La peur des ondes

Est-ce une question sociale et politique ? Une interview du sociologue Olivier Borraz…

L’expertise en question

En abordant ce volet de l'expertise, vous abordez la question du doute... Face à la gestion politique du risque, il y a aussi ce phénomène de doute, insidieux, qui met de plus en plus en cause la véracité de l'information en général, et s'agissant des ondes électromagnétiques, la véracité des avis des experts...

Là, c'est quelque chose d'intéressant dans le cas français, en ce sens que la France se distingue clairement des autres pays sur ce plan de l'expertise. En France, les experts, à qui il a été demandé de se prononcer sur les risques, se sont prononcés exclusivement sur la dimension scientifique de ces risques, en s'appuyant sur des travaux évalués par des pairs, c'est-à-dire sur des données scientifiques validées par toutes les procédures qui visent à légitimer la production scientifique. J'insiste là-dessus parce que, dans les pays voisins de la France, les experts ont souvent pris en considération - étant donné qu'il y avait beaucoup d'études là-dessus et en même temps, quand même, beaucoup d'incertitudes - des données scientifiques qui n'avaient pas encore été validées par leurs pairs, des rapports d'études qui n'avaient pas encore été évalués, voire des données, entre guillemets, plus fragiles, en dehors du strict champ scientifique. Dans le cas britannique, ils ont même pris en compte ce qu'on appelle des «preuves anecdotiques», à savoir des courriers, de simples courriers de personnes disant : j'habite à côté d'une antenne et depuis que l'antenne est là j'ai des migraines, je dors très mal, etc... Ils ont donc pris en compte toutes ces données pour se faire une opinion. En France, les experts se sont focalisés exclusivement sur les données rigoureusement scientifiques, rigoureusement validées, et ont écarté tout le reste. La conséquence de tout ceci a été une position extrêmement dure sur la question des antennes : il n'y a pas de risque, le risque n'est pas possible !... aucune place n'a été laissée, au point de vue théorique, à l'hypothèse d'un risque éventuel même si pas encore démontré, ce qui est une position qu'on ne retrouve nulle part ailleurs.

Ce que vous pointez, en quelque sorte, c'est la responsabilité «dogmatique» des experts dans la naissance de cette polémique en France autour de cette question des radiofréquences... Pour autant, la position des instances européennes, concernant les normes de protection, s'aligne sur les mêmes bases que celles préconisées par les experts français, il y a donc concordance entre les avis et les précautions à suivre...

En effet. Les experts européens ont la même position dure qui consiste à dire que sur les antennes il n'y a pas de risques, dans le respect des règles de protection existantes... Mais en France, cela s'est retourné contre eux. Puisque, d'une part, la plupart d'entre eux ont été accusés d'avoir été à un moment ou un autre financés par les opérateurs, d'être par conséquent sous influence ; et que, d'autre part, dans leur premier rapport d'évaluation en 2001, ils ont été amenés à émettre une recommandation quelque peu paradoxale sur les antennes, ce qui a donné lieu à une polémique. Ils ont en effet accepté de faire une recommandation de la gestion du risque, tout en disant qu'il n'y avait pas le moindre risque : il y a là pour le moins un hiatus... Dit autrement : ils ont assuré de l'absence de danger, tout en préconisant que pour répondre à l'inquiétude de la population, on devrait éloigner les antennes de 100 mètres des bâtiments sensibles qui seraient atteints par le faisceau principal de l'antenne, écoles, crêches et autres maisons de retraite... S'il n'y a pas de risque, pourquoi prendre cette mesure ? Les opposants, notamment, ont saisi cette recommandation contradictoire pour dire : Vous voyez bien, il y a quelque chose !...

C'est le principe du boomerang. En souhaitant gérer l'inquiétude, on crée de l'inquiétude...

Absolument. D'ailleurs, les services de l'Etat qui devaient aller en réunion publique défendre cette expertise ont cessé progressivement d'y aller parce qu'ils n'arrivaient pas à défendre cette recommandation... C'était impossible à défendre. Bien entendu, derrière celle-ci il y avait un raisonnement épidémiologique extrêmement rigoureux, extrêmement sophistiqué, mais qui n'est pas dans le rapport et qui est totalement incompréhensible pour le commun des mortels. Dans le rapport vous n'avez pas l'explication, je dirais le sous-titrage de cette recommandation. Aussi, les experts, en France, ont été immédiatement décrédibilisés. En outre, comme vous avez très peu d'experts en France qui ont vraiment travaillé sur le sujet - ce sont toujours les mêmes qu'on retrouve dans les différents rapports - et que par ailleurs ces experts ont pour la plupart été amenés à travailler sur des projets financés par les opérateurs, naturellement, à chaque fois qu'ils émettent un rapport, ce rapport est attaqué, critiqué pour son manque d'indépendance.

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