Se déconnecter ? Oui mais pas trop !

Et si l’on inventait un nouvel art de vivre numérique ?

Depuis un an, Orange mène un projet de réflexion sur la façon dont les nouvelles technologies changent notre rapport au temps. Ce Collectif du temps, relayé par le site le collectif, interroge les conséquences de notre connexion permanente via tous nos écrans. Ne devient-elle pas une nouvelle norme sociale, nous obligeant à nous justifier si nous ne répondons pas à tous nos messages dans l’instant ? Face à l’hyper connexion et ses excès apparaît une volonté de se couper de l’Internet. Mais entre ces deux extrêmes se dessine un nouvel art de vivre autour de l’idée d’une déconnexion partielle, et bien sûr choisie.

Trouver le «bon tempo»

Les nouveaux outils de l’âge digital et leur multitude d’écrans ne sont-ils pas à la fois l’une des causes de notre difficulté à bien gérer notre temps et paradoxalement l’une des solutions pour atteindre l’objectif d’une meilleure maîtrise ? À l’heure du trop plein numérique, n’est-ce pas justement à chacun de définir ses propres règles de mieux-vivre technologique, social et psychologique ?

C’est en tout cas le point de vue de Dominique Cardon, sociologue au Laboratoire des usages des Orange Labs. Il analyse en des mots très clairs la façon dont l’usage des NTIC transforme notre rapport au temps :

Depuis quinze ans, les outils de communication ont tendance à nous désynchroniser. Ils nous donnent le sentiment d’accélération du temps. En outre, nous sommes avec les autres sans nécessairement être ensemble. Même si nous vivons dans un monde où tous les temps se superposent, chacun semble cultiver l’envie de préserver du temps pour soi. Les temps de déconnexion illustrent bien cette tendance.

«Déconnexion» ? Le mot est lancé et, venant d’un opérateur de télécommunications, il peut surprendre. Chez Orange France, l’ambition du «Collectif du temps», explique Cardon, est de «contribuer à la mise en place de règles de bon usage des nouvelles technologies permettant aux salariés de mieux s’y retrouver et d’instaurer des “temps blancs” de déconnexion.»

Car au-delà de ce besoin de «trouver le bon tempo» que souligne le sociologue, la «déconnexion» (même partielle) ne serait-elle pas en train de devenir un phénomène de société ? Et si oui, comment l’expliquer ?

Quand une marque en appelle à la déconnexion

Signe d’époque : une publicité récente pour la barre chocolatée Kit Kat met en scène le discours de la déconnexion volontaire… «Le monde entier devient une immense zone Wi-Fi», explique l’annonce, qui ajoute : «jusqu’au Mont Everest», désormais connecté lui aussi ! D’où la proposition d’un «break», d’une pause au sein d’une «free no Wi-Fi zone» de quelques mètres carrés, telle que celles mises en place en janvier 2013 à Amsterdam et Amstelveen aux Pays-Bas. Une pause dédiée à la «vraie conversation», à «la lecture d’un bon vieux journal» et bien sûr à la consommation de Kit Kat en toute tranquillité, c’est-à-dire totalement déconnecté.


Opération d’ambiant marketing sur le concept de la déconnexion orchestrée à Amsterdam et Amstelveen par l’agence JWT Amsterdam pour la marque Kit Kat. (Photo JWT Amsterdam-Tim Keen)

Au-delà de son côté gentiment provocateur et astucieusement marketing, cette annonce est pour la marque une façon de rebondir sur ce qu’elle perçoit comme une vraie tendance à la déconnexion. Elle fait écho, comme son exact inverse, au livre d’un auteur américain, Brian X. Chen, relatif à la façon dont l’hyper connexion via nos smartphones nous enfermerait dans une sorte de nouvelle prison mentale, et dont le titre complet est : «Always on, how the IPhone unlocked the anything-anytime-anywhere future, and locked us» (Da Capo Press, 2012).

