Apprendre à écrire ou apprendre à coder ?

Apprendre à écrire ou à coder ?

Les lignes de codes débarquent en primaire

Dans le futur, savoir coder sera peut-être aussi important que de savoir écrire ou de savoir compter, pour les individus cherchant un emploi bien sûr, mais aussi à l’échelle de la nation voire du monde. D’où l’idée qui se développe d’un apprentissage de la programmation dès l’école primaire. Mais est-ce possible sans revoir les priorités de l’école ?

Programmer ou être programmé(e) ?

Premier argument en faveur de l’apprentissage du code informatique lors de la scolarité : Syntec Numérique, le syndicat qui regroupe les entreprises du secteur, alerte les pouvoirs publics depuis des années sur les difficultés de recrutement d‘informaticiens correspondant à leurs besoins. L’émergence de structures éducatives hybrides illustre le décalage (ou «mismatch») entre formation et profils recherchés, à l’image de l’école 42, une école d’informatique gratuite ouverte à toutes les personnes âgées de 18 à 30 ans, sans condition de diplômes préalables, lancée à l’initiative du PDG de Free en France. 40 000 candidatures ont été reçues en seulement quelques semaines pour 1 000 admis.

D’autre part, la vie des individus, des collectivités comme des entreprises est de plus en plus régie par des algorithmes et des programmes informatiques dont la logique détermine une certaine façon de penser. Etre ignorant de cette logique pourrait conduire à une nouvelle forme d’analphabétisme et donc à une forme d’exclusion. Car contrairement à ce que nous pourrions penser, les nouvelles générations, qui baignent dans la technologie, s’avèrent être composées de bien plus de consommateurs que de concepteurs. Nos natifs du numérique (digital natives) pourraient bien être en réalité des illettrés du numérique (digital illetrates).

L’avertissement de Douglas Rushkoff, essayiste américain, pourrait alors prendre tout son sens :

Si nous ne construisons pas une société sachant au moins qu’il y a quelque chose qui s’appelle la programmation, nous finirons par ne pas être les programmeurs, mais les utilisateurs, ou, pire, les utilisés.

En d’autres termes : préférez-vous programmer ou être programmé(e) ? Ce propos rejoint celui de Lawrence Lessig, juriste américain, qui dix ans plus tôt, écrivait «le code est la loi».

L’apprentissage du code concentre ainsi un double enjeu et suscite par conséquent un débat au sein des acteurs de l’éducation : faut-il apprendre à coder aux enfants ? Inclure une nouvelle matière à l’école, alors que la lourdeur des programmes scolaires est régulièrement critiquée s’avère mission quasi impossible, à moins de supprimer un autre apprentissage…

Apprendre à coder dès le primaire…

En Estonie, depuis quelques années, dans les écoles primaires comme secondaires, l’apprentissage de la programmation informatique est devenue l’option reine, histoire que chaque enfant puisse concevoir ses propres applications pour PC, tablette ou smartphone. Tous les établissements la proposent peu à peu aux élèves. C’est l’école Gustav Adolf, en vis-à-vis des fortifications féodales de la vieille ville de Tallinn, qui sert de modèle en la matière. Et pas seulement parce que les trois développeurs à l’origine du logiciel de Skype, symbole de l’engouement pour les start-up dans le pays, y ont ciré les bancs. Dès six ou sept ans, et ce depuis près de six ans, les écoliers y découvrent l’art du code via des petits jeux. Qui se transforment en exercices de programmation de plus en plus pointue au fur et à mesure des classes de primaire, de collège et de lycée…

Et pour cause : apprendre à chercher sur Wikipédia ou à déplacer un curseur sur l’écran ne suffirait plus pour préparer les enfants au monde de demain. Certains pédagogues militent dès lors pour étoffer le programme de nouvelles compétences informatiques.

Mark Prensky, professeur de mathématiques américain et auteur de «From digital natives to digital wisdom – Hopeful essays for 21st Century Learning» préconise l’apprentissage du développement informatique comme enseignement fondamental dès le primaire, c'est-à-dire au même titre que la lecture et l’écriture. Quitte à délaisser l’écriture cursive !

Il est de plus en plus suivi par les patrons des grands groupes informatiques, comme Steve Jobs qui avait déclaré qu’«apprendre à programmer permet d’apprendre à penser».

Pour Gabe Newell, créateur de jeux vidéos et fondateur de Valve Corporation, le codage peut changer la vie des enfants :

Les programmeurs de demain sont les magiciens de demain. Ceux qui apparaîtront comme ayant des pouvoirs magiques !


Les finalistes des Broadcom Masters 2013, Daniel Lu et Chase Lewis, avec un Raspberry Pi, un ordinateur mono-carte conçu pour l’apprentissage de la programmation informatique et vendu à plus d'un million d’exemplaires en 2013.

