Mobile et santé : le point sur les études

Bilan, méthodes et conclusions des principales études sur les risques supposés du mobile sur la santé

La plus importante des études : Interphone

Les résultats du programme international Interphone ont été publié le 17 mai 2010 et pourrait se résumer en une phrase du rapport final : «Un risque accru de tumeur cérébrale n’a pas été mis en évidence de manière définitive, mais en même temps, on ne peut pas conclure qu’il n’y a pas de risque.»

Sur l’ensemble des treize pays concernés, l’étude Interphone reposait sur 6600 cas de tumeurs : 2700 gliomes(1), 2400 méningiomes(2), 1100 neurinomes de l’acoustique(3) et 400 tumeurs de la parotide. C’est cet effet de «nombre» qui lui conférait une légitimité supérieure à chaque étude menée localement.

1 - Gliomes
Ils regroupent les tumeurs se développant aux dépens des cellules gliales. Il s’agit essentiellement des tumeurs malignes (astrocytomes, glioblastomes) qui sont les tumeurs les plus fréquentes chez l’adulte. Elles s’observent habituellement entre 45 et 70 ans. La prédominance masculine est nette.
2 - Méningiomes
Ce sont des tumeurs bénignes dans la grande majorité des cas, qui demeurent longtemps de petite taille et sans effets notables sur la santé. Il s’agit de la tumeur la plus fréquente après les gliomes malins. Ils s’observent le plus souvent entre 50 et 70 ans avec une nette prédominance féminine. On distingue les méningiomes bénins des méningiomes atypiques pouvant récidiver et des méningiomes malins.
3 - Neurinomes de l’acoustique
Ce sont des tumeurs développées à partir du nerf cocchléo-vestibulaire, responsable de l’audition et de l’équilibre. Ces tumeurs s’observent surtout entre 40 et 60 ans, et le plus souvent chez les femmes.

1999 : lancement de l’étude Interphone

Du fait de la position des téléphones mobiles lors d’une communication, des ondes radio sont émises à proximité du cerveau, et l’hypothèse d’un lien avec les tumeurs du système nerveux central a été suggérée.

En 1999, devant les résultats contradictoires des premières études et les connaissances encore insuffisantes sur les éventuels effets d’une exposition aux ondes radiofréquences émises par les téléphones mobiles, plusieurs groupes d’experts ont préconisé de poursuivre les recherches pour déterminer si ces expositions pouvaient induire des effets dangereux sur la santé, et sur le cerveau en particulier. C’est dans ce contexte qu’un programme international de recherche appelé Interphone a été initié.

Placé sous l’égide de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), ce programme mené sur plusieurs années (2000-2004) a été lancé dans treize pays : l’Allemagne, l’Australie, le Canada, le Danemark, la Finlande, la France, Israël, l’Italie, le Japon, la Norvège, la Nouvelle-Zélande, le Royaume-Uni et la Suède.

Interphone désigne une série d’études « cas-témoins » internationales dont l’objectif est de déterminer si l’exposition aux radiofréquences produites par les téléphones mobiles est associée ou non à un risque de cancer (tumeurs de la tête et du cou).

Les conclusions partielles de 2008 confirmées en 2010…

Globalement, les conclusions des six études parmi les treize telles qu’elles avaient été détaillées en juin 2008 ont été confirmées par les résultats complets du programme rendus publiques en mai 2010.

Ces conclusions partielles, sur la base de six pays (le Danemark, la Suède, la Norvège, le Japon, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France) pouvaient être résumées ainsi :

1) Aucune association directe n’a été prouvée entre le risque de développer une tumeur maligne et le téléphone portable.

2) Aucune augmentation de risque n’a été constatée pour une utilisation régulière depuis moins de dix ans.

3) Certaines études indiquent néanmoins une tendance à l’augmentation du risque pour les tumeurs bénignes (les neurinomes de l’acoustique) et les tumeurs malignes (les gliomes) pour une utilisation à long terme (plus de dix ans). Cependant, les résultats divergent. La conclusion reste donc pour l’instant incertaine. Il faudra attendre la publication des prochains résultats, voire des études ultérieures, pour établir une conclusion définitive.