D’un côté donc, cet «always on», cette incapacité à débrancher qui s’incarne dans la dépendance, voire l’addiction aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. De l’autre côté, la revendication toute récente d’une déconnexion totale. Soit un mouvement contradictoire qui annonce clairement une sorte d’éthique de la multi connexion, avec l’édiction de nouvelles règles d’usage des objets de notre nouveau monde numérique pour retrouver un quant à soi, un temps, une respiration rendus plus difficiles par cette injonction sociale qui consiste à être joignable en permanence…

Le syndrome de la panne

6 juillet 2012 en France, la panne d’Orange empêche ses 26 millions de clients mobiles de passer des appels, d'envoyer des SMS et d'accéder à l'Internet mobile sur l'ensemble du territoire pendant une douzaine d’heures. Qui, parmi les usagers lors de cet étrange moment, n’a pas ressenti une incompréhension presque panique, une impression d’impuissance, un manque, ou encore le stress de vivre subitement sans SMS et sans coup de fil ? Le sentiment d’angoisse à l’idée d’être hors connexion correspond à ce l’on appelle le syndrome de la panne.

C’est en effet dans ce genre de situation, de crise sans cause apparente (puisque l’on ne connaît pas la nature du problème), bien plus que lorsque l’on perd ou que l’on se fait voler son mobile, que l’on réalise l’importance cruciale qu’a pris dans notre quotidien la capacité à rester joignable et pouvoir se connecter à tout instant ! Voire, pour certains «hyper connectés», notre dépendance sociale et psychologique aux outils numériques, téléphone et Internet confondus.

Reste que ce 6 juillet 2012, le souci s’est avéré totalement accidentel, la faute à un «bug logiciel». Mais bien souvent, par exemple lors de la panne vécue par les clients de l’opérateur britannique O2 fin décembre 2009, la panne tient justement à la saturation du réseau. Pour le coup, les infrastructures de O2 UK avaient tout simplement été incapables de faire face à la multiplication des connexions des possesseurs d’un iPhone… Car les usagers d’un iPhone consomment en moyenne dix fois plus de bande passante que n’importe quel autre possesseur de smartphone !

Êtes-vous «nomophobiques» ?

En 2013, chez un opérateur comme Orange, il n’y a quasiment aucun risque de panne pour cause de saturation du réseau. Le symbole de la panne de O2 au passage de 2009 à 2010 n’en reste pas moins très fort : trop de gens connectés qui se connectent trop longtemps, et les voilà dans l’incapacité d’utiliser leur précieux smartphone… Tout naturellement, l’angoisse d’être déconnecté grandit au fur et à mesure que notre mobile devient indispensable. Avec des smartphones toujours plus sophistiqués, et des applications toujours plus ingénieuses, il devient réellement difficile de s’en séparer. Pour preuve : selon une étude réalisée par le cabinet Mingle Trend (février 2013), 22% des français reconnaissent être incapables de se passer de leur téléphone portable pendant plus d’une journée.

Cette addiction a été conceptualisée sous le terme de nomophobie. Le mot est une contraction de «no mobile phobia», signifiant cette angoisse aiguë à l’idée de perdre son téléphone mobile ou encore l’incapacité à vivre sans. Aux Etats-Unis, cette maladie, si l’on peut l’appeler ainsi, atteindrait 77 % des 18-24 ans et 68 % des 25-34 ans ! Selon le cabinet américain AllAboutCounselling, les symptômes du mal iraient de la crise de panique en cas de batterie à plat au désir obsessionnel et persistant sur le long terme d’avoir toujours son appareil avec soi…

«Es-tu, toi aussi, nomophobe ?», une vidéo assez drôle du bloggeur Erick Bernard (matelesurlenet.com) sur le thème de cette «nomophobie» qui nous guette tous…

En réalité, la nomophobie n’est pas un phénomène totalement nouveau, car il renvoie à un TOC (trouble obsessif et compulsif) analysé dès les années 1990 : la cyberdépendance. Cette dépendance se manifeste par des addictions ou pratiques excessives liées aux écrans, du PC à la tablette en passant par la console ou le smartphone. D’après l’Institut universitaire sur les dépendances, les cyberdépendants passent ainsi de 70 à 90 heures par semaine sur Internet. Mais même sans aller jusque-là, 41% des français interrogés par le CREDOC pour l’une de ses études en 2011 reconnaissent ne pas pouvoir se passer d’Internet de quelques heures à trois jours maximum sans ressentir un manque…


Graphique tiré de l’enquête «CREDOC, Enquête «Conditions de vie et Aspirations», juin 2011» in «La diffusion des technologies de l’information et de la communication dans la société française (2011)». Source CREDOC.

