La société collaborative entre utopie et dystopie

Cinq revendications aux effets paradoxaux

#4: La participation. Entre collaboration et exploitation

Le besoin de participer découle assez logiquement de la liberté individuelle, de l’autonomie et de la créativité. Pour affirmer notre statut d’individu libre, indépendant et singulier, nous devons contribuer à la société et notre contribution doit être reconnue.

Pas de «société horizontale» sans participation de tous

Les dynamiques de collaboration ont été centrales dans le mouvement hippie, avec les communautés, et elles le sont tout autant dans son extension via le monde numérique : les communautés virtuelles.

L’idée d’une société horizontale, en opposition avec la société pyramidale d’avant, induit cette notion de participation. Elle devient incontournable, jusqu’à l’indigestion parfois. Sauf qu’agir ensemble, c’est presque une tautologie, est loin d’être évident, tout comme il est bien difficile de prendre des décisions collectives.

De même, subir la participation des trolls dans les flux de commentaires des sites n’est pas toujours l’expérience la plus enrichissante d’Internet. Ou peut-être que si, dans la mesure où l’on suit la logique paradoxale d’Ariel Kyrou dans l’une de ses chroniques : Et si le troll était plus utile que le pigeon. Ainsi, pour qui sait l’utiliser, même une participation se voulant négative pourrait s’avérer bonne, ou du moins fructueuse, car à même de nous remettre en question… à condition d’en être capable !

La participation, c’est du digital labor non rétribué

Cette notion de participation est en quelque sorte le cœur de la proposition de l’économie collaborative : soyons tous co-créateurs, prosommateurs (producteurs et consommateurs). Si IKEA met à contribution ses clients depuis longtemps (montage des meubles), la co-création a pris une autre dimension avec le monde numérique.

L’économiste et sociologue Antonio Casilli appelle cette co-création le digital Labor, désignant ainsi les données que nous produisons et émettons de façon plus ou moins consciente : de la production d’un texte, d’une image au simple fait de communiquer sa localisation à une application communautaire de calcul d’itinéraire comme Waze.


Antonio Casilli sur la scène du Lift 2014, à propos du digital labor et du revenu universel. © FING

A la limite entre travail et loisir, entre information élaborée et transparence des données, la valeur de ce digital labor est captée par les plateformes numériques et n’est pas redistribuée (ou de façon très marginale).

C’est la raison pour laquelle des entreprises comme Airbnb ou Uber, qui s’appuient sur les ressources et le travail de ses utilisateurs, obtiennent des valorisations boursières déconnectées de leur valeur intrinsèque. Airbnb a atteint ainsi 13 milliards de dollars de valorisation en octobre 2014, bien plus que le Groupe Accor : 9,2 milliards de capitalisation boursière en septembre 2014. De même, Uber culminait à 17 milliards de dollars de valorisation boursière en juin dernier, soit l’équivalent du réseau Hertz et Avis. Pour pallier ce manque de redistribution et prendre en compte la valeur de la participation des individus sur ces plateformes, plusieurs experts prônent la mise en place d’un revenu universel, qui serait versé à tout individu de sa naissance à sa mort.

De la participation à la gouvernance distribuée

Le collectif Oui Share défend une autre forme de participation, celle d’une gouvernance collaborative et distribuée. Selon Diana Filipova, l’une de ses coordinatrices :

Nous ne pouvons plus vivre dans un monde où la prise de décision est centralisée dans quelques mains tandis que les risques sont assumés par tous

Dans cet même ordre d’idée, l’equity crowdfunding ouvre la voie à une co-détention des entreprises par les citoyens, et ce de façon directe, donc plus impliquante, comme sur le site Wiseed. Le financement participatif permet à présent aux petites entreprises d’emprunter de l’argent directement auprès des particuliers, offrant une alternative aux banques et aux investisseurs traditionnels, comme sur Lendopolis :

Présentation de Lendopolis.

Autre initiative de gouvernance distribuée, cette fois au sein même d’une entreprise : le groupe Poult, une biscuiterie vieille de 130 ans. Cette société a tenté l’expérience de l’entreprise horizontale et participative, en refondant totalement son mode d’organisation : suppression de deux niveaux de management ; instauration d’un leadership tournant  tous les ans ; remplacement du comité de direction par une équipe projet d’entreprise rassemblant les différentes fonctions du groupe. Ils ont supprimé les primes, pour recentrer les travailleurs sur des objectifs collectifs et non personnels. Les investissements sont en partie gérés par les services concernés et des représentants des employés sont partie prenante des décisions globales d’investissement. Résultat : Poult a doublé sa production et enregistré une croissance de 13%.

Faut-il donc qu’à la participation s’ajoute un vrai accomplissement personnel ?

 

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