La société collaborative entre utopie et dystopie

Cinq revendications aux effets paradoxaux

#2: L’autonomie. Entre indépendance et précarité

Pour être libre, il faut être indépendant. La quête de l’autonomie se retrouve dans les revendications d’accès à la culture et à l’éducation pour tous (droit à l’éducation, gratuité d’Internet, Mooc…), mais aussi dans la reprise du contrôle de sa propre vie, en anglais empowerment.

Il s’agit par exemple de reprendre la main sur ce qu’on consomme et sur la façon de le consommer : exigence de transparence dans la production de biens industriels, relation directe avec les producteurs, atelier de réparation dans les fablabs… Il s’agit aussi parfois d’assurer ses propres besoins : autoproduction, auto-construction, etc.

Pas d’autonomie sans responsabilité

L’accès à l’autonomie a une contrepartie : la responsabilisation. Bernard Stiegler décrit l’ère industrielle comme une fabrique d’irresponsabilité. On consommait en laissant toute responsabilité dans les mains des producteurs et des politiques.

Aujourd’hui, les individus, en agissant eux-mêmes sur leur environnement et leurs besoins, comme en faisant du co-voiturage au lieu de se reposer sur les transports en commun, reprennent une part de responsabilité dans le fonctionnement de la société. Il en découle une tendance à l’individualisation du risque, qui, en fin de compte, remet en cause l’une des bases de notre système de solidarité : la mutualisation des risques. Elle sous-entend également que nous sommes unilatéralement responsables des risques que nous encourrons, ignorant ainsi l’implication de circonstances extérieures, comme la condition sociale pour ne citer que celle-ci.

De l’indépendance à la précarité

Dans le monde du travail, la revendication d’autonomie s’exprime dans la velléité d’indépendance des travailleurs, la volonté d’être plus libre de gérer son activité, de s’organiser, de choisir les sujets et projets qui nous intéressent, etc. Indépendant n’est pas synonyme d’entrepreneur, alors des plateformes se mettent en place pour jouer en partie ce rôle, notamment la prospection de clients et la mise en relation.

C’est sur ce principe que TaskRabbit est né, et à la suite de cette anecdote qui peut laisser quelque peu dubitatif :

La « story » de TaskRabbit.

L’histoire ne dit pas si le labrador a eu sa ration de croquettes… TaskRabbit est ainsi une plateforme de petits boulots qui promet à chacun d’être son propre patron. A y regarder de plus près cela ressemble plutôt au retour en grâce des hommes de main, voire des domestiques taillables et corvéables à merci. Besoin de peaufiner la haie ou de faire la queue pour avoir le nouvel iPhone… ? Il suffit juste de faire appel à un des 25 000 indépendants de la plateforme et de les payer à la micro-tâche. Mais sont-ils pour autant leur propre patron ? TaskRabbit détermine automatiquement les profils susceptibles de correspondre à une offre de travail et fixe le montant des rémunérations, les «rabbits» se voient en quelque sorte assigner à des tâches. Ainsi, à n’en pas douter, c’est bien TaskRabbit le vrai patron.

Du précariat à l’enclosure des individus


Stefana Broadbent sur la scène de Lift France à Marseille en octobre 2014. © FING

De fait, il semble bien que «les nouveaux travailleurs de la consommation collaborative» soient très loin de l’idéal de l’auto-entrepreneur libre et autonome, et plus proches d’une sorte de nouveau prolétariat, esclave des maîtres de la Toile.

Stefana Broadbent, une anthropologue britannique, n’hésitait pas à employer le terme de précariat à la conférence Lift 2014 organisée par la FING à Marseille, en parlant de la flexibilité du travail que représente, entre autres, la transformation des salariés en indépendants.

Elle réfute également le terme d’empowerment, car ce qu’elle a observé dans son étude se rapproche plus de l’enclosure, c’est-à-dire de l’enfermement dans une précarité qui ne permet en rien de prendre le contrôle sa vie. Au contraire de ce que serait «travailler autrement», cette nouvelle forme d’enclosure dicte la vie de ceux qui la vive. Ainsi, insiste t-elle, la libéralisation du travail ne produit pas uniquement des travailleurs nomades, elle produit surtout des travailleurs précaires.

Et si le nomadisme se caractérise par un contrôle total de sa vie, la précarité, elle, se caractérise par un contrôle minimal.

Qu’en est-il dès lors de la revendication de créativité ?

 

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