Être cyberdépendant : est-ce un vrai problème ?

Selon l’OFCOM, autorité de régulation des télécoms au Royaume-Uni, ce type de dépendance touche tout particulièrement les utilisateurs de smartphone, 81% d’entre eux gardant par exemple leur mobile allumé en permanence, jusqu’au lit – même si c’est peut-être juste pour sa fonction «réveil matin»… Plus inquiétant : ce seraient les jeunes, voire les très jeunes les plus touchés, à l’instar des Coréens du Sud de 12 à 15 ans, dont 11% de la population serait atteinte de «nomophobie»…

Mais est-ce vraiment une maladie ? Et est-ce si grave ? Quoi qu’il en soit, selon Roland Jouvent, professeur de psychiatrie à l’université de Paris 6, on aurait tort d’ignorer le problème. Comme il l’explique, «une communication humaine est un échange cognitif et émotionnel. Le corps y joue le rôle d'un régulateur de l'esprit. Il envoie notamment des signaux pour le calmer. Or, les nouvelles technologies empêchent cette régulation corporelle de l'activité psychique. Elles empêchent de connaître l'état de celui qui envoie le mail. Il n'y a plus de régulation par l'émotion partagée.» Aussi, «les échanges habituels entre deux personnes sont une communication autonome, implicite, non consciente, rapide et économique en énergie, alors que les mails sont un traitement contrôlé de l'information. Les mails incessants sont dévitalisés et quantitativement inhumains. Cette saturation de l'information est cognitivement harcelante. Elle implique deux cerveaux qui s'emballent, sans frein. Et plus on est fatigué, moins notre cerveau est capable de traiter l'information, plus on se surmène. C'est un cercle vicieux qui peut favoriser le burn-out.»

«Sans portable... insupportable ?», film sur le thème de l'addiction au mobile, réalisé en 2010 par des jeunes de la maison de quartier de Goise à Niort… avec un smartphone !

De l’hyper connexion à la déconnexion…

C’est précisément après un burn-out et avoir frôlé le pire que le bloggeur Thierry Crouzet décide de «débrancher». Son accident cardiaque est en effet diagnostiqué comme une conséquence de sa cyberdépendance. Suite à quoi il «décroche» d’Internet et des réseaux sociaux pendant six mois. Selon ses propres termes, il retrouve le goût des petites choses du quotidien, et tire un livre de son décrochage. Sans aller jusqu’à cette radicalité, nombreux sont ceux qui réclament aujourd’hui le droit à la déconnexion.

En effet, dix ans après la fameuse fracture numérique, apparaît un phénomène  nouveau, la déconnexion volontaire, décrit très précisément par Havas média. Les déconnectés choisis, en particulier, correspondent à une frange de la population française qui serait prête à se déconnecter, soit temporairement, soit en permanence.  Ils représenteraient environ 11% de la population totale, et correspondraient à deux groupes : les «flippés» et les «déconnectés 2.0».

Ne seriez-vous pas un peu «déconnecté 2.0» ?

Les flippés auraient en majorité entre 35 et 59 ans, et des revenus supérieurs. Ils sont méfiants vis-à-vis de la circulation de leurs données personnelles sur le Net et de possibles détournements. Ici, c’est la question de nos libertés numériques qui se pose. Les flippés s’autolimitent donc dans leur circulation sur la Toile pour laisser le moins de «traces» possibles de leur passage.

Quant aux déconnectés 2.0, ce seraient plutôt aujourd’hui des cadres supérieurs, de 25 à 49 ans, qui aiment se couper de la technologie omniprésente, aiment à chercher d’autres sources d’information qu’à travers le Net. Ils prennent une certaine distance avec les NTIC, et leur anticonformisme est assumé. La question ici posée est celle d’un temps à soi retrouvé.

