S’unir pour une économie plus participative

S’unir pour une économie plus participative

Défendre les droits des travailleurs et consommateurs de l’économie collaborative

L’association OuiShare et la Fondation Internet Nouvelle Génération ont organisé les 24 et 25 novembre 2014 un atelier de réflexion dans le cadre de ShaREvolution, «projet de R&D» qu’elles ont créé «aux frontières de l’économie du partage et de la consommation collaborative». Des réflexions issues de cet atelier a surgi l’idée de créer une union des consommateurs et des travailleurs de l’économie collaborative. Pourquoi une telle union serait-elle nécessaire ? Quels seraient son rôle et l’envergure de ses actions ? Comment lui donner corps ? Voici des pistes de réponses.

Le développement de l’économie collaborative modifie les rapports de force existants. Dans une économique classique, il y a d’un côté l’entreprise, avec un rapport de force interne entre patronat et employés/syndicats, et de l’autre côté, les consommateurs. Avec la consommation participative, le rapport de force oppose plutôt les entreprises à l’ensemble des travailleurs et des consommateurs – qui sont souvent les mêmes.

Répondre aux monopoles et aux inégalités de situations

Certaines plateformes collaboratives, comme les très médiatiques, Uber et Airbnb, pourraient atteindre des positions à la fois de monopole – une domination de l’offre – et de monopsone – une domination de la demande. En effet, dans le cas d’Uber par exemple, les chauffeurs n’ont qu’un vrai client, Uber lui-même, étant donné que la compagnie de VTC verrouille l’accès aux utilisateurs.

Un des problèmes clés de l’économie participative réside dans la disproportion de la répartition de la valeur entre les différents acteurs. Les plateformes ont tendance à les concentrer, à la fois par l’agrégation à grande échelle de données et de micro-revenus, mais aussi à travers leur valorisation boursière souvent spéculatives, leur rachat par des acteurs en vue ou encore leur optimisation fiscale très efficace.

Et ce qui fait débat, avec les plateformes collaboratives, c’est que la valeur de l’entreprise a été construite de façon collective. Ces plateformes se sont créées bien sûr grâce à leurs innovations technologiques, économiques, etc., à leurs inspirations entrepreneuriales et à leurs capacités à fédérer très vite une large base de contributeurs et de clients. Néanmoins, elles se sont également développées grâce aux dons, à la force de travail et aux biens des communautés qu’elles fédèrent, ainsi qu’à la captation des données personnelles de tous leurs participants.

Le cas du Huffington Post avait fait grand bruit en 2011 : le succès du média dépendait grandement de la production de ses blogueurs bénévoles, mais lorsque sa patronne, Madame Arianna Huffington, a vendu le site à AOL pour 315 millions de dollars, aucun des blogueurs n’en a vu un cent, aucun n’ayant par ailleurs eu son mot à dire sur l’évolution du média dans ce nouvel environnement.

Même constat pour le site Couchsurfing.com, un site d’entraide qui permet à des voyageurs peu fortunés d’être hébergés gratuitement quelques jours par un membre de la communauté. Au départ, c’était une organisation à but non lucratif. Sous l’impulsion de son développement et de la volonté de ses dirigeants, la structure a évolué vers un statut plus commercial (B Corp), avec l’entrée de capital-risqueurs dans la société. Résultat : un changement de conditions générales d’utilisation (CGU), permettant au site de vendre les données personnelles collectées, ce qui était clairement exclu auparavant.

Des histoires comme celles-ci se répètent dans le monde encore très libre de la consommation collaborative. Et dans ces moment-là, les travailleurs et consommateurs de ces plateformes perdent sur tous les tableaux : soit ils acceptent la nouvelle situation, qui pourtant leur déplaît ou du moins ne correspond plus au projet d’origine, soit ils quittent la plateforme, abandonnant tout ce qu’ils ont pu y mettre.

A noter que pour les plateformes elles-mêmes, la réalité peut être tout aussi cruelle. Nombre d’entre elles, en effet, se sont effondrées suite à une désertion brusque de leurs contributeurs et consommateurs, sous l’effet d’un changement de mode ou suite à l’arrivée d’une nouvelle plateforme plus performante. Myspace a connu un tel sort.

L’économie collaborative s’appuie donc sur l’idée d’une participation des individus à des projets et des services, sans qu’aucun engagement réciproque n’existe. Si bien qu’en fonction de l’évolution des rapports de force, aucune garantie ne couvre les protagonistes. Cela peut rapidement se transformer en une politique du chacun pour soi.

C’est pourquoi la création d’un organisme de défense des intérêts des individus utilisateurs de services collaboratifs, qu’ils soient simple client ou travailleur, est apparu comme une piste d’innovation importante aux yeux de l’équipe de ShaREvolution, animée par la FING et Oui Share. Des représentants de grandes entreprises, d’associations, des chercheurs et des indépendants se sont donc mis autour d’une table pendant quelques heures, le 24 novembre dernier, dans les locaux de Cap Digital, afin d’imaginer ce à quoi une telle organisation pourrait ressembler.

La nécessité d’un contre-pouvoir

Etant donné que les individus sont à la fois des travailleurs ou des consommateurs, l’organisme à créer serait inédit. Il s’agirait d’une sorte d’hybride entre un syndicat et une union des consommateurs.

Il existe déjà une initiative se rapprochant de ce concept, il s’agit de Peers aux Etats-Unis. Peers s’était, au départ, constitué afin de militer pour le développement de l’économie du partage outre-Atlantique. Aujourd’hui, Peers aide les travailleurs de la consommation collaborative à être mieux informés et organise un partage des expériences. Peers référence également des outils spécifiques au business du collaboratif et sert de relais à la création de nouveaux services, comme la demande pour du vélo-partage dans une ville.


