Minority Report

Bienvenue dans l’ère post PC

Une interview d’Adam Greenfield sur «l’informatique ubiquitaire» à venir

«Everyware» : c'est le mot-valise («everywhere + hardware / software») inventé par Adam Greenfield, architecte de l'information, pour caractériser l'ère de l'informatique ubiquitaire, omniprésente car n'ayant plus besoin d'ordinateurs PC ou Mac. Soit un monde, qui sera bientôt le nôtre, dont tous les objets, lieux et corps constituent les composants d'une technologie devenue invisible.

Imaginez. Le salon, le train, l'automobile, l'atelier, la salle classe ou de réunion, le moindre instrument de cuisine deviennent des outils «intelligents». Les puces sortent de leur boîtier. Les capteurs d'informations se nichent partout, du panneau publicitaire au réfrigérateur, de la table du restaurant au col de chemise. Et les nanopuces RFID (Radio Frequency Identification), de reconnaissance vocale ou biométriques, identifient les personnes, les gestes, les objets, etc.

Cet univers «post-PC», où Internet et les technologies du numérique s'immiscent dans le moindre de nos gestes quotidiens, se construit sous nos yeux. C'est de lui dont parle Adam Greenfield dans son livre. D'aucuns qualifient cette révolution d'«ubimédia». Greenfield préfère l'expression «ubiciel», pour éviter «les contresens induits par la présence du terme média», ou reste au titre de son ouvrage : «Every[ware]»

Découvrez l'entretien, réalisé très classiquement par mail, de PC à PC, avec le mensuel Chronic'art au printemps 2008 : il n’a pas pris une ride ou presque depuis quatre ans !

Qu'est-ce que cette ère post-PC dont vous parlez dans votre livre ?

Ce que je cherche à décrire, c'est un environnement post-PC où tous les objets et lieux de la vie quotidienne - les tables, les pull-overs, les vélos, les tasses à café, les halls d'entrée, les chaussures, etc. - auraient acquis la capacité de sentir, stocker, traiter, présenter et transmettre de l'information. Pour moi, le fait de tourner le dos à «l'ordinateur» implique deux choses aussi évidentes que fondamentales. La première, c'est que les menus, fenêtres ou souris grâce auxquels nous interagissons avec le PC n'auront bientôt plus de sens particulier - cette nouvelle classe de services et d'outils informatiques nous imposera de revoir entièrement notre façon de penser l'interaction et les interfaces. La seconde, c'est qu'un nombre infini de situations du quotidien, d'environnements et d'échanges, que l'on voyait auparavant comme étant totalement séparés d'un contexte technique, devront être recréés en fonction de cette nouvelle logique de traitement de l'information numérique. Autrement dit, le traitement de l'information ne sera plus réservé à un moment d'attention clairement défini, assis devant notre PC, mais sera permanent, au cœur des moindres gestes de notre vie urbaine... et parfois nous ne nous en rendrons même pas compte.

Cette ère du post-PC, qu'on appelle parfois «ubimédia», nous annonce-t-elle une société ressemblant à celle de «Minority Report», film de Steven Spielberg d'après un livre de Philip K. Dick ?

Nous n'en avons pas conscience, mais nous expérimentons déjà cette ère post-PC. Si nous observons les choix que la société prend dans son ensemble, que ce soit au niveau des technologies de surveillance ou d'affichage, nous pouvons envisager le futur proche de nos environnements urbains de pays développés. Il est déjà possible de suivre les mouvements des personnes via leur mobile, même s'il est éteint ; il n'y a plus qu'à attendre que quelqu'un combine cette fonctionnalité avec une base de donnée relationnelle de «marketing comportemental» et serve les consommateurs en publicité ciblée et dynamique, telle qu'elle est illustrée dans «Minority Report». Des entreprises telles que JCDecaux sont plus qu'au courant de telles possibilités. De la même manière, les ostensibles exigences de sécurité publiques, dans un monde post-11-Septembre, post-Bali et post-Madrid sont d'ores et déjà invoquées pour justifier une surveillance et un suivi des individus de plus en plus intime. Tous les pass des J.O. de Pékin contiennent par exemple des puces RFID, et les autorités chinoises ont été plus ou moins claires quant à leur intérêt à suivre les mouvements des visiteurs des Jeux, et même à modéliser, à un niveau comportemental supérieur, ce qu'on peut tirer de tels mouvements. Comment pourrions-nous empêcher les répercussions les moins plaisantes de ces scénarios ? Pour moi, il en va de la responsabilité des autorités de régulation et au contrôle que peuvent exercer nos représentants gouvernementaux.

