La peur des ondes

Est-ce une question sociale et politique ? Une interview du sociologue Olivier Borraz…

1999-2000 : naissance d’une inquiétude

Les premières peurs des ondes…

Comment et à quel moment apparaît l'inquiétude sur les dangers sanitaires supposés ou éventuels des radiofréquences ?

Les inquiétudes se cristallisent à partir de 1999-2000. En France mais aussi à l'étranger, le déploiement massif d'antennes a déjà eu lieu. On a commencé en effet à en déployer des dizaines de milliers à partir de 1992 et 1993 en Angleterre, en France, en Belgique... Puis arrive ce moment où certains riverains ont le sentiment que ces antennes implantées se rapprochent de leurs habitations... Emergent alors des mobilisations, liées essentiellement à l'esthétique de ces antennes et à la manière dont elles ont été implantées sans consultation des populations. Vous avez, par exemple, des mobilisations dans le sud de la France contre des antennes qui sont sur des balcons, pour des problèmes de point de vue gâché. Ce sont des choses aussi simples que cela, mais qui sont vécues comme de réels soucis par les habitants... Donc, vous avez des questions esthétiques, environnementales, patrimoniales (est-ce que cela va porter atteinte à la valeur de mon bien ?) qui se développent à partir de 1998-1999. Puis en 1999 s'opère une rencontre entre ces mobilisations, ces questions esthétiques-environnementales et des experts et contre-experts qui déjà depuis un certain nombre d'années cherchent à attirer l'attention des pouvoirs publics et des populations sur les dangers des ondes électromagnétiques. Ce sont des personnes qui ont beaucoup travaillé sur les lignes à haute tension, sur la question des très basses fréquences et de leurs effets sanitaires, notamment une augmentation des risques de leucémie... A partir de 1997-1998, ces mêmes experts étendent leur champ d'investigation à la téléphonie mobile et vont porter un message d'alerte, en disant : il y a des données inquiétantes sur les effets de ces portables, notamment sur le cerveau... En Europe, l'inquiétude se cristallise, entre 1999 et 2000, par la rencontre entre les mobilisations locales, répondant d'abord à des soucis d'environnement visuel, et les alertes sanitaires de quelques experts et contre-experts internationaux.

Dans cette période 1999-2000, Il y a donc convergence entre, d'une part, les mobilisations environnementales des populations et, d'autre part, ces messages d'alerte sur les dangers du téléphone portable portées par certains experts... On peut dire que cette convergence s'enracine sur la question de l'implantation massive des antennes relais, en France et dans d'autres pays européens... Mais qu'en est-il aux Etats-Unis ?

En effet, au niveau européen, cela se passe globalement de cette façon. Ce qui est frappant, c'est de voir que les inquiétudes autour des ondes électromagnétiques naissent aux Etats-Unis quelques années auparavant, mais portent uniquement sur le portable et ses dangers potentiels sur le cerveau. Elles ne concernent pas les antennes relais. Il y a notamment un procès très célèbre... Un homme, dont la femme est morte d'une tumeur au cerveau, impute cette tumeur à l'usage du téléphone portable... Un grand programme de recherche est lancé aux Etats-Unis par les équipementiers, par les constructeurs, Motorola entre autres, pour chercher si oui ou non il existe un risque réel... C'est un grand programme de recherche, très largement financé, confié à un professeur qui s'appelle George Carlo. Et celui-ci, en 1999, alors qu'il avait tenu jusque-là un discours assez rassurant, change subitement de position et annonce qu'il y a un risque de tumeurs au cerveau lié à l'usage de la téléphonie mobile. Il y a donc une différence frappante sur la genèse du problème entre les Etats-Unis et l'Europe. Aux Etats-Unis, l'inquiétude s'est focalisée essentiellement autour du téléphone portable. Quelques études sur les antennes relais ont été effectivement menées, mais très peu en vérité. En 1999, ce revirement de George Carlo fait sensation. Son message d'alerte est très largement repris en Angleterre puis en France par la télévision et la presse. Mais très rapidement cette inquiétude va glisser sur les antennes relais. C'est vrai en France, mais c'est vrai aussi en Angleterre, en Belgique et en Suisse. On pourrait donc parler d'une spécificité européenne. Ce sont les mobilisations sur les antennes, déjà prééxistantes, qui dans cette période fédèrent les inquiétudes. Le message d'alerte sur les portables va venir s'additionner à cette mobilisation, les deux vont se mettre ensemble et vont donner lieu aux polémiques que l'on connaît.

