La peur des ondes

Est-ce une question sociale et politique ? Une interview du sociologue Olivier Borraz…

Du mimétisme au bruit de fond

Dans un article, vous évoquez le phénomène de mimétisme qui se crée entre les associations d'opposants et les pouvoirs publics... Que voulez-vous dire par là ? Et, au-delà, pouvez-vous parler des rapports existants entre les collectivités locales, les associations et les opérateurs ?

Entre d'une part les ministères et les agences comme l'Afsset * (ndlr : aujourdhui ANSES, Agence nationale de sécurité sanitaire) qui sont en charge de ce dossier actuellement et d'autre part les associations, les rapports sont extrêmement tendus. Il y a un rapport de défiance permanent. Peu à peu, et c'est ce que j'explique dans l'article, les opposants et leurs contre-experts ont réussi à construire l'idée qu'il y avait deux positions égales qui se tenaient, en mimant le comportement des pouvoirs publics et de leurs experts : la position officielle et celle des opposants, d'où la nécessité de choisir entre les deux et l'affirmation qu'il n'existe pas de terrain intermédiaire. Peu à peu s'est construit l'idée qu'il existait une vraie controverse scientifique, chacune des parties argumentant avec ses propres experts. On a donc une position très tranchée et très conflictuelle entre l'Etat et les opposants, chaque partie étant en quelque sorte arc-boutée sur ses propres analyses. Au niveau local, c'est moins radical. Ce qui est intéressant c'est qu'on a vu se développer à partir de 2002-2003, dans les grandes villes et maintenant dans des villes de tailles plus modestes, des chartes entre les opérateurs et les collectivités locales dans lesquelles les associations n'étaient pas toujours parties prenantes, comme signataires, mais dans lesquelles elles avaient parfois un rôle de suivi à jouer.

* Agence française de sécurité sanitaire de l'environnement et du travail

En quoi consistent ces chartes ?

Elles portent sur les modalités d'implantation des antennes, les modalités de fonctionnement, de contrôle des émissions. Elles visent, en quelque sorte, à régler le problème au niveau local, à trouver un accord sur la poursuite de l'activité au niveau des communes. Par exemple, si vous prenez le cas de Paris, il y a une charte qui a été signée en 2003 entre les opérateurs et la Mairie de Paris. Dans celle-ci, les associations n'étaient pas parties prenantes mais par la suite un comité de suivi a été créé, comité auquel elles participent. Chaque année, ce comité de suivi fait le point sur l'application de la charte. Et de façon générale, dans beaucoup de villes, notamment les villes qui étaient à majorité rose-rouge-verte, les élus écologistes, plus sensibles aux arguments des opposants, ont eu tendance à relayer leur point de vue, créant ainsi des relations plus souples au niveau local, moins tranchées, entre les opposants et les élus. Cela a permis de trouver des solutions. Notre analyse consiste à dire que, finalement, ce n'est pas l'expertise officielle de l'Etat et les décisions prises par les ministères qui ont réglé le problème, si tant est que ce problème puisse être réglé - le terme «réglé» étant probablement impropre... Disons que si le sujet n'a pas pris une ampleur énorme, ce qui est le cas, contrairement à ce que laisse entendre l'aspect polémique du problème, c'est parce que, au niveau local, un certain nombre d'élus de collectivités ont, et avec les opérateurs et avec les associations, signé ces chartes qui ont contribué à faire retomber la tension.

Au niveau local, concrètement, les gens sont amenés à travailler ensemble, à entrer dans un cycle de négociation...

«L'erreur» de l'Etat a été de se focaliser sur la dimension strictement scientifique de ce risque. Sa position a été dès le départ de dire : oui ou non y a-t-il un risque lié aux antennes et aux portables. Pire : il n'a considéré que cet unique aspect sanitaire du problème. Or, ce que nous montrons dans nos analyses, c'est que les raisons pour lesquelles les gens se mobilisent au niveau local contre une antenne, passée la phase initiale des problèmes esthétiques ou environnementaux, se portent sur des questions beaucoup plus larges que celles des effets sur la santé. Pourquoi cette antenne est-elle là ? A quoi sert-elle ? Comment fonctionne-t-elle ? A qui appartient-elle ?, etc, etc... Il y a donc un faisceau de questions sur cette activité imposée, vécue comme telle par les habitants. C'est là une dimension très importante, et dont personne ne comprend l'impact. L'Etat s'est focalisé sur la partie scientifique, a produit son rapport d'experts et ne cesse depuis de répéter tous les deux ans l'exercice... Ce qui se joue au niveau local est beaucoup plus complexe. Effectivement, les opérateurs et les collectivités négocient. Et cette négociation transite par un questionnement très large : les lieux d'implantation, l'accès à une cartographie des antennes sur l'ensemble du territoire, le droit de demander des mesures, la façon de décider d'une implantation ou la manière dont l'antenne est installée. On retrouve toute l'activité liée à la téléphonie mobile dans sa complexité. Il ne s'agit plus uniquement de quelque chose qui émet potentiellement des ondes malfaisantes, on est sur une activité complexe, on a envie de savoir à quoi elle sert, qui la contrôle, si on a son mot à dire, etc...

Au fond, là, on est réellement sur le terrain politique, dans le vrai sens du terme. On vise à résoudre les problèmes en ouvrant des voies qui permettent de calmer les inquiétudes... On sort de ce rapport frontal et mimétique qui existe entre les opposants et l'Etat, symbolisé par l'Avom, l'Association des Victimes des Opérateurs de Mobile, créée pour contrecarrer l'Afom, l'Association Française des Opérateurs Mobiles (qui a fusionné depuis janvier 2011 avec la Fédération française des télécoms)... Au niveau local, la donne est donc différente...

Incontestablement. Et ces négociations ont suscité des tensions parmi les opposants. Une association comme Priartem a éclaté en deux, donnant naissance à Robin des Toits... Priartem, qui travaille avec Agir pour l'environnement, a eu une attitude plutôt constructive au niveau local, en acceptant de participer et de suivre les travaux de ces chartes. Robin des Toits, au contraire, était sur une position beaucoup plus radicale, consistant à dire non, il faut arrêter, il faut abaisser les seuils des valeurs limites d'exposition à 0,6 volts par mètre !... Au niveau local, on a une situation qui par instants peut être un peu explosive mais qui tend à se résorber, même si le sujet, c'est-à-dire l'inquiétude concernant les radiofréquences, se maintient globalement. C'est un sujet qui se maintient donc à un certain niveau. Il y a un bruit de fond sur la téléphonie mobile. On n'est pas sur une grande crise pour l'instant, mais le sujet n'a pas non plus disparu de l'écran. Il est là. Il vient de rebondir avec le Wi-Fi. C'est un sujet qui ne va pas disparaître. Je pense que c'est un sujet qui peut même se maintenir très longtemps comme quelque chose qui mobilise des acteurs divers, des scientifiques, des associations, etc... Et ce, quel que soit le résultat des études. L'idée qu'une étude scientifique, qu'une expertise scientifique réellement autonome, indépendante, permettrait de résoudre le problème est, de mon point de vue, un leurre, une illusion.

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