Arthur C. Clarke (2001, l'odyssée de l'espace) disait qu'une technologie suffisamment avancée serait «indiscernable de la magie». Cela vous paraît-il juste pour décrire l'impression que pourrait donner l'ubimédia ?

J'ai décrit le signe particulier du modèle interactif qu'est l'ubimedia en tant que «traitement de l'information se dissolvant dans le comportement», où il n'y a aucune trace visible de l'échange entre un utilisateur et un ou plusieurs systèmes techniques. Et c'est vrai : lorsque tout fonctionne comme il faut, il y a indéniablement quelque chose de magique, d'inné presque, qui ne demande pas d'effort. En fait, une grande part du désir de déployer des systèmes ubiquitaires vient du fait, principalement, qu'ils s'insèrent facilement dans nos actions quotidiennes. Il est donc assez sensé, à un certain niveau, que les designers s'en remettent à des métaphores sur la magie animiste, ou sur l'envoûtement, pour rendre la complexité inhérente de leurs systèmes compréhensible à leurs utilisateurs - voyez par exemple le travail de mon ami Mike Kuniavsky (fondateur d'Adaptive Path, ndlr). Le problème avec cette façon de penser, à mon avis, est qu'elle contient une part de déresponsabilisation ; car à travers cette vision des choses, cela relève d'une «action surnaturelle à distance», ce qui mène les utilisateurs à penser que ces systèmes sont des «boîtes noires» dont les agissements internes sont à la fois occultes et qu'ils ne seront jamais explicités. Bref, je ne crois pas que la mystification en la matière soit souhaitable.

Pour faire co-exister les objets du monde physique dans l'ubimédia, vous parlez de la nécessité de créer des ponts entre les atomes et les bits. Le RFID, les codes-barres ont été créés dans cet optique. Pourquoi est-ce important ?

Si vous souhaitez effectuer des opérations informatiques sur des objets du monde réel, des actions qui impliquent un lieu, temporel et spatial, ou n'importe quoi d'autre, ces objets devront d'abord être appréhendées virtuellement, selon les traces informationnelles qui les représentent. De ce point de vue, il est trivial de doter n'importe quel objet de cette fonctionnalité, et ce dès le début de sa conception. Mais il y a des tas d'objets pour lesquels, pour un tas de raisons, ces fonctionnalités seront difficile à intégrer : les chats, les tubes de dentifrice, les vieilles voitures... quant aux codes barres RFID à deux dimensions, il ne s'agit là, par rapport à ce que nous réserve l'avenir, que d'un moyen simple et peu coûteux d'importer de tels objets sur un marché virtuel.

Sous ce regard, cette ère post-PC va-t-elle à l'encontre des prédictions des chantres de la réalité virtuelle des années 1990 ou du «cyberespace» décrit par William Gibson dans «Neuromancien» ?

Dans une certaine mesure, l'ubimedia n'est qu'un cyberespace inverti - retourné dessus dessous et surimposé sur l'espace ordinaire. A mon sens, d'ailleurs, le monde quotidien est infiniment plus riche et intéressant que n'importe quelle réalité virtuelle.

L'une des difficultés pour l'ubimédia que vous pointez dans votre essai, est que les gens, globalement, n'en éprouvent pas forcément le besoin, qu'ils n'en voient pas forcément l'utilité. Pouvez-vous expliquer cette idée ?

C'est tout la différence entre la façon dont les gens perçoivent leurs besoins quotidiens et la façon dont une entreprise y voit des «exigences d'analyses commerciales». Personne ne se dit : «ce dont j'ai vraiment besoin, c'est d'un système de gestion ubiquitaire de mon foyer». A la rigueur, on peut apprécier l'idée que tous les outils numériques de notre vie quotidienne communiquent entre eux. De plus en plus de gens expriment un haut niveau de désir : ils veulent savoir s'il y a des embouteillages, comment se rendre au restaurant ou ils ont rendez-vous avec leurs amis, ou sont leurs enfants, ou ils ont rangé au printemps dernier leurs écharpes et leurs gants. C'est au designer de comprendre de telles volontés, d'utiliser toute son empathie pour produire des systèmes et des services qui permettent aux gens de satisfaire leurs désirs sans avoir besoin de se concentrer vraiment sur l'outil lui-même.

