L’individu hypermoderne

L’individu hypermoderne

Une interview du sociologue et urbaniste François Ascher

L’usager du mobile comme du Net est un individu hypermoderne, et il le sera de plus en plus dans les prochaines années. Il est autonome et multiple, naviguant sans cesse sur le mode de l'hypertexte entre ses différents groupes d'appartenance, mais aussi ses espaces et ses moments de vie.

Grâce au SMS par exemple, il peut «s'échapper» quelques secondes d'une réunion pour son cocon familial, avant de «revenir» au travail. Il communique plus, et de façon plus diverse, avec cette difficulté de toujours avoir à choisir. Ce qui le pousse parfois à choisir... de ne pas choisir ! Telle était l’analyse de cet homme de réflexion qu’est resté François Ascher jusqu’à ce qu’il nous quitte peu avant l’été 2009. Dans la seconde vie de Culture Mobile depuis mai 2012, nous avons tenu à reprendre l’interview qu’il nous avait accordée en 2006, alors que le site démarrait. Car le moins qu’on puisse dire est que les propos qu’il nous tenait alors gardent aujourd’hui toute leur pertinence.

Quel est cet individu hypermoderne dont vous parlez dans vos ouvrages ?

L'individu hypermoderne, c'est d'abord quelqu'un de très moderne, à la recherche de plus en plus d'autonomie mais aussi de différence, avec une forte capacité d'appropriation des objets, des situations, des contextes, des relations de tous les jours...

Et ce «hyper» de hypermoderne ?

Cet individu est hypermoderne dans le sens de «hyper» en mathématique, c'est-à-dire à «n» dimensions.
Il appartient à différents champs sociaux, qui sont comme les divers textes d'un hypertexte. Et donc, grâce à des liens entre ces champs, il passe en permanence d'un texte à un autre : le texte du travail, celui de la famille, des amis, du quartier, etc. Ces textes peuvent avoir des grammaires sociales, des structures spécifiques. Ils supposent chacun un certain type de relations, un registre de comportements, ainsi que des valeurs différentes, locales ou globales, affectives ou hiérarchiques, de l'ordre du statut, de la solidarité, etc.
En permanence, l'individu hypermoderne passe d'un texte à un autre, soit physiquement par ses déplacements en vélo, en voiture ou en transport en commun, soit virtuellement, par exemple en utilisant Internet ou bien sûr grâce à son téléphone mobile à tout moment et en tout lieu. Il a la capacité de moduler, de faire varier sa personnalité, ses sentiments, ses types de relation et d'interaction en fonction des champs sociaux distincts, de la personne avec qui il est connecté, à laquelle il parle ou il écrit un SMS.

Dans ce jeu-là, quel est le rôle du mobile ?

C'est bien évidemment un outil majeur de la navigation dans la société hypertexte, qui permet à chacun de passer sans bouger d'un champ à un autre. Vous êtes assis à une terrasse de café, à discuter avec un ami, et votre patron vous appelle : de suite, il vous fait entrer dans un autre territoire, alors que physiquement vous êtes toujours à la terrasse d'un café. Mais cet hypertexte se joue tout autant dans la réalité physique.

Le téléphone mobile permettra de passer de plus en plus facilement d'un champ social à un autre, ce phénomène s'amplifiant avec la multiplicité de ses fonctions, du MMS à l'appareil photo, de la console de jeu à l'alerte médicale, du système de paiement au baladeur musical ?

Sans aucun doute. La question, en revanche, c'est de savoir si on pourra encore l'appeler un «téléphone» ou si l'on ne doit pas l'appeler un télécommunicateur. Car le «mobile» est déjà bien autre chose qu'un téléphone. Aujourd'hui, la part de l'usage phonique du téléphone mobile régresse, et ce mouvement participe de l'évolution toujours plus forte vers une société hypertexte, qui est également une société du clip, de la vitesse, mais aussi de la trace : le texte se lit en diagonale et s'archive plus aisément.

À ce titre, l'usage du SMS lorsqu'on est en réunion est très éclairant...

Parce qu'on peut lire tout en faisant autre chose. Pendant sa réunion de travail, on n'appartenait hier qu'à l'unique champ professionnel. Maintenant, même de façon fugace, chacun peut introduire dans cet espace hier réservé au texte du travail d'autres textes, professionnels, amicaux, familiaux, etc. Le télécommunicateur mobile permet de vivre en hypertexte.

Le mobile comme le Net ne participent-ils pas aussi à la multiplication des sujets et des cultures avec lesquelles nous pouvons entrer en contact ?

Dans la mesure où le mobile permet d'articuler des territoires différents, il participe à la construction d'un individu à la fois plus éclectique et plus cosmopolite, qui se fabrique une culture et un univers singuliers à partir d'éléments de plus en plus disparates. Par ailleurs, la métaphore de l'hypertexte est possible à cause de l'importance qu'à prise la communication dans nos sociétés. Ce n'est pas un hasard si l'on peut utiliser aujourd'hui cette métaphore, alors qu'elle n'aurait pas été comprise il y a cinq ans.

La société hypertexte est donc une société où l'on communique plus...

