Pour ou contre les puces RFID ?

Une interview de Michel Alberganti et Pierre Georget sur les enjeux des puces RFID.

Des enjeux économiques et d’usages

Du point de vue économique, quels sont les enjeux, actuels et prospectifs, et surtout quels en sont les acteurs ?

Pierre Georget - Il faut se rappeler que quand on a introduit le code à barres, on estimait l’enjeu économique à 0,5% du prix final des produits. C’est-à-dire à une économie de 0,5% du prix consommateur des produits, juste par l’accélération du passage aux caisses. C’était l’estimation de départ. On a refait l’étude sur les conséquences économiques du code à barres sur le prix des produits début 2000, et il est apparu que celui-ci, sur les unités consommateurs et sur les cartons, puisque la logistique intervient évidemment dans le coût, représentait en réalité une économie de 5,64%. Ce qui signifie que si on n’avait plus de code à barres, il faudrait penser que très rapidement le prix des produits seraient amené à croître de 5,64%...
Maintenant, comment on transpose cela à la RFID, avec ce qu’elle apporte en plus, notamment une plus grande visibilité sur la chaîne, c’est encore un peu difficile à quantifier... Les estimations actuelles font penser que, en reprenant l’exemple de Metro et DHL, qui est son prestataire en logistique, l’économie estimée serait dans la même fourchette de 0,5%, en retour sur investissement direct, et ceci dans l’année ou dans les dix-huit mois. Donc, par rapport aux investissements que DHL et Metro vont faire, un retour sur investissement comparable à celui du code à barres. Mais on pense que les conséquences économiques réelles pour la logistique des produits et pour le consommateur au final devraient être situées entre 4 et 5%...

Les enjeux économiques ne concernent pas seulement la logistique : d’autres domaines seront sans nul doute concernés ?

Michel Alberganti - Oui, il y aura des impacts dans d’autres domaines. Dans le domaine marketing, notamment, ainsi qu’en matière de distribution, c’est-à-dire de meilleure planification de la disposition des produits dans les magasins, mais également de meilleure relation entre les produits et les consommateurs à l’intérieur des grandes surfaces... Les petits films que diffuse Metro, qui montrent son magasin du futur, en sont une bonne illustration. Dans ces films, on voit des caddies équipés d’un écran, lequel permet d’obtenir instantanément de l’information sur les produits choisis, de découvrir toutes les informations relatives à un produit au moment du passage en rayon. Par cet écran, on sait exactement ce qu’on a mis dans son caddie, le total de ses achats, etc. On découvre ainsi comment le passage aux caisses est facilité. Le caddie passe sous un portique et la détection des produits est automatique et instantanée. Pour l’instant, l’impact de cette nouvelle relation avec le client ne fait pas partie des estimations économiques... C’est du qualitatif. Mais le qualitatif peut avoir un impact quantitatif évident.

Pierre Georget - Vous avez aussi tous les acteurs du secteur automobile, puisque l’automobile est un futur grand utilisateur de cette technologie, pour fiabiliser l’approvisionnement des pièces détachées au moment du montage, mais aussi, par la suite, sur la réparation après la vente. Vous avez, pour les mêmes raisons, l’aéronautique. Et puis vous avez surtout tout ce qui est militaire. Parce que les questions de logistique en matière militaire sont peut-être encore plus importantes. Et j’oubliais la santé, qui s’intéresse aussi beaucoup à la RFID, pour les questions de e-pedigree, c’est-à-dire la traçabilité des médicaments et la lutte contre la contrefaçon. Et puis vous avez naturellement les opérateurs classiques de télécommunication, tous les acteurs du logiciel, les sociétés comme Intel ou IBM, etc... Donc, comme on le voit, il y a beaucoup d’acteurs. Finalement, la plupart des acteurs économiques majeurs s’intéressent à cette technologie et l’ont mise déjà plus ou moins en pratique.

On peut dire sans beaucoup se tromper que tous les acteurs du monde des télécommunications sont sur les starting-blocks, aujourd’hui, par rapport au RFID...

Pierre Georget - C’est la promesse de beaucoup d’échanges d’information. A la fois sur les puces, pour récupérer l’information, transmettre l’identifiant, et à la fois sur le réseau puisqu’il y a cette dimension essentielle qui est la gestion sérialisée des informations. L’une des grandes différences par rapport aux systèmes d’identification automatique que l’on connaît aujourd’hui, qui sont plutôt des systèmes d’identification à la référence - on identifie la référence, celle d’un costume par exemple, mais on n’identifie pas l’identifiant de chacun des costumes identiques -, c’est que la RFID sérialise l’identification. C’est-à-dire qu’on passe de l’identification de la référence produit à l’identification de toutes les occurrences de la référence. On parle de milliards et de milliards d’informations qu’il faudra stocker. Et donc, les acteurs du hardware sont très intéressés par la RFID, ainsi que les opérateurs de télécoms. Cela représente énormément de communications. Il va falloir gérer, organiser, trier toutes ces communications. C’est une dimension essentielle. Il faut mettre beaucoup d’intelligence dans la masse d’informations qu’on récupère pour que cela puisse avoir un sens. Sans cette gestion des données, tout cela ne servirait pas à grand chose.