En terme économique, l'ubimédia suppose une bataille pour la «colonisation informatique des objets du quotidien» entre les grands acteurs hi-tech. Quelles sont les sociétés les plus impliquées dans cette stratégie ? Sony ? Microsoft ? Google ?...

Je ne dirais pas de toutes ces organisations qu'elles ont fait des incursions notables dans les objets du quotidien. A l'exception peut-être de Google et de ses services mobiles, qui affectent profondément la nature des conversations ou des situations dans lesquelles ils s'insèrent. On peut parler par exemple de services comme OneStar, qui est l'une des rares choses intéressantes que General Motors a fait durant ces vingt-cinq dernières années. Sous l'influence de OneStar, General Motors comprend de plus en plus le passager d'une voiture, qui en devient une plate-forme informatique et sensorielle. Malheureusement, cela ne transparaît pas encore sur la façon dont ils conçoivent, distribuent ou fabriquent leurs voitures, mais ce système représente indiscutablement une étape significative dans le fait de vouloir nous familiariser avec une puissance de traitement de l'information. Je citerais aussi l'exemple de Nike+ et du kit sportif de l'iPod, qui transforme une banale chaussure de «running» en un moniteur biométrique capable de transmettre, via le Web, les données de vos performances, et de faire en sorte que ces données deviennent des objets et des repères sociaux. Il est d'ailleurs intéressant de noter ici que l'on doit en grande partie ce design intégré à Nike et non à Apple ; cela montre bien ce qui se dessine en matière d'ubimedia pour notre vie quotidienne future...

D'un côté, l'émergence d'un standard unique favoriserait le développement de l'ubimédia ; de l'autre, cela impliquerait une nouvelle situation de monopole à la Microsoft, ce que les gens paraissent craindre plus que tout...

Il y a certainement matière à réflexion, dans la réalité de l'informatique ubiquitaire, par rapport au pouvoir - à l'influence - d'une ou plusieurs parties qui déterminent et imposent les standards techniques de l'interopérabilité des composants, des systèmes et des services. Une chose positive, quoiqu'il en soit : il semble qu'aucune société ne puisse faire désormais l'économie de l'accord de ses usagers. Microsoft et Sony se sont plus d'une fois tirés dans le pied en insistant sur le fait que leurs usagers devaient adopter un standard fermé et propriétaire dont ils ne voulaient pas : tapez «ATRAC» ou «PlaysForSure» sur Google si vous en doutez. De telles erreurs, humiliantes et coûteuses, ne peuvent laisser Microsoft ou Sony indifférents sur le fait que l'avenir se joue à partir de standards ouverts. Tout simplement parce que tout système commercialisé ayant une «surface d'attaque» aussi importante que l'ubimedia ne peut faire l'impasse sur la sécurité qui va de pair avec l'ouverture. Et l'ouverture minimise de fait l'influence des grandes entreprises. On a vu sur le Web, par exemple, comment les développeurs indépendants, utilisant et faisant la promotion des standards ouverts, ont été ceux qui ont montré la voie. Je ne crois pas il en sera autrement en ce qui concerne l'ubimédia.

À supposer que les questions d'interopérabilité soient résolues par un standard unique, le fait que les traces de vie individuelles puissent être stockées et répertoriées par quelques entités capables de fusionner les bases de données («data-mining») n'est-il pas un sérieux problème ?

Pour moi, le premier souci du «data-mining» n'est pas vraiment cette autorité centrale qui pourrait nous faire profiter d'une «conscience informationnelle totale». Même si la crainte est bien sûr fondée, nous allons tous profiter d'une telle conscience. Je pense que la réalité sera bien plus complexe et profonde qu'un simple scénario techno-orwellien.

Est-ce que ce n'est pas le concept même de protection de la vie privée qui va devenir définitivement caduque à l'ère de l'ubimédia ?

Je ne pense pas, personnellement, que la vie privée soit aujourd'hui une valeur désuète, ou qu'il ne soit pas possible de la protéger techniquement ou socialement. Ce que je pense, en revanche, c'est qu'un nombre non négligeable de ces notions fondamentales sur lesquelles reposent nos organisations sociales ou notre jurisprudence - l'attente légitime d'anonymat dans un lieu public, par exemple - se sont avérées être des spécificités locales issues d'affaires techno-sociales particulières, bien plus que des vérités universelles. Mais nous sommes d'accord que si l'intimité et le respect de la vie privée valent le coup, alors il faudra se battre pour les défendre...

Vous voulez dire que certains n'accordent aucune importance à la protection de leur vie privée, et donc de leurs données personnelles ?