Les télécommunications non seulement ont multiplié les échanges «virtuels», mais elles n'ont pas pris la place des relations «réelles». Nous passons tous de plus en plus de temps en réunion et nous faisons toujours plus de kilomètres. Par ailleurs, en se généralisant et se banalisant, les télécommunications donnent aussi plus de valeur à tout ce qui ne se télécommunique pas. Ainsi, aujourd'hui, c'est le potentiel de face-à-face qui fait le prix de la localisation d'un bureau. Le toucher, l'odorat et le goût ont de beaux jours devant eux... Mais peut-être seront-ils un jour télécommunicables ?

Cette société de l'hypertexte repose sur un autre concept qui, lui aussi, colle aux évolutions du mobile d'aujourd'hui et de demain : l'hyperchoix...

L'important, c'est l'acte de choisir en lui-même, quelles qu'en soient les conditions. L'individu doit tout choisir, non seulement ce qu'il mange trois à cinq fois par jour, son corps aussi, et bien sûr ses objets personnels, sa famille, ses amitiés... Les actes humains relèvent non plus d'automatismes, de routines et de contraintes simples issues de votre milieu, mais de choix personnels. La voiture comme le mobile ou le Net en sont dès lors des instruments, en ce sens qu'ils permettent de choisir, par un déplacement physique ou virtuel, ou par la sélection d'une fonction, d'un usage, etc. Mais, à l'inverse, cet individu hypermoderne est parfois fatigué d'avoir à choisir, car ça prend du temps et demande des efforts...

Au bout d'un moment, l'hyperchoix atteint donc ses limites ?

A part les passionnés de technologie, la plupart des gens se rendent bien compte qu'ils utilisent à peine 5 ou 10% des fonctionnalités de leur mobile. Certains aiment pourtant l'idée de pouvoir à tous moments utiliser l'un de ces services qu'ils n'utilisent pas, alors que d'autres vont au contraire décider de se tourner vers un appareil plus simple, avec uniquement les deux ou trois fonctions élémentaires, juste pour éviter les menus déroulants, se rassurer, échapper à l'angoisse de l'hyperchoix, et pourquoi pas payer moins cher. C'est vrai que les modèles rustiques ont un avenir tout aussi fort que les modèles hypersophistiqués. Encore faudra-t-il qu'ils soient ultra-performants sur leurs fonctions de base, qu'ils laissent ouverte une part de choix pour ce client plus traditionnel...
Il faut que les gens puissent décider s'ils veulent ou non avoir un vaste choix d'usages... C'est un méta-choix, le choix d'avoir à choisir ou de ne pas pouvoir choisir...

Mais le téléphone mobile, en lui-même, aide à choisir ?

Oui. Le téléphone mobile est pour moi un instrument de maîtrise individuelle du temps et de l'espace, la fonction messagerie n'étant pas la moindre dans cette quête car elle nous donne la possibilité de nous «désynchroniser», mais aussi de nous «délocaliser» : communication selon son propre rythme, en temps réel ou en décalage, si l'on décide d'attendre avant de prendre connaissance de nos messages, et puis communication à distance, et de partout.
La vie sociale repose aujourd'hui beaucoup sur cette double faculté de synchronisation et de désynchronisation. Sous ce regard, le mobile est un outil du même ordre que les produits congelés sur le territoire de la nutrition : le couple du micro-onde et du produit congelé nous permet une désynchronisation et une délocalisation, c'est-à-dire de consommer un produit, très loin de son origine, et au moment où on l'a décidé, tout seul ou avec d'autres personnes.

N'y a-t-il pas avec la convergence une promesse de plus de fluidité encore ?

Pour moi, la vraie question est moins la convergence que l'articulation entre les différents terminaux, qui n'est pas encore tout à fait parfaite.

Bref, tout ce qui vous donne plus de maîtrise du temps et de l'espace...

Est-ce que demain les branches de mes lunettes ne feront pas oreillette Bluetooth pour me permettre d'avoir toutes les fonctions sur un seul terminal ? Et aurais-je envie de ça ? C'est vrai que je fais des trous dans mes poches avec tous les appareils que je trimballe. Et puis je manque de mains pour faire en même temps tout ce que je voudrais faire.
Et les Américains, en plus, doivent pouvoir se déplacer avec leur tasse à café... C'est peut-être pourquoi le Blackberry se développe bien aux États-Unis, il fait à la fois PDA, e-mails et téléphone mobile. C'est aussi ce qui rend très utile l'oreillette Bluetooth.

L'avenir ne se joue donc pas seulement sur des questions de technologie...

L'enjeu majeur n'est ni la fusion des terminaux ni la montée en puissance technologique, mais l'ergonomie des dispositifs de télécommunications qui vont le mieux permettre le fonctionnement de la société hypertexte. L'individu ne cherche pas à fusionner ses activités, mais à mieux les articuler.

Autrement dit : dans les cinq ans qui viennent, vous ne croyez pas à la révolution de la convergence des télécommunications ?

En tout cas pas à ce rêve de la convergence intégrale ! Je ne crois pas à l'idée de l'appareil tout en un qui remplacerait tous les autres. Nous sommes aussi dans une société dite «du risque», c'est-à-dire que les individus hypermodernes, comme les entreprises d'ailleurs, ont besoin de redondances pour faire face à d'éventuelles pannes. Le terminal unique est de ce point de vue risqué. Avoir plusieurs objets en partie redondants, c'est aussi une façon de gérer les risques de casse ou de vol. Nous sommes les «risk-managers» de notre vie quotidienne.

La vidéo d’un événement organisé en août 2009 par l’Institut pour la ville, en hommage à François Ascher, décédé un peu plus de deux mois auparavant.

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