La société collaborative entre utopie et dystopie

Cinq revendications aux effets paradoxaux

#1: La liberté individuelle. Entre libertaire et libertarien…

Notre soif de liberté individuelle n’a eu de cesse de grossir depuis les années 1960 et les revendications libertaires. Valeur fondatrice de nos démocraties, elle est néanmoins difficile à concilier en société : «la liberté de l’un s’arrête où commence celle d’autrui». Mais qui peut dire où se trouve réellement la frontière... ?

La personnalisation

La montée de la liberté individuelle se retrouve aujourd’hui dans la tendance à la personnalisation de la consommation et des parcours de vie. Nous cherchons à exister en tant qu’individu libre et singulier. Et nous voulons que cela soit visible dans nos actes, même si, contradiction oblige, nous aimons être singuliers à plusieurs, entre effet de groupe et désir de se rassurer quant à sa normalité…

Ainsi la production de masse devient-elle une production sur mesure – qui trouve son aboutissement avec l’impression 3D. Les médias de masse deviennent des médias personnels, et les services standard, des services personnalisés – avec l’exemple des voyages sur mesure qui déplacent la valeur de la qualité d’un hébergement vers la qualité de l’expérience vécue individuellement.

L'agence de voyage, Directours propose des voyages sur mesure…

De l’exigence de liberté à la «main invisible» du libéralisme

La liberté individuelle se révèle aussi dans l’exigence d’une liberté d’expression sans condition, une liberté qui sert systématiquement d’étendard à toutes les tentatives de réguler la circulation des contenus sur Internet.

Alors que le réseau est devenu un canal d’expression décomplexé (ou sans tabou), les plateformes numériques ont recours à des algorithmes filtrants et aux internautes eux-mêmes pour réguler les conflits. Les contenus inappropriés peuvent être signalés sur YouTube ou Facebook, les propos peuvent être contestés sur Wikipédia… L’efficacité d’un tel système n’est pas vraiment démontrée, mais ce mélange d’autocensure communautaire et automatique semble le seul possible, les organismes de contrôle classique et centralisés étant dépassés.

Il est à craindre que la liberté individuelle, si elle ne s’inscrit pas dans un idéal de vivre ensemble, risque de glisser vers une forme d’égoïsme et de favoriser la loi du plus fort. Les mouvements libertaires des années 1960 avaient clairement un tel idéal, discutable mais réel : celui des communautés hippies.

La pensée libertarienne, incarnée par la Silicon Valley, n’apporte, elle, pas de vision politique autre que celle, très réductrice, de l’absence de contrôle étatique mariée à une forte libéralisation économique. Les entrepreneurs de la Valley le disent clairement : « laissez nous faire ce que l’on veut et tout se règlera tout seul ». Finalement, l’économie libertarienne nous promet, comme le faisait Kevin Kelly, ancien rédacteur de Wired, dans les années 1990, que de la liberté individuelle découlera un ordre spontané, une nouvelle version de la main invisible d’Adam Smith. Ainsi, dans ce monde pensé par Kelly, chaque individu pourra agir dans son propre intérêt et la somme des intérêts individuels sera égale à l’intérêt de tous. Nul besoin d’être un mathématicien de génie pour douter fortement de l’équilibre de cette équation…

Du besoin de confiance à la surveillance de tous par tous

Les plateformes collaboratives comme Uber, Airbnb, Blablacar ou Peerby ont vite compris que les individus ne s’autorégulaient pas par magie. Elles ont dû développer des mécanismes favorisant la confiance : notations bilatérales, commentaires, sécurisation des données de contact, gestion des transactions, etc. Elles ont aussi mis en place des services de médiation pour régler les litiges et même développé des services d’assurance, parce qu’il y a toujours quelque part un risque que ça se passe mal, comme avec la bombe dans le Docteur Folamour de Stanley Kubrick.


Dr. Folamour
(1964) de Stanley Kubrik «ou comment j’ai appris à ne plus m’en faire et à aimer la bombe».

Ces machines à créer de la confiance ne sont pas elles-mêmes sans poser de problèmes. Certains parlent d’«anxiété Uber» pour exprimer le désarroi que peut provoquer cette notation permanente des comportements individuels. Elle est notamment ressentie par certains chauffeurs Uber (d’où son nom) qui acceptent de prendre des risques au volant de crainte d’une mauvaise note, qui pourrait leur valoir une déconnexion du réseau.  La généralisation de cette notation de chacun par tous les autres, tout le temps, équivaudrait à une surveillance de tous par tous, qui n’est pas sans rappeler certaines sociétés totalitaires… L’exact opposé, donc, de la revendication initiale.

En outre, cette notation généralisée crée des effets de bord, difficile à contenir, et les individus et entreprises ont peu de recours lorsqu’ils se retrouvent marginalisés à tort ou à raison par des notations ou commentaires dégradants. Les avis de voyageurs publiés sur la plateforme TripAdvisor, par exemple, sont devenus tellement décisifs dans le choix d’un hôtel, que des pratiques de destruction de réputation et de faux commentaires positifs ou négatifs y pulullent.

Ainsi, la pensée libertarienne, dans sa soif de liberté et d’auto-régulation, ne tient (volontairement) pas compte d’une réalité séculaire : dans une société concurrentielle comme celle qu’ils défendent, les intérêts privés divergent forcément les uns des autres et créent des conflits. Ces conflits, sans arbitre, profitent aux plus forts et lèsent les plus faibles, accroissant la concentration de la richesse et la montée des inégalités. Et d’un point de vue de l’intérêt collectif, rien ne garantit que les gagnants aient plus raison que les perdants…

D’où notre deuxième clé, elle aussi paradoxale : l’autonomie.

 

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