Il y a beaucoup de gens qui, clairement, ne sont pas plus attachés que cela à ces valeurs et qui sont prêts à sacrifier le respect de leur vie privée, ou du moins leurs données personnelles à un «futur d'ouverture, de franchise et de confiance mutuelle», fondé sur la fiabilité des outils et des composants aujourd'hui disponibles. Ils ne se rendent d'ailleurs même pas compte qu'ils sacrifient là quelque chose d'important. Personnellement, je pense qu'il ne faut pas surestimer le danger de cette transparence totale, qui risque surtout de ne produire qu'un regrettable relâchement. Maintenant, c'est évident, il n'est pas facile de gérer l'apparence de notre moi dans un monde où il est si facile de glisser d'un masque à un autre. Et puis la malhonnêteté est un lubrifiant essentiel, sans lequel une société devient vite insupportable. Vous vous imaginez dans l'obligation de devoir dire tout ce que vous pensez, réellement, de vos voisins, amis, collègues ou parents, le tout en temps réel ? C'est hélas ce que prônent les défenseurs d'une transparence technologique universelle mais orientée en sous-estimant le rôle du secret et du mensonge dans la cohésion sociale.

Vous parlez dans votre livre du corps en tant que base de données et non plus réceptacle d'impressions (cf. le patch «SenseWear» de Bodymedia). Est-ce que la généralisation des machines transforme aussi la nature de l'homme ?

Non, je ne pense rien d'aussi profond. Je crois, néanmoins, que cela transforme nos comportements - ce que nous faisons de nos corps et pourquoi - d'une façon très significative. Personnellement, je peux vous parler de mon expérience avec le système Nike+ - je dois avouer qu'il est devenu pour moi indispensable et que j'aurais l'impression de faire un effort inutile sans lui. Dans le temps, j'étais un jogger qui ne se prenait pas la tête - j'étais dévoué à la course que je voyais comme une sorte de méditation en mouvement, un lieu de pure relaxation - ; aujourd'hui, depuis que mes performances sont enregistrées et transmises sur Internet, j'ai développé, de manière assez compulsive, je le reconnais, un esprit de compétition. Je n'accepte plus le fait d'avoir 45 secondes de retard sur un mile par rapport à mon ami, même si j'ai cinq ans de plus que lui ; plus généralement, même, j'ai du mal à envisager que quiconque appartenant à l'orbite de mon Nike+ puisse courir davantage que je ne le fais. C'est évident que je cours plus et plus vite depuis que cette activité est rattachée à la biométrie réticulaire. Et je ne vois plus le sport de la même manière depuis ; je vois la notion d'effort physique - et ma relation à mon corps - différemment.

N'est-ce pas un peu utopique de penser qu'il est possible de maîtriser, ou du moins d'orienter, notre devenir «ubiquiste» ? Les machines ne sont-elles pas déjà en train de nous échapper ?

Honnêtement, je crois que nous n'avons pas à nous préoccuper du problème des machines autonomes avant longtemps. Je suis en revanche beaucoup plus soucieux des programmes politiques et sociaux qui se dégagent des technologies ubiquitaires, présentées apparemment comme «neutres» et «naturelles».

Comme l'ont montré Heidegger, Habermas et McLuhan, pensez-vous que la machine n'est pas neutre ? L'ubimedia, justement, ne constitue-t-il pas une preuve éclatante de cette impossible neutralité de la technologie ?

C'est une question quotidienne pour moi. D'un côté, je pense qu'au-delà de cette question de savoir si un système technique est neutre ou pas se cachent des valeurs dont vous savez déjà qu'elles auront des implications sur notre liberté de choix et d'expérience. D'un autre côté, je me rallie au point de vue de Bruno Latour, contre la vision de Langdon Winner pour qui tout artefact a une politique dans tous les sens du terme. Pour Latour, quel que soit le désir politique inscrit dans la conception d'un artefact, les contextes dans lesquels se déploient ces artefacts sont si dynamiques qu'ils minimisent les intentions premières du créateur.

Qu'est-ce que ce contexte d'informations accessibles en permanence à tous et partout va changer ? Et va-t-on pour autant être mieux informé ?

