La peur des ondes

Est-ce une question sociale et politique ? Une interview du sociologue Olivier Borraz…

Une nouvelle sensibilité au risque

Peut-on parler de culture du risque ?

Il y a sans aucun doute une très grande sensibilité à ces questions du risque. De là à parler de « culture du risque », c'est un pas que je ne franchirais peut-être pas... Je m'intéresse très spécifiquement aux organisations, et mon analyse consiste à souligner, entre autres choses, le fait que ces crises ont très durement mis en cause le rôle de l'Etat dans sa capacité à protéger les populations. L'Etat, en général, et en France en particulier, est là pour protéger. C'est sa mission, c'est sa fonction, c'est sa légitimité. Or l'État a effectivement été pris en défaut à de nombreuses reprises durant les années 1980-1990. Pas seulement en France. On observe le même phénomène en Grande-Bretagne ou en Belgique, ce qui constitue un «climat» politique très particulier. Cependant, en Grande-Bretagne, j'ai des collègues qui parlent de la «colonisation du risque», ce qui rejoint un peu votre questionnement. Leur analyse les conduit à dire que le risque est devenu un discours général qui a colonisé l'ensemble des ministères. C'est-à-dire que tous les problèmes, exclusion sociale, échec scolaire, que sais-je encore, sont perçus sous l'angle du «risque». En France on n'en est pas encore là. Mais il existe une très grande sensibilité aux risques d'origine environnementale ou alimentaire, aux risques liés à la fabrication et à l'utilisation des médicaments, risques sur lesquels l'Etat revendique une capacité de protection. Donc, plutôt que de culture, je parlerais de très grande sensibilité à ces questions où l'Etat fait une promesse de protection générale tout en n'étant pas en mesure de tenir toujours cette promesse. Les risques en question sont en effet extrêmement complexes, extrêmement incertains et échappent, de fait, à l'emprise politique.

Nous avons vu que l'inquiétude concernant les radiofréquences s'inscrit dans un contexte beaucoup plus large : amiante, vache folle, scandale du sang contaminé en France, épidémie du Sida au niveau mondial... Mais on peut penser aussi aux attentats du 11 septembre 2001, le risque sanitaire s'associant en quelque sorte au risque terroriste... On voit donc un mouvement d'ensemble, global, activé et fédéré par la notion de risque. C'est en ce sens qu'on pourrait éventuellement parler de «culture du risque»...

Oui. Mais j'ai plutôt tendance à penser que cette sensibilité aux risques, ce discours du risque, cette obsession du risque sont plutôt du côté des pouvoirs publics que du côté des populations. Ceci ne se vérifie pas nécessairement lorsque l'on regarde certaines études de perception, mais, dans les études que je mène, c'est plutôt cet aspect qui m'intéresse. Il me semble qu'il y a un effet d'amplification par les pouvoirs publics de ce phénomène de crainte, diffuse, et donc de risque. Ce qui justifie ensuite des dispositifs, des décisions, comme le dispositif Edvige, actuellement discuté en France. Vous avez en Suède un dispositif tout à fait identique. Et ce, dans un pays qui n'a pas été particulièrement touché par le terrorisme et qui n'est pas particulièrement menacé, dispositif qui a suscité également de grandes controverses. Et ne parlons pas de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis. Globalement, on peut remarquer une très grande propension des Etats à s'emparer de ces questions de risque et de sécurité et à très largement amplifier ces menaces pour justifier des mesures particulières, des dispositifs qui vont bien au-delà de ce que leur demanderaient éventuellement leurs populations... Certes, dans certaines études de perception, et il y en a de très bonnes en France, celles notamment de l'IRSN (Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire), vous notez effectivement une sensibilité des populations à ces questions... Sauf que cette sensibilité me semble inséparable du discours qui l'entretient, de cette obsession du risque qui transparaît du côté des pouvoirs publics.

Votre thèse, c'est que, d'une certaine manière, en s'emparant de ce sujet, et en en faisant dès l'origine une question politique, l'Etat, en France, a suscité très largement un phénomène de peur...

Il faut naturellement dissocier les cas où il existe des victimes en grand nombre, des cas où il n'existe pas de victimes avérées. L'amiante, d'un côté, n'a rien à voir avec la téléphonie mobile de l'autre... En outre, il faut insister sur la complexité des paramètres en œuvre. Par exemple, et nos travaux l'ont bien montré, on relève des conditions sociales très particulières qui vont nous aider à comprendre pourquoi une mobilisation contre l'implantation d'une antenne va naître dans tel territoire et non dans tel autre. Il y a donc une autre lecture que l'on peut faire, disons plus sociale, qui permet aussi d'expliquer pourquoi ces sujets émergent aujourd'hui. Là, l'entrée, si je puis dire, sur laquelle j'insiste, pour ce qui est de la téléphonie mobile, c'est l'entrée par l'Etat. Et c'est un Etat qui est à un moment très particulier de son histoire. En ce sens que l'Etat français, et c'est vrai bien entendu pour les autres Etats en Europe, a aujourd'hui quasiment perdu toutes ses prérogatives traditionnelles. Précédemment, quand on parlait d'Etat, l'Etat c'était l'armée, la monnaie, le pouvoir de faire la guerre à ses voisins, les frontières et le contrôle de l'économie... Que reste-t-il de tout cela ?... Une fois que vous avez la globalisation économique, la construction européenne et la décentralisation qui sont passées par là, il ne reste plus grand chose !... Aussi, l'Etat se repositionne sur des thèmes qui sont liés à la sécurité, soit contre les crimes ou le terrorisme, soit contre des menaces d'origine environnementale et sanitaire.

Sachant qu'il y a deux éléments, en fait, associés de surcroît à la logique de victimisation, c'est d'un côté ce sentiment plus ou moins nourri que l'Etat protège de moins en moins bien et notamment sur les questions sanitaires - le scandale du sang contaminé en a été le premier élément révélateur, en France -, et d'autre part ce sentiment, et là l'amiante en est l'exemple même, que, au nom du profit, on a tendance par essence à minimiser les risques, au mépris du danger réel. C'est sur ces deux idées que reposent le risque sanitaire et la manière dont les populations s'en emparent...

Absolument. Et il faut y ajouter un troisième volet, celui de l'expertise. D'une expertise qui est soit incomplète, soit perçue sous influence... Les scientifiques, aux yeux de l'opinion, ne sont pas toujours en mesure de remplir les missions qu'on attend d'eux en termes d'alerte, d'évaluation des risques, d'évaluation rigoureuse des données scientifiques.

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