La société collaborative entre utopie et dystopie

Cinq revendications aux effets paradoxaux

#5: L’accomplissement personnel. Entre introspection et obsession

Enfin, l’accomplissement personnel arrive comme la cerise sur le gâteau…

La quête de sens

Ou peut-être est-ce un peu plus qu’une cerise ajoutée en conclusion du festin, dès lors que l’économie collaborative réussit vraiment à nous faire préférer l’usage sur la possession, voire à nous créer de nouvelles sociabilités… Ce qui est loin d’être garanti, du moins pour ceux qui n’en ont pas a priori le désir.

De fait, notre vie ne se résume plus aujourd’hui à gagner notre vie pour survivre et nourrir notre famille. Nous voulons être heureux, en phase avec nous-mêmes, nous cherchons à donner un sens à notre vie. Cette quête de sens a noirci les agendas des psys, dopé l’engagement associatif et la conscience écologique, donné une priorité à l’activité sur l’emploi, opéré un recentrage sur la famille et les proches, revalorisé le temps consacré à soi… Du moins en théorie…

Etre bien dans son corps, mais à quel prix ?

Pour être bien dans sa tête, il faut aussi être bien dans son corps. L’épanouissement personnel passe aussi par l’attention qui est portée au corps.

On voit ainsi se développer tous les outils numériques possibles et imaginables pour surveiller sa santé et adopter des comportements plus sains (balance connectée, fourchette intelligente, podomètre…). Cette préoccupation du bien-être pourrait tourner à l’obsession à force de collecter de plus en plus de données sur nous-mêmes. Car, en faisant plus confiance aux données captées qu’à nos sens, nous risquons de nous éloigner du corps, pour nous concentrer sur sa représentation virtuelle, chiffrée, qui reste une abstraction réductrice, et manquer ainsi l’objectif premier : «être bien dans son corps».

Le t-shirt connecté de Cityzen Sciences : monitoring du corps.

Quand le personnel et le professionnel se confondent

La considération de l’individu comme un tout englobant, et non d’un côté le travailleur, de l’autre le parent, le militant, le créatif, le sportif… a modifié notre rapport au milieu professionnel. Les temps professionnels et personnels sont imbriqués, nous valorisons de plus en plus les activités hors emploi et il est presque inconcevable aujourd’hui pour un travailleur de s’imaginer rester toute sa vie dans une même entreprise à faire le même métier. Et nous construisons notre CV comme un kit de compétences assemblées au fur et à mesure de nos expériences de vie.

Mais la pression subie dans les entreprises tend plus à faire déborder la sphère professionnelle sur le temps personnel que l’inverse, nous empêchant de réellement déconnecter, et l’exploitation de nos compétences externes à l’entreprise ne sont pas encore vraiment valorisées par ces dernières.

De l’accomplissement à la course à la performance

Cette quête d’accomplissement personnel peut parfois s’avérer angoissante, car elle peut se muer en une course à la performance. Le Big data, transformant l’intangible en données quantifiables, ne nous pousse-t-il pas mesurer tout et son contraire, et ainsi à être toujours plus efficaces dans notre recherche de mieux-être ou de mieux faire ?

Nous verrons sûrement naître d’ici peu des plateformes numériques qui se spécialiseront dans la mesure de l’accomplissement personnel, avec des indicateurs de bien-être et des tableaux de bord pour suivre l’évolution de notre bonheur. On verra sûrement aussi émerger des pratiques collaboratives du développement personnel, revisitant l’esprit hippie à la sauce numérique. Bref, nous n’aurons bientôt théoriquement plus d’excuse pour ne pas être épanoui(e). Mais alors, et la liberté dans tout ça ?!? Retour au point de départ…

L’économie collaborative entre utopie et dystopie

Liberté individuelle, autonomie, créativité, participation et accomplissement personnel : ces cinq revendications héritées des mouvements sociétaux, économiques et technologiques, si elles représentent de réelles évolutions positives dès lors qu’elles se concrétisent un tant soit peu, sont néanmoins à double tranchant.

Prôner la liberté individuelle en dehors d’une reconstruction politique commune ne risque-t-il pas de nous mener à une société du chacun pour soi ?

Rendre les individus autonomes sans reconstruction de mécanismes de solidarités ne conduit-il pas à une société du précariat et à une individualisation du risque qui aggraverait encore les inégalités ?

Nous enjoindre à la créativité sans plus distinguer l’amateur de l’artiste, ne banalise-t-il pas la création artistique, rendant son financement impossible ?

Une société complètement participative, si des mécanismes de redistribution de valeur, comme le revenu universel ou contributif ne sont pas déployés, n’aboutit-elle pas à une concentration de la valeur et du pouvoir au sein de quelques plateformes numériques ?

Et pour finir, l’importance portée à l’accomplissement personnel, s’il devient plus un devoir individuel qu’un «droit» universel, ne devient-il pas un indicateur déterminant de la valeur d’un individu et donc potentiellement la source d’une nouvelle exclusion ?

Que l’économie collaborative puisse nous faire avancer, participant à transformer nos façons de faire et de voir le monde, c’est indéniable. Mais de la simple consommation plus ou moins collaborative et une société nouvelle basée sur le partage et plus largement sur d’autres valeurs que la société d’hier, la route reste longue et semée d’embûches paradoxales.

Par Chrystèle Bazin

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