Ce que nous voyons ici, c'est un monde où toute activité humaine génère sa propre donnée traçable, devenant ensuite sujet d'agrégation, d'analyse, de stockage permanent, d'une représentation et d'un signal potentiellement localisable de n'importe où. Je crois qu'il serait incroyable que cela ne transforme pas nos épistémologies formelles et personnelles. Serons-nous mieux informés ? Dans un sens superficiel, oui. Ma femme, mes amis et moi-mêmes avons déjà interrompus nos conversations pour aller chercher sur Google ou sur Wikipédia un nom qui ne nous revenait pas : voilà pourquoi est fait l'iPhone. Mais c'est une question bien plus profonde, et je ne pense pas que nous ayons aujourd'hui la conscience précise de ce à quoi vont ressembler nos sociétés ou nos psychés dans de tels contextes «post-PC».

Croyez-vous qu'il soit envisageable de refuser l'ubimédia, de dire «non» à un système dont on ne voudrait pas qu'il gère les choses à notre place ? Ou, au contraire, n'est-ce pas complètement illusoire et, surtout, absolument ingérable ?

En public oui, il est trop tard, c'est inévitable. Essayez par exemple de vous mouvoir dans le centre de Londres sans avoir vos traces enregistrées et analysées ! Mais chez nous, à domicile, je continue de penser que nous pouvons tout à fait nous déconnecter dès que nous le voulons. Est-ce que le fait de se désengager de la sorte, au moins pour un certain temps, permet de faire émerger un critère social de «performance» ? Est-ce que l'on peut, dans ces conditions, tirer son épingle du jeu dans le monde extrêmement compétitif que nous sommes en train de construire ? Je n'en sais rien... C'est une question à laquelle nous devons tous répondre, par rapport aux sociétés auxquelles nous appartenons, et c'est une réflexion qui va bien au-delà de l'influence des créateurs de systèmes ubimedia...

Est-ce qu'à l'avenir, lorsque l'ubimedia sera totalement développé et généralisé dans notre quotidien, le grand luxe ne sera pas justement le fait de pouvoir s'en passer ?

Tout le monde n'aura pas la chance de pouvoir choisir cette éventualité, c'est sûr. Ce que je vois venir en ce sens, c'est une «rupture numérique», plus envahissante et angoissante que celle qui est généralement présentée par les médias ou même certains spécialistes à propos de technologie. Aujourd'hui encore, on observe cette rupture entre ceux qui ont l'argent et l'accès, et ceux sans ressources qui n'ont rien. J'ai le sentiment que l'ubimedia va retourner cette analyse : les riches seront ceux qui pourront se défaire du réseau, y soustraire leur visibilité. On voit déjà de telles tendances dans le monde du mobile : le business modèle de l'opérateur britannique Blyk, par exemple, montre bien que les moins privilégiés sont ceux qui ont accès à une connectivité devenue «gratuite» grâce à la pub. Ceux-ci sont bien plus liés au système que les personnes qui ont les moyens de se payer un réseau sans pub et moins « encombré », qui leur laisse plus de liberté.

L'ubimédia, c'est aussi l'émergence de l'ordre et de la précision (caractéristiques des machines) dans un monde, le nôtre, de désordre, d'incertitude, de chaos. Comment expliquer ce paradoxe ? Et quel peuvent en être les conséquences ?

On sait que les systèmes numériques sont ainsi, que leurs représentations du monde et des situations sont binaires, granuleuses, étagées : «on» ou «off», 1 ou 0, oui ou non. Par opposition, donc, à des sentiments comme ceux que je peux avoir envers mes amis les plus proches, qui évoluent dans le temps et correspondent à un flux constant, et qui sont donc incomplets, inarticulés. Bref, quelque chose d'incroyablement difficile à représenter à travers un système numérique. Lorsque l'on contemple tout le spectre des relations profondément humaines de la vie quotidienne et ce qu'il en reste dans un système numérique, c'est agaçant. Je pense particulièrement à Deleuze et à son «Post-scriptum sur les sociétés de contrôle», où la discipline elle-même est devenu nomade, quelque chose d'immanent. Mais encore une fois, je ne vois pas cela comme une domination de l'homme par les machines ; plutôt comme la subordination de la volonté et des désirs à une logique inappropriée qui n'a rien à voir avec la façon dont la sensibilité et la psyché humaine expérimentent le monde.

Ces systèmes ordonnés ne risquent-ils pas de favoriser et de décupler le désordre dans le monde réel dans le sens où tout influence tout et partout de plus en plus ?

Je ne serai absolument pas surpris de voir, à l'avenir, des erreurs catastrophiques ou des défauts en cascade dans des systèmes ubiquitaires conçus à la va-vite.

Imaginez-vous une législation internationale pour faire respecter des règles et éviter les mauvaises surprises en la matière ? Quel type d'organisme pourrait être chargé de les édicter et de les faire respecter ?