Retour sur les méthodes utilisées pour recueillir les données

Dans chacun des pays participants, des «cas études / cas témoins» ont été mis en place. Ils comparent l’exposition antérieure au téléphone mobile d’un groupe de sujets atteints d’une tumeur («cas études») à celle d’un groupe de sujets non malades («cas témoins» ou plus simplement «témoins»).

Afin d’augmenter au maximum la capacité de déceler un risque, les études se sont concentrées principalement sur les tumeurs chez les personnes relativement jeunes, entre 20 et 59 ans, qui étaient les plus nombreuses à utiliser les téléphones mobiles 5 ou 10 ans auparavant, et dans des régions où leur utilisation était la plus répandue ou la plus ancienne.

Dans le protocole initial, le nombre de témoins par cas variait selon le type de la tumeur : un seul témoin était tiré au sort pour un sujet atteint d’un gliome ou d’un méningiome ; deux témoins pour un cas atteint d’un neurinome de l’acoustique, trois témoins pour un sujet atteint d’une tumeur de la glande parotide. Le choix des témoins était différent selon les pays, l’objectif étant d’avoir un recensement le plus complet possible de la population concernée par l’étude.

Un soin particulier a été apporté dans la réalisation du questionnaire afin d’apprécier l’usage du téléphone mobile et d’autres expositions pouvant être aussi des facteurs de risque de tumeur cérébrale. Le même questionnaire (évidemment traduit dans la langue du pays participant) était utilisé dans les différents pays, permettant ainsi une homogénéité des données recueillies.

Un enquêteur était chargé de recueillir des informations au sujet de l’utilisation régulière ou non d’un téléphone mobile, des dates de début et fin d’utilisation, du nombre d’appels reçus ou passés et de leur durée moyenne, des changements d’utilisation, du côté le plus utilisé, de l’utilisation en zone urbaine ou rurale, de l’utilisation d’un téléphone analogique ou digital, de l’utilisation du kit mains-libres.

A partir de ce recueil, l’exposition a été évaluée dans les analyses en fonction de la latence, grâce à la date de première utilisation, mais aussi de la dose reçue et du calcul du nombre cumulé d’heures d’utilisation, le tout devant être ajusté en fonction du type de téléphone utilisé et de l’utilisation ou non du kit mains-libres.

Les résultats de l’étude française

En résumé, l’étude Interphone France n’a pas montré d’excès de risque statistiquement significatif, et ses auteurs ne font que suggérer la possibilité d’un risque pour des utilisations de dix ans ou plus.

Cependant, l’Académie de Médecine a émis certaines réserves sur la méthodologie utilisée et recommande notamment de privilégier des études statistiques adéquates «qui permettent une estimation beaucoup plus fiable des expositions et évitent les biais d’anamnèse entre les cas et les témoins.» De même, cette réserve méthodologique a été faite par l’Institut national du cancer.

L’étude française a inclus au départ 490 cas de tumeurs du système nerveux central (gliomes, méningiomes et neurinomes) et 639 témoins sur une période de trois ans. Les critères de sélection étaient les suivants : être âgé de 30 à 59 ans et être domicilié dans les régions de Lyon et d’Ile de France. Les analyses ont été réalisées au final sur seulement 350 cas et sur 455 témoins, d’autres facteurs que ceux étudiés pouvant expliquer la survenue de ces tumeurs.

Lorsque l’ensemble des tumeurs étaient prises en compte, aucun risque de survenue de tumeurs n’a été observé, quel que soit le mode ou la durée d’utilisation des téléphones mobiles. Il en était de même lorsque les analyses étaient menées pour les méningiomes et les neurinomes.

Pour les gliomes, aucun risque significatif n’a été mis en évidence. Seule une augmentation non significative du risque de gliome est apparue, dans le cas d’une utilisation d’au moins deux téléphones mobiles dans sa vie. Cette donnée semble être liée au fait d’une consommation téléphonique élevée tant en nombre d’appels qu’en durée. Mais cette donnée potentielle reste à démontrer. Il ne s’agit pour l’instant que d’une simple hypothèse, non vérifiée strictement d’un point de vue scientifique.