Ce revirement de George Carlo s'explique-t-il par des faits observés, scientifiquement prouvés, ou s'agit-il d'une interprétation subjective ?

Etant sociologue, je ne peux pas me prononcer sur le fond. Ce que je sais, effectivement, c'est que l'interprétation qu'il fait des études dans le cadre du programme qu'il préside diffère de l'interprétation qui est faite par les auteurs de ces études. Lui, à cette époque, en 1999, en tire un message d'alerte. Les auteurs, eux, sont plus rassurants. Mais là, nous sommes dans le domaine classique de la difficulté d'interprétation des données, difficulté que nous connaissons bien et que nous rencontrons encore aujourd'hui. Interphone, le grand programme international de recherche sur les risques sanitaires éventuels de la téléphonie mobile, dont l'annonce des résultats a été plusieurs fois différée, en est le parfait exemple. On sait déjà, par les études préliminaires, que certaines données scientifiques ne permettent pas de conclure définitivement sur tel ou tel risque sanitaire associé au téléphone portable. Et, bien entendu, ce problème d'interprétation des données est central, on pourrait dire « moteur », dans ce terreau polémique que constitue l'inquiétude autour des risques sanitaires liés aux radiofréquences, aux ondes électromagnétiques.

Le contexte et les raisons d’une crise annoncée

En France, ce risque sanitaire lié aux radiofréquences apparaît dans un contexte précis... Pouvez-vous décrire ce contexte et nous expliquer pourquoi selon vous le phénomène a pris précisément à cette époque ?

Avant d'aller plus loin, je tiens à dire que mon analyse n'est pas partagée par tous. Elle est notamment contestée par la plupart des associations d'opposants aux antennes relais pour qui, d'emblée, le problème sanitaire est réel, existe et s'impose. Ce que je montre dans mes travaux, c'est que c'est un peu plus compliqué que ça.
En 1998-1999, premier point, il y a ces mobilisations contre les antennes qui se multiplient. Celles-ci sont très largement relayées par les députés et les sénateurs dans leurs questions posées au gouvernement sur les conditions d'implantation. Deuxième point, à la même époque se met en place ce qu'on appelle la Sécurité Sanitaire, c'est à dire le dispositif de sécurité sanitaire qu'institue la loi du 2 juillet 1998 et qui vise à mettre en place un dispositif d'agences dont l'objectif est de répondre aux éléments qui ont conduit à une série de crises en France : le sang contaminé, la vache folle, l'amiante, etc... En effet, depuis une dizaine d'années, on assiste en France à une série de crises dans le domaine sanitaire. L'analyse qui en est faite consiste à dire qu'il faut une expertise plus solide, plus rigoureuse, plus indépendante pour mieux nourrir les décisions. Donc, cette loi du 2 juillet met en place des agences et crée une nouvelle mission de l'Etat français qui est de protéger la santé des individus contre des menaces qui viendraient de produits, de substances, d'activités de diverses natures. Et il se trouve qu'après moult débats sur la forme et le contenu de ce dispositif, les questions de santé liées à l'environnement urbain n'y sont pas d'emblée incluses. On a essentiellement fait porter attention sur la sécurité alimentaire, le médicament et la veille sanitaire d'une façon globale. Une réflexion est donc engagée à partir de 1998 sur l'extension de ce dispositif à la santé environnementale. Des débats s'engagent au Parlement. Un rapport est remis.