Convaincus de la nécessité d’apprendre très tôt à coder, des membres du groupe LifeLong KinderGarden au MIT Media Lab ont développé un langage de programmation adapté aux enfants à partir de 7 ans : le logiciel Scratch.

L’Europe suit le mouvement, comme l’illustre l’enthousiasme de ce représentant de l’éducation nationale britannique : « les évolutions actuelles sont passionnantes et permettent de diffuser l’enseignement du codage informatique, ce qui est vital d’un point de vue éducatif et économique ».

Des coding goûters voient même le jour dans les grandes villes françaises réunissant des parents, des enfants et des informaticiens pour programmer ensemble

La course à l’acquisition de toujours plus de compétences pour une durée hebdomadaire égale (ou presque) soulève toutefois des inquiétudes. Si notre cerveau a évolué pour s’adapter au volume de connaissances, le risque d’une surcharge de travail provoquant des situations de stress informationnel est redouté.

En outre, pour acquérir correctement de nouvelles compétences, il est important d’avoir le temps d’assimiler les précédentes, voire de les mettre en veille...

La question de supprimer dans un premier temps des matières avant d’en ajouter de nouvelles se pose alors d’autant plus. Mais lesquelles ? Un choix plus que délicat !

Vers la fin de l’apprentissage de l’écriture cursive ?

Faut-il couper dans le programme d’histoire géographie ? Réduire le temps consacré aux arts plastiques au primaire ou supprimer l’apprentissage des langues mortes au collège ?

Avec la généralisation de l’écriture sur clavier, certains proposent plutôt de réduire le temps passé voire de supprimer l’apprentissage de l’écriture cursive aux niveaux primaire ou secondaire.


Exemple d’écriture cursive.

Cette idée pourrait même prochainement se concrétiser pour les collégiens de 45 des 50 Etats américains. Dès la rentrée de septembre 2014, l’écriture cursive ne serait désormais plus une obligation pour eux, contrairement à la saisie sur clavier qui, elle, deviendrait obligatoire.

En France, l’Education nationale cherche, de son côté, à faire évoluer l’écriture cursive vers une écriture plus proche de l’écriture typographiée. Ils ont récemment proposé aux enseignants de se référer à deux nouvelles polices pour apprendre l’écriture aux enfants. Les majuscules alambiquées ont dores et déjà disparu…


Police A.


Police B.

Vers la fin de l’utilisation de l’écriture manuscrite ?

Allons-nous un jour arrêter d’apprendre à écrire à la main ? 60% des Britanniques reconnaissent ne pas avoir eu recours à l’écriture manuscrite dans les six derniers mois. Et au collège, la saisie sur clavier est de plus en plus encouragée par les professeurs. Elle est notamment appréciée pour l’effet désinhibant qu’elle suscite chez les collégiens qui hésitent bien souvent à écrire à la main par crainte de se tromper. Sur ordinateur, il est facile de corriger ou de modifier sa copie.

Néanmoins, le ministère de l’éducation nationale français maintient :

L’usage de l’écriture manuscrite, malgré l’évolution des technologies, n’est pas obsolète. Elle fait l’objet d’un usage constant dans le monde du travail, le quotidien, malgré des échanges plus conséquents sous forme de messages typographiés.

Et l’écriture calligraphique serait plus centrale qu’on ne le pense dans le développement de nos capacités…

Écrire à la main favoriserait le développement psychomoteur des enfants

Le ministère de l’éducation nationale s’appuie sur un certain nombre d’études pour affirmer que « l’écriture et la lecture sont intimement liées. La reconnaissance des lettres passe autant par la mémoire du geste que par la mémoire visuelle. Quand on écrit, l’information nerveuse est codée dans certaines zones du cerveau ». Le simple fait de répéter le geste de l’écriture aide au développement de l’enfant, finalement «écrire à la main, c’est bon pour le cerveau».

Pour Jim brand, Directeur Ecole Montessori de Toronto, du nom de la créatrice d’une méthode d’apprentissage sensorielle où l’écriture est enseignée avant la lecture, «ce n’est pas tant le fait de développer une capacité d’écriture cursive pour un futur métier mais le processus lui-même d’apprentissage des courbes et déliés qui constitue le réel intérêt pour les éducateurs de Montessori».

L’arbitrage entre l’apprentissage de la programmation ou de l’écriture cursive n’a donc pas fini de faire débat, et ce n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres de la façon dont l’école et plus largement l’enseignement à tout âge sont remis en question, alors même que le numérique révolutionne nos rapports aux connaissances.

Par Anne-Yvonne Halloux-Jahier/Badim

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