L’étude israélienne

Dans le cadre d’Interphone, l’étude israélienne portait sur le risque de tumeurs de la parotide (glandes salivaires placées en dessous de l’oreille) lié à l’usage fréquent du téléphone portable. Son titre exact était «Cellular phone use and risk of benign and malignant parotid gland tumors» et ses premiers résultats ont été publiés en décembre 2007. Elle incluait 402 patients atteints d’une tumeur parotidienne bénigne et 58 d’une tumeur parotidienne maligne. Le groupe témoin comportait 1266 individus.

L’analyse principale ne révèle aucune anomalie. Globalement, Les auteurs n’ont observé aucune augmentation du risque de tumeur parotidienne consécutive à l’utilisation du téléphone portable. Toutefois, l’étude signale une augmentation d’environ 50% dans une sous population ne représentant que 27% de l’échantillon observé : utilisateurs réguliers du téléphone portable en milieu rural et mixte (ville-campagne).

Quelques réserves ont néanmoins été émises par l’Institut National du Cancer sur cette étude israélienne :

- Le découpage en sous-groupes dont les effectifs sont de plus en plus faibles majore le risque de mettre en évidence de fausses associations : c’est le risque d’erreur non contrôlé.

- Les associations retrouvées dans cette étude concernent des tumeurs bénignes.

- Les auteurs ont renseigné les habitudes téléphoniques par un questionnaire. Outre le fait qu’il est difficile de se rappeler du nombre d’appels téléphoniques reçus ou donnés des mois, voire des années auparavant, on peut générer un biais de mémoire lorsqu’on s’adresse à des malades.

- Cette étude ne remet donc pas en cause les conclusions établies jusqu’à présent : dans l’état actuel des connaissances, il n’y a pas d’association prouvée entre le risque de développer une tumeur maligne et le téléphone portable.

Les limites du programme Interphone

Toute étude a ses choix méthodologiques propres, qui sont autant de biais et donc d’erreurs potentielles, ou du moins de limites quant à l’objectivité de ses résultats. Le programme Interphone, pourtant reconnu comme le plus légitime par tous les acteurs du problème des ondes, y compris les associations et groupes de pression, ne fait pas exception. Ce qui explique sans doute le délai important entre la fin des recherches en tant que telles dans chaque pays et l’énoncé des résultats de l’ensemble du programme. À tort ou à raison, chacun interprète différemment les résultats obtenus, y compris parmi les chercheurs. Par son ampleur, le programme Interphone n’en reste pas moins a priori le moins sujet à controverse.

Il semble néanmoins important de faire le bilan des «biais» du programme tels que décrits par les chercheurs eux-mêmes et les organismes autorisés.

Les «biais de sélection»

Quelques « biais de sélection », notamment des témoins, ont pu parfois être relevés :

1) Sous-évaluation du risque chez les utilisateurs non réguliers.

2) Les refus de participation peuvent être plus élevés parmi les sujets avec un niveau socio-économique bas, qu’on décrit souvent comme plus susceptibles de développer des cancers.

3) Certains sujets atteints de gliomes de haut grade n’ont peut-être pas pu participer aux études du fait de leur état de santé ou parce qu’ils étaient décédés. D’où une éventuelle sous-évaluation du risque dans les études.

Les «biais d’information»

1) L’évaluation de l’exposition est uniquement basée sur la déclaration des sujets, aucune donnée provenant des opérateurs de téléphonie mobile (comme la facture) n’est utilisée dans les analyses.

2) Une tendance à la surestimation de la durée des appels mais aussi à la sous-estimation du nombre des appels : hiatus entre la déclaration des sujets et leur consommation réelle telle que constatable à partir de leurs relevés téléphoniques.

3) Les sujets atteints de tumeurs cérébrales connaissent la localisation de leur tumeur. Ainsi, ils se souviennent mieux de leur exposition que les témoins car ils se sentent plus concernés : une surestimation du risque est alors possible.

4) Les conditions de recueil des données selon les pays ont parfois été différentes.

Les «biais de confusion»

Les autres facteurs de risques potentiels ou avérés (rayonnements ionisants, par exemple) des tumeurs cérébrales ont peu été pris en compte dans les analyses.

Et pour aller plus loin

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