La peur des ondes

Est-ce une question sociale et politique ? Une interview du sociologue Olivier Borraz…

Des territoires et des hommes

Ce que vous mettez en évidence c'est que le résultat des études et le problème lui-même sont quasiment indépendants l'un de l'autre. C'est en ce sens qu'on peut parler de leurre, d'illusion. En clair, que le problème du risque sanitaire n'est pas seulement sanitaire, loin de là...

Quand on commence à s'intéresser aux groupes qui se mobilisent localement, on voit bien que cela concerne des territoires qui ont certaines propriétés... C'est ce qu'on perd de vue quand on parle des ondes électromagnétiques et de leurs risques. Or ces propriétés peuvent être liées à des problèmes de vulnérabilité sociale ou économique, à des problèmes d'identité d'un territoire, à des spécificités géographiques, etc... C'est très intéressant, justement, d'aller voir ces territoires et de comprendre un peu ce qui s'y passe. Ça peut être une commune, un immeuble, une école ou une biblothèque...
Le débat sur le Wi-Fi à Paris, dans les bibliothèques municipales, contient évidemment une dimension qui porte sur les effets des ondes sur les gens qui y travaillent, mais il est clair qu'une partie du problème - et la Mairie de Paris l'a bien compris - tient aussi aux relations sociales dans ces lieux de travail, à l'organisation du travail... Une partie de l'explication - c'est le sociologue qui parle - tient aussi aux individus qui travaillent dans ces bibliothèques, aux relations qu'ils ont, éventuellement à des formes de souffrance qu'ils peuvent avoir par rapport à leurs conditions de travail, à des formes de dénégation de leurs problèmes, à des conflits.
Pour les antennes, c'est la même chose. On s'aperçoit que l'installation d'une antenne vient cristaliser des conflits pré-existants. Si on ne comprend pas tout ça, et si on pense que c'est uniquement une question de risque pour la santé, de mon point de vue, on ne comprend pas grand chose.

Lorsque vous dites «vulnérabilité sociale», de quoi s'agit-il ? Cela signifie-t-il que dans certains territoires avec un taux de chômage important, par exemple, vous constatez une inquiétude plus forte ?...

Ça ne va pas être aussi clair que ça. Disons que ce sont plutôt des hypothèses à partir d'observations que nous avons faites. Il y a différents cas de figures. Encore une fois, s'agissant de la mobilisation contre les risques, de nombreuses propriétés peuvent entrer en action. Personnellement, les cas qui m'intéressent sont des territoires un peu marginalisés, qui peuvent être touchés par le chômage, en effet, mais pas forcément. En l'occurrence, il s'agit de mobilisations dans des zones péri-urbaines, ces zones pavillonnaires qui se développent beaucoup maintenant en dehors des grandes villes, à une certaine distance des villes, où les gens vont habiter soit par choix, parce qu'ils veulent vivre auprès de la nature, soit parce qu'ils n'ont pas les moyens d'habiter à Paris, par exemple... Ce sont des espaces relativement nouveaux qui se construisent à toute vitesse, dans lesquels vous n'avez aucune forme de structure sociale. Il ne s'agit pas vraiment de communes, il n'existe pas réellement de centre, il n'y a pas de cafés, pas ou peu de commerces, etc... Ce sont des territoires qui n'ont pas de forme sociale, de structure sociale particulière. Et ce qu'on observe, c'est qu'à partir du moment où vous mettez une antenne ou un autre dispositif ressenti comme imposé par les populations, vous allez susciter dans ces territoires une réaction extrêmement dure. On le constate très bien pour les incinérateurs et pour les décharges, mais c'est également vrai pour les antennes. La question du risque est présente, bien entendu, relayée par le discours des opposants, mais ce qui s'active en réalité dans ces territoires, c'est le «pourquoi nous, pourquoi chez nous ?»... Autrement dit, la question de l'identité, de la vulnérabilité sociale...

Dans ces zones péri-urbaines, le risque environnemental vient en quelque sorte concrétiser un malaise latent. L'implantation d'une antenne ou la construction d'un incinérateur vont cristalliser ce malaise, le dévoiler d'une certaine manière...

C'est une dimension que l'on observe. De fait, l'antenne va être l'occasion pour ces populations de se mobiliser, de faire connaissance, de bâtir un mouvement social et de se faire reconnaître. Il y a toutes sortes de groupes sociaux dans ces territoires... Mais vous avez effectivement des classes moyennes quelque peu fragiles, qui habitent dans ces zones un peu éloignées, qui parviennent à se payer une maison et deux voitures à crédit mais qui sont un peu «limite», «borderline» comme on dit, et vulnérables à toute forme de rupture économique (chômage) ou sociale (divorce, par exemple)... il y a une forme de vulnérabilité qui se traduit par une demande de prise en compte, de reconnaissance éventuellement de leur situation et qui va se cristalliser sur une antenne. Il peut s'agir aussi de territoires plus anciens, marqués par le chômage, avec un affaiblissement des structures traditionnelles - plus de syndicats, plus de vie de quartier, plus de lieux de sociabilité, etc. - et qui vont également ressentir une plus grande vulnérabilité face à l'intrusion d'équipements ou d'installations qui leur sont imposés et qui pour eux traduisent un manque de reconnaissance... Mais cela peut aussi être des populations beaucoup plus aisées dans certaines communes qui vont demander à ce que soit reconnue l'identité de leur quartier en se battant contre l'implantation d'une antenne relais... Il y a donc des choses très différentes, très subtiles, observables, pour peu qu'on s'y intéresse.

Cette demande de reconnaissance identitaire s'inscrit là-encore dans un contexte plus large, qui est celui de la globalisation...

Ceci rejoint l'analyse d'autres sociologues qui montrent que dans la période actuelle, marquée par ce qu'on appelle la globalisation, par le retrait de l'Etat Providence, avec un niveau encore très élevé du chômage, vous avez effectivement des situations de précarité ou de vulnérabilité qui tendent à s'exprimer politiquement. Soit par une demande de sécurité policière accrue contre la déliquance, soit par une demande de sécurité contre les dangers sanitaires environnementaux. La sensibilité au risque environnemental s'inscrit dans ce contexte global, que l'on pourrait qualifier d'anxiogène, notamment dans ces zones péri-urbaines qui m'intéressent. Ce qui s'exprime fondamentalement dans cette demande politique de sécurité c'est une vulnérabilité économique et sociale dans des territoires qui sont faiblement structurés socialement. Les familles sont éloignées, éclatées, vous ne connaissez pas vos voisins, vous devez faire face de plus en plus à l'isolement social, familial, etc... Et ce que je dis là n'est pas du tout anecdotique. Lorsque vous regardez l'évolution de la société française, le phénomène péri-urbain est un phénomène très significatif... Les villes s'étendent et donnent naissance à ces territoires pavillonnaires très spécifiques. Or, c'est dans ces territoires que vous avez le plus grand nombre de mobilisations contre les antennes relais, l'épandage de boues d'épuration, les incinérateurs, les déchetteries, les éoliennes, sans oublier les autoroutes - il y en a toujours qui se construisent, etc... Il y a donc la rencontre d'un contexte global et d'un contexte local avec des caractéristiques de populations très significatives.

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