La peur des ondes

Est-ce une question sociale et politique ? Une interview du sociologue Olivier Borraz…

Le portable ou les paradoxes d’un succès

Est-ce qu'il n'y a pas un paradoxe, pour revenir à la téléphonie mobile et au Wi-Fi, entre d'un côté des technologies qui participent d'une émancipation, d'une plus grande liberté, d'une plus grande autonomie - on ne va pas revenir sur le succès assez phénoménal du téléphone portable - et ce sentiment de risque, cette hantise, cette peur latente qui forment comme un bruit de fond ?...
Est-ce que ça n'est pas paradoxal, en fait, d'avoir les deux en même temps chez un grand nombre d'utilisateurs qui vont à la fois ressentir cette peur, éprouver cette défiance par rapport aux opérateurs, et en même temps être parmi les premiers à utiliser, à profiter, à se sentir à l'aise avec ces technologies ?

Oui et non. Oui, il y a un paradoxe, succès massif et peur latente en bruit de fond, et non... Car la plupart des personnes ne font pas le lien entre les deux, justement. Ils ne font pas le lien entre le portable et l'antenne, c'est toute la particularité de ce cas.

Mais le téléphone mobile, on le met à l'oreille !... Et c'est toute la polémique qui existe aujourd'hui sur les dangers supposés du portable, notamment pour les enfants... Aujourd'hui, la polémique dépasse la question des antennes relais, elle s'étend, si l'on peut dire, à notre individualité même, à notre manière de vivre, de penser notre vie quotidienne...

Il y a effectivement des alertes qui portent sur l'utilisation du téléphone portable et notamment un débat sur les enfants, mais fondamentalement vous ne voyez pas une grande mobilisation. Un exemple significatif : je vous parlais tout à l'heure du baromètre de l'IRSN, l'Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire qui tous les ans publie son baromètre des risques... Celui-ci comprend une liste de trente risques. En 2002, l'IRSN a introduit le téléphone portable dans ce baromètre pour demander aux Français si, de leur point de vue, il existait un risque lié à l'utilisation du portable... Eh bien, en 2004, ils ont changé l'intitulé : ils ont remplacé le téléphone portable par les antennes relais ! Le portable ne marchait pas, si je puis dire... Concrètement, ce critère ne donnait pas grand chose. Clairement, ce sont les antennes qui mobilisent. Vous pouvez donc avoir un comportement double, hybride : utiliser votre portable sans penser aux risques et considérer que vous ne voulez pas de l'antenne près de chez vous. Cela peut paraître paradoxal du point du vue purement rationnel, mais ce n'est pas totalement absurde non plus. L'antenne vous est imposée, mais on peut la déplacer, la mettre un peu plus loin, c'est très concret et cela permet d'avoir une prise sur son environnement immédiat... Bien entendu, on vous expliquera que si l'antenne est plus loin, le niveau d'émission sera peut-être plus élevé, ou que votre téléphone devra éventuellement émettre à un niveau plus puissant pour pouvoir se connecter... Mais c'est un raisonnement complexe, qui nous échappe dans une large mesure, nous ne sommes pas tous physiciens...

Mais en même temps, il y avait cette couverture de «L'Express» en juillet dernier qui titrait sur «les vrais dangers du portable»...

Personnellement, je n'y crois pas. Il y avait d'ailleurs un sous-titre à ce titre, où l'on pouvait lire «Les écoles menacées par des antennes». Quand je vois les chiffres de vente du téléphone mobile et le nombre de personnes en utilisant dans la rue, très sincèrement, je ne vois pas de mobilisation significative contre l'objet lui-même... Le Monde 2 a lui aussi consacré tout un article sur les personnes électrosensibles en suède, donnant l'impression qu'on faisait là-bas très attention à ce phénomène... Or si vous allez en Suède, vous verrez des téléphones portables partout, il y en a encore beaucoup plus qu'en France !...

Les gens ne font pas le lien, en fait, ils dissocient. C'est une sorte de dissonance cognitive...

Le gros avantage, entre guillemets, de l'antenne relais c'est que vous pouvez la déplacer. Vous pouvez la combattre. Vous pouvez éventuellement éviter son installation. Vous pouvez la déplacer sans que cela n'affecte le fonctionnement du réseau... Je vais vous donner un exemple. Nous nous étions intéressés au départ de nos travaux à des parents d'élèves dans une école privée parisienne. Ceux-ci se mobilisaient contre l'installation d'une antenne sur le toit de cette école. Or, ces parents d'élèves venaient tous les jours en voiture amener leurs enfants à l'école. A la question : pourquoi vous inquiétez-vous de cette antenne alors que vous ne vous inquiétez pas de la qualité de l'air, de la pollution ?, la réponse était simple. En substance, celle-ci consistait à dire : la qualité de l'air on n'y peut rien, c'est un truc général, on ne peut rien faire... La grande force des antennes relais, du point de vue des mobilisations, c'est que justement elles se démontent. Et cette antenne, en l'occurrence, a été démontée. Elle a été installée ailleurs, quelque part dans le quartier, la couverture étant la même, ce qui me fait dire qu'elle n'a pas dû aller très loin... Et plus personne ne s'en est inquiété. Et d'une certaine manière cela rejoint la question de la vulnérabilité et de l'identité. Lorsque vous vous mobilisez contre une antenne, que vous obtenez son déplacement, cela vous donne un sentiment de pouvoir, le sentiment d'avoir une prise sur votre environnement, celui de pouvoir protéger vos enfants contre un risque, contre une menace, celui de pouvoir agir sur des décisions qui vous concernent. Et tout cela est très gratifiant. Qu'on le veuille ou non, dans la compréhension du risque sanitaire, ce sont tous ces paramètres qui doivent être pris en compte.

Et pour aller plus loin

Le Baromètre des risques de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire.

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