Je crois que nous connaissons déjà des typologies d'organisation qui fonctionnent de la sorte : Wikipédia par exemple, ce que le spécialiste américain des NTIC Clay Shirky appelle un «agencement sans organisations». Dans les standards du web, on peut voir de la même manière comment des standards globaux ont émergé du travail de développeurs activistes. On observe de plus en plus de machines à fonctions évolutives et l'ubimédia va naturellement encourager le fait que la fonction des machines changent avec le temps par rapport à leur rôle initial imaginé par leur concepteur. Reste effectivement une question : comment gérer cela et faire en sorte que la situation ne devienne pas un jour incontrôlable ?

La solution n'est-elle pas de rendre les connexions à l'ère post-PC les plus proches possibles des règles de nos relations humaines, entre individus ?

D'un point de vue empirique, les gens semblent avoir un besoin irrépressible d'appliquer un schéma anthropomorphe aux artefacts existants autour d'eux, et pas seulement quand ils sont numériques ! Fabien Girardin et Nicolas Nova montrent dans leur pamphlet «Sliding Friction», qu'il suffit juste de rajouter des «sourcils» à un morceau de machine pour qu'elle soit perçue comme ayant une personnalité. De même, plus un artefact sera interactif, plus il sera difficile d'échapper à cette idée d'identification. Nous assignons des émotions aux artefacts interactifs, nous les traitons comme des êtres sociaux, voir comme des «êtres» égaux. Ce n'est donc pas une mauvaise idée pour les développeurs d'y insérer les mêmes standards qui se retrouvent dans la vie sociale et qu'un adulte humain bien socialisé sera à même de reconnaître : la discrétion, le tact, l'indulgence implicite en ce qui concerne les erreurs les plus triviales, etc. Bref, il est grand temps pour les développeurs de systèmes interactifs de se familiariser avec la littérature psychosociale. En général, je conseille à mes étudiants de commencer avec le sociologue canadien Erving Goffman.

Vous le dites, la machine est aussi perçue comme un «outil» social. N'est-ce pas un leurre ?

Il s'agit effectivement d'une mauvaise allocation des ressources et des désirs. Servons-nous des technologies d'information numérique pour ce qu'elles font le mieux, ne les installons pas là où elles peuvent nous faire du mal. Je vois en général la sphère sociale comme l'un des derniers lieux à investir par ces technologies - voyez par exemple mon article «Antisocial Networking» pour un point de vue plus approfondi sur ce thème.

On observe deux visions différentes des nouvelles technologies entre l'Occident et l'Asie. La première privilégie la technique et reste culturellement très rattaché au PC fixe. A l'inverse, le Japon n'a d'yeux que pour la mobilité et un usage a priori beaucoup plus ubiquiste des choses. L'ubimédia a-t-il plus de chance de se développer en Asie qu'en Occident ?

Le cliché veut que le public d'Extrême-Orient soit moins soucieux du respect de la vie privée et plus investi par des notions de progrès technique. C'est vrai en Corée du Sud, au Japon ou à Singapour, où une grande part des systèmes ubiquitaires existants sont le fait d'initiatives gouvernementales, en étroite relation avec les fabricants et le marché. Je me demande néanmoins si de telles initiatives sont vraiment bonnes... A mon avis, elles vont plus calcifier les préjugés que nous avons sur les systèmes ubiquitaires que leur permettre d'évoluer. D'un autre côté, il faut bien reconnaître qu'il est vraiment très plaisant de se promener à Hong Kong ou à Séoul avec ces systèmes de transit via RFID, bien plus que tout autre système métropolitain américain, par exemple.

En se sens, existe-t-il plusieurs voie d'accès à l'ubimédia, plusieurs possibilités de développement ?

Je crois qu'il y existera autant d'ubimedia que de cultures capables de l'adopter. Dans de très nombreux lieux, l'ordinateur de bureau n'a jamais été le moyen originel d'accéder à une information en réseau ; il est donc idiot de croire que le PC aura encore une influence notable dans le futur. Pour ma part, je suis opposé à la vision de Sanjay Jha, le PDG de Qualcomm, qui veut que pour accéder à l'Internet omniprésent de demain, nous devons nous appuyer dans la mesure du possible sur notre expérience de l'utilisation du PC. Il y a évidemment de la place pour que des centaines de fleurs bourgeonnent, s'adaptant parfaitement à des temporalités, à des lieux, à des publics et à des contextes propres et singuliers.

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