De l’homme ou de l’objet

Il y a aussi toute cette dimension des implants de puces RFID sous la peau. Il y a cette histoire du bar de Barcelone qui propose l’implantation d’une puce dans le bras des habitués, pour leur donner quelques avantages ... Au-delà de l’anecdote, on peut y voir le signe précurseur d’une application concrète de la RFID...

Michel Alberganti - En tant que telle, cette histoire est anecdotique, mais elle n’est pas du tout refermée sur ce type d’usage. Dans le domaine de la santé, on connaît déjà ces expériences menées aux Etats-Unis sur les malades d’Alzheimer, ce qui est quand même une application autrement plus sérieuse que celle du bar de Barcelone. On sent bien qu’il va y avoir, par le biais de la médecine, une entrée progressive de l’utilisation des puces sous la peau. En outre, il y a déjà, semble-t-il, des expériences aux USA sur les soldats. Tous les gens qui mènent une vie à risque seront vraisemblablement les premiers à être concernés par ces puces, c’est à dire les pompiers, les policiers, les militaires, etc. Dans ce cadre, la puce sous la peau est la meilleure sécurité pour avoir de l’information fiable et instantanée. Cela commencera à mon avis par là. Par ailleurs, Il ne faut pas oublier que, s’agissant des animaux de compagnie ou encore du bétail, on utilise déjà la puce sous la peau. Donc, petit à petit, l’industrie grossit, et, inéluctablement, par petites étapes, par petits îlots, les hommes seront concernés également.

En vous écoutant, je songe au bracelet des nourrissons. De fait, dès la naissance de l’individu la question de la trace «unique», de la traçabilité se pose. Une application de la RFID dans ce contexte précis, en l’occurrence celui des maternités, serait tout à fait envisageable...

Michel Alberganti - Absolument. Ce qui est intéressant dans cet exemple du bracelet des nouveaux-nés, c’est qu’il s’agit d’un système d’identification de la personne humaine banalisé, intégré, automatisé, si je puis dire... Qui n’est pas sous la peau, mais... C’est un peu un bracelet antivol, anti-substitution, qui sécurise la mère et le personnel de l’hôpital, et qui, d’une certaine façon, induit une forme de démotivation du personnel pour la surveillance, l’automatisation du système prenant naturellement l’ascendant sur l’humain, sur l’observation humaine... C’est très révélateur, au fond, sur la technicisation de notre société, sur la confiance accordée à la machine, au système, à l’objet, plutôt qu’à la personne, «imparfaite», vulnérable, forcément... Auparavant, dans les maternités, je suppose qu’il y avait une conscience plus humaine de la chose.

Le mot clé, finalement, dans notre conversation, c’est le mot «objet», c’est-à-dire la relation nouvelle qui s’établit entre l’objet et l’homme, voire l’homme considéré comme un objet, suivi à trace, maîtrisé, jusqu’à son espace le plus intime, à savoir l’intérieur de son corps...

Michel Alberganti - Oui, cet Internet des objets est effectivement une extension de l’Internet qui au départ était peuplé d’êtres humains et qui demain sera majoritairement peuplé d’objets. En gros, le rêve de l’Internet des objets c’est quand même une gestion informatisée du maximum d’évènements qui se produisent sur la planète et en particulier ceux qui se produisent dans les zones, dans les domaines où aujourd’hui l’informatique est inopérante, c’est-à-dire en dehors des entreprises. On le voit bien avec ce qu’explique Pierre Georget. Plus la RFID se développe, plus elle se rapproche du consommateur, c’est-à-dire de l’individu, de vous, de moi, du domaine privé. Elle est arrivée aux entrepôts, dans les usines de production, c’est-à-dire dans des lieux totalement maîtrisés, des lieux « captifs » en quelque sorte... Et là, on voit bien que tout ce qui reste à conquérir comme espace, pour l’informatique, pour l’informatisation, se passe désormais en dehors des entreprises. D’abord, comme on l’a vu, dans les magasins, et puis, pourquoi pas, bientôt, dans la vie courante. Par le biais des puces, on sent que cela devient possible.

Pierre Georget - Il y a un chercheur de Xerox PARC, Marc Weiser, qui avait déjà anticipé cela dans les années 1980 en disant : il faut qu’on aille vers la «calm technology», c’est-à-dire une technologie aisément accessible, à tout moment et en tout endroit... C’était déjà l’idée d’une certaine «pervasivité»*, d’une technologie ambiante... Et avec la RFID, effectivement, on s’approche de cette situation. Cela suppose quand même que la technologie informatique elle-même fasse encore pas mal de progrès pour que cela devienne une réalité. Il ne suffit pas d’identifier les objets pour avoir de l’information disponible en tout lieu et à tout moment. Il y a aussi toute une montée en puissance des technologies de l’information qui sera nécessaire pour que cela soit une réalité, notamment en termes de capacités de traitement et de facilité d’usage. Cela reste aujourd’hui une des limites de l’informatique. Mais on y va. Et il ne faut pas trop s’en étonner. L’informatique est une science très récente, il faudra des dizaines d’années, voire un siècle pour qu’elle arrive à maturité.

* L’informatique pervasive fait référence à la tendance à l’informatisation, la connexion en réseau, la miniaturisation des dispositifs électroniques et leur intégration dans tout objet du quotidien, favorisant ainsi l’accès aux informations partout et à tout moment. (source : Technique de l’ingénieur)

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