, invalides, etc. Autre point notable : la prépondérance de l’oral sur l’écrit évite une discrimination vis-à-vis de ceux qui seraient «moins lettrés» ou qui se sentiraient déstabilisés ou illégitimes face à la complexité de textes juridiques.

Une survivance… qui incarne la promesse d’un avenir plus écolo 

Malgré leur succès très concret, ces structures autogérées ont été largement combattues : elles ont été désavouées par l’Etat français, dans les années 1960, afin de laisser la place à une rapide industrialisation et mondialisation du secteur ; puis par l’Europe, à la fin des années 1980, avec la mise en place de la Politique commune des pêches favorisant les activités productivistes. Le littoral français a également subi de fortes pressions foncières, d’ordre industriel, touristique ou résidentiel, restreignant les espaces de pêche.

Néanmoins, la situation s’améliore depuis une quinzaine d’années, la pêche artisanale étant de plus en plus valorisée dans un contexte écologique pressant (protection et surveillance des ressources sous-marines, circuits courts, etc.) et dans une perspective de redynamisation de l’économie locale (spécialités, savoir-faire, etc.).


Travail des pêcheurs de Gruissan sur les filets à anguilles placés sur le barrage communautaire. Cette photo, prise par Elisabeth Tempier, illustre son étude, publiée en octobre 2013 sur le Web : Les prud’homies de pêche de Méditerranée.

Un développement freiné par le contexte politique

Aujourd’hui, les difficultés auxquelles les prud’homies restent confrontées sont la non reconnaissance de leurs règles par les autorités extérieures, correspondant à l’un des huit principes identifiés par Elinor Ostrom, et le manque de représentation face aux grands lobbies industriels, publics et environnementaux, qui pourraient aider à leur reconnaissance. En effet, les prud’homies n’ont pas conscience de la nécessité de s’organiser à plus grande échelle, ou n’en ont pas les moyens. Il en résulte une certaine démobilisation devant l’inégalité des forces en jeu et des réglementations toujours plus contraignantes, souvent non adaptées et inefficaces. Ainsi, les communautés peinent à recruter de nouveaux membres, et leur vieillissement est manifeste.

La situation des prud’homies de pêche est donc paradoxale : côté pile, jamais le contexte mondial, marqué par la prise de conscience écologique, n’a été aussi favorable au développement de ce commun essentiel à la gestion des océans ; côté face, les structures administratives et politiques françaises et européennes, dont l’ADN reste frappé du sceau du productivisme à tous crins, maintiennent ces prud’homies à l’état de spectres, sans jamais leur offrir les moyens d’une renaissance qui pourtant s’impose.

Et pour aller plus loin

Commentaires