La rubrique «take action» de Peers.org.

Peers apparaît comme une base intéressante, mais plusieurs personnes du groupe de réflexion mentionnent un préalable d’importance à la création d’un nouvel organisme : la rédaction d’un manifeste pour une économie collaborative plus coopérative, afin de poser dès le départ les garde-fous indispensables à ce genre d’initiative ainsi que les grandes lignes d’action. Par exemple, le mode de gouvernance et les types de financements pourraient y être précisés, avec des modalités comme le management tournant, l’adhésion à prix unique (pas de financeur en position de force), etc.

Le groupe a insisté sur le fait qu’il s’agissait de s’unir «contre» mais aussi «pour» quelque chose. La structure ne servirait pas uniquement à s’attaquer aux dérives mais aussi à inciter au développement de démarches vertueuses.

Renforcer la connaissance

Informer s’est affirmé comme la première pierre de l’édifice dans la lutte contre l’opacité des plateformes (algorithme, prix, financement) et les abus de position dominante (déconnexion abusive, changement de CGU…).

La création d’une base de données en Open Data, alimentée de façon collaborative, pourrait être la première action à mener. Cela permettrait de monter un observatoire participatif de l’économie collaborative. Les données récoltées sur les entreprises du secteur regrouperaient par exemple : le taux d’imposition réel, l’actionnariat, l’adresse du siège social et des filiales, la politique d’exploitation des données personnelles, la politique de prix, la couverture du risque, l’analyse des algorithmes utilisés, etc. Une idée, en particulier, a été développée, appelée CORPS 6, ce serait un moteur de comparaison des CGU – pas loin d’un site créé par des hackers en juin 2012, qui s’appelle “Terms of Service; Didn't Read”. Ce moteur pourrait servir d’outils à une communauté de juristes, à des chercheurs et étudiants chercheurs.

Pour rendre cette matière lisible, il serait nécessaire, via l’ouverture d’API, d’encourager des concepteurs et développeurs à construire des représentations de ces données : dataviz, jeux, etc.

En outre, a été proposé lors de l’atelier la création d’un média d’investigation, afin de permettre des analyses en profondeur des entreprises collaboratives, en allant se confronter à la réalité de ces dernières (reportages, interview, caméra cachée, etc.) et de mettre les données en perspective. Il y a aussi des données qui resteront difficile à trouver sans mener une enquête de terrain, pourquoi pas en partenariat avec des associations du type UFC Que Choisir, rôdées à ce type de travail.


Le magazine Que Choisir de l’Union Française des Consommateurs (UFC).

Enfin, la présence d’un espace de discussion et de partage d’expériences serait important pour faciliter la résolution de problèmes et inspirer d’autres initiatives collaboratives. Dans cet esprit pédagogique, il a aussi été question de construire un kit de connaissance par type de projet : ce que chacun doit savoir pour lancer un projet d’habitat participatif, un système de jardin partagé dans son quartier, etc.

Mobiliser les acteurs du collaboratif

Outre celle d’informer, cette structure aurait pour vocation de favoriser la mobilisation, que ce soit pour aider à faire émerger une communauté ou pour attirer l’attention de l’opinion publique, de la justice, des femmes et hommes politiques…

Elle pourrait permettre le lancement de procès en class action (actions groupées en français), ce qui pourrait par ailleurs lui permettre de se financer sur le long terme. A cette fin, elle pourrait rassembler un réseau de juristes et d’avocats, qui pourraient à la fois mener les poursuites, mais également aider au montage juridique de projets collaboratifs. La Ruche qui dit oui ! aurait par exemple négocié un niveau de retour sur investissement au-delà duquel la société est relativement libérée de ses capital-risqueurs.

D’un point de vue plus médiatique, la création d’événements, comme des actions ciblées de contestation, pourquoi pas l’instauration d’une journée sans Uber, pourrait permettre de faire bouger les lignes et ouvrir le dialogue. La création d’un prix de l’anti-share serait aussi une façon de communiquer avec humour sur les pratiques acceptables et non acceptables, tout comme le prix du sharewashing ou encore de la bullshit story, afin de dénoncer les fausses bonnes intentions de certaines entreprises, qu’elles soient traditionnelles ou organisées en plateformes collaboratives.

Mener des actions politiques

Pour finir, cet organisme de défense des intérêts des individus et des collectifs d’individus face aux plateformes numériques déploierait un volet plus politique, dont un objectif serait de faire émerger un droit social de la consommation collaborative afin de se doter des outils législatifs nécessaires sur le long terme. Un des droits défendus pourraient être celui de la portabilité des données, afin que les individus ne soient plus traités comme des profils sur patte… La rédaction de livres blancs, la participation à des commissions parlementaires permettraient aussi de faire entendre la voix de cette organisation.

La création de l’organisme

Afin de lancer concrètement une telle initiative, le groupe de réflexion a imaginé des thématiques mobilisatrices : la création du manifeste et sa publication ; le combat pour une meilleure redistribution de la valeur et une plus grande transparence de sa répartition ; la contestation d’un futur achat d’une plateforme par une grosse entreprise ; la revendication de non exploitation des données personnelles ; la non concentration des rôles au sein d’une plateforme et l’ouverture des plateformes à différents réseaux ; la défense des conditions de travail des indépendants du collaboratif, l’offreur étant sans doute le plus exposé et le pair à pair ne signifiant pas d’égal à égal, etc.

Il a semblé également judicieux, lors de cette rencontre de fin novembre, d’associer plusieurs acteurs existants à la création de cette structure : Droitdupartage, FING, Ouishare, Without model, association de consommateurs, syndicats, etc.

Il ne reste plus qu’à le faire «pour de vrai»… Avis aux amateurs !

Par Chrystèle Bazin

Et pour aller plus loin

Commentaires