Ce que vous dites, au fond, c'est que l'Etat, en associant la santé environnementale à ce dispositif d'urgence, lui-même issu des différentes crises sanitaires que vous évoquez, crée d'une certaine façon la crise « radiofréquences »...

Dans une large mesure, de mon point de vue, celui d'un sociologue, on peut répondre oui. Et c'est à ce moment-là que les mobilisations sur les antennes relais se multiplient, auxquelles s'ajoutent les avis d'experts et contre-experts sur les risques liés à la téléphonie mobile. Et je dirais qu'au moment où on commence à réfléchir sur la santé environnementale, sur la nécessité de protéger les populations contre des risques d'origine environnementale, on a un cas, avec la téléphonie mobile, quasi emblématique, de ce que pourrait être ce type de risque : une technologie très répandue, très largement utilisée, avec beaucoup d'incertitudes scientifiques... Aussi, beaucoup d'acteurs vont se saisir de la téléphonie mobile comme étant l'exemple parfait de ce que devrait être la sécurité environnementale. D'autant plus qu'on est au tout début de l'histoire du mobile. Ce n'est pas comme la crise de l'amiante, liée à des industries bien plus anciennes, et où malheureusement il y a déjà eu des morts. On est sur l'idée que si on s'y prend suffisamment tôt, si on applique le principe de précaution, on pourra éviter la survenue d'une nouvelle crise avec des conséquences irréversibles. On est donc dans ce contexte nouveau de gestion d'une crise potentielle en réponse à d'autres crises avérées, et ce contexte joue très fortement. La téléphonie mobile devient un cas emblématique de la santé environnementale. Enfin, du côté des ministères, on est effectivement en pleine crise de l'amiante et, devant un risque qui semble présenter quelques similitudes, il y a un réel souci de leur part de prendre les devants. Ils vont tout de suite essayer de consulter des experts, de prendre un certain nombre de mesures. C'est ainsi qu'ils vont très largement contribuer à construire du risque, à alimenter l'idée qu'il y aurait bien un risque lié à la téléphonie mobile. C'est à la fois ce souci de bâtir un nouveau dispositif de sécurité sanitaire environnementale où la téléphonie mobile est emblématique et le souci des pouvoirs publics d'éviter de reproduire une nouvelle crise de l'amiante qui font, dans une large mesure, naître le problème.

Si l'on suit votre pensée, les différents ministères concernés construisent un risque sans pour autant qu'il y ait eu effectivement des victimes, voire des démonstrations totalement probantes du risque sanitaire réel, qui, pour le pire, était avéré en ce qui concerne l'amiante à cette époque...

Tout à fait. On est vraiment dans l'idée d'un risque possible.
Mais on est aussi, pour les ministères concernés, dans la gestion de ce qu'on peut appeler le risque institutionnel, le risque politique. C'est-à-dire le risque pour eux que se reproduise une nouvelle crise de type amiante ou vache folle. Il y a un souci de ces institutions, qui ont été durement ébranlées, durement mises en cause, de montrer qu'elles ont appris, qu'elles ont retenu la leçon et qu'elles sont en conséquence beaucoup plus réactives qu'auparavant. Anticipant à ce point le risque sur ce sujet de la téléphonie mobile, elles vont contribuer à le faire émerger.
Je me demande parfois ce qui se serait passé si le problème de la téléphonie mobile, des antennes et de leur déploiement était apparu dix ans plus tôt. C'est naturellement impossible à vérifier, mais il n'est pas du tout dit qu'on aurait le même niveau de controverses et de polémiques aujourd'hui. Là, il y a un timing très particulier qui fait que cette question tombe à un moment où la gestion des risques environnementaux devient un sujet sensible pour les populations et surtout pour le pouvoir politique.

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