La déconnexion semble donc bien plus qu’un phénomène de mode passager : «La déconnexion est une tendance émergente en Europe, aux Etats-Unis et au Japon » explique Rémy Oudghiri, directeur du département Tendances chez Ipsos. Il poursuit :

Nous avons franchi un palier avec les smartphones. Après un engouement initial arrive le retour de bâton. Les personnes ont le sentiment de ne plus vivre le moment présent et d'être moins efficaces car trop sollicitées.

La déconnexion pour retrouver le sens de nos relations ?

Certes, selon une étude de l’institut CSA de fin 2012, titrée «Du temps et des connexions», non seulement les nouvelles technologies nous feraient gagner du temps mais aussi et surtout ne nous causeraient aucun stress particulier en plus.  La question des types de liens que nous entretenons via les réseaux sociaux et plus largement notre nouveau monde numérique, n’en reste pas moins posée. Selon certains sociologues, les NTIC nous permettent en effet d’avoir de nouveaux liens sociaux, mais paradoxalement, alimentent notre peur de l’intimité. En réaction à cela, un mouvement de fond se fait jour prônant un retour aux «vrais liens sociaux». Deux faits en témoignent.

D’une part, de nouvelles applications apparaissent pour réincarner ses relations sociales. Sonar analyse ainsi nos comptes Facebook, Twitter ou Foursquare pour nous prévenir si nos contacts se trouvent dans notre périmètre géographique, et nous permettre de les voir réellement…

D’autre part, des initiatives collectives prônent désormais le retour aux «vrais liens sociaux» à travers la déconnexion partielle. Depuis trois ans déjà, l’association Reboot organise aux Etats-Unis une fois par an le «national day of unplugging». Sa dernière édition s’est déroulée le en mars 2013. Portables et tablettes éteints, les participants sont invités à «recréer» du lien social, affectif, avec des contacts de visu. Et le plus étonnant, c’est que ces Américains, déconnectés d’un jour, sont la plupart du temps eux-mêmes très connectés de façon générale…

Comment débrancher son smartphone, au moins une journée par an ? C’est cette question à laquelle répondent de jeunes Américains plutôt très connectés dans cette vidéo de promotion (en anglais) du «national day of unplugging» de l’association Reboot.

Pas besoin d’aller jusqu’à l’île de la déconnexion !

Il y a la déconnexion partielle le temps d’une journée, pour se réoxygéner sans pour autant quitter son quotidien, mais il y a aussi la déconnexion totale pour couples richissimes au bord du burn-out : à plus de 10 000 euros la semaine pour deux, Petit-Saint-Vincent (PSV), île privée des Grenadines d'un kilomètre et demi de long au cœur des Caraïbes, invite les hyper connectés qui en ont les moyens de vivre un moment sans Internet du téléphone, coupés du monde, en théorie dans le zen le plus absolu…

Et que se passe-t-il, une fois revenu à la maison et au bureau quand tous les téléphones n’arrêtent plus de sonner et la messagerie explose ? Au delà de l’anecdote, le rêve de pacotilles que représente cette île privée est avant toute chose le signe d’un changement d’époque : le « tout connecté », partout et en permanence, n’est plus aussi désirable aujourd’hui qu’il y a ne serait-ce qu’une dizaine d’années, en particulier pour les classes supérieures, cultivées et le plus souvent suractives… 

Le mouvement de déconnexion est «tout sauf idéologique, note Rémy Oudghiri d’Ipsos. Les utilisateurs rentrent dans une phase d'autorégulation, une recherche de codes de bonne conduite pour gérer ces nouveaux objets technologiques.»  

L’enjeu est donc bien, selon les mots du sociologue des Orange Labs Dominique Cardon au début de notre article, de trouver le «bon tempo», entre le «on» et le «off»… Enjeu de société, enjeu pour pas mal de petites et grandes entreprises comme Orange, et bien sûr enjeu individuel. Il y a ceux, plutôt rares, qui troquent leur smartphone contre un bon vieux portable, s’autocensurant pour ne passer que des appels téléphoniques via cet outil. Mais il y a surtout cette façon dont de plus en plus de personnes apprennent à gérer leurs différents moments de vie, coupant toute connexion quelques heures ou un week-end. Bref, aujourd’hui chacun est amené à créer, pour lui-même et ses proches, de nouvelles règles de gestion d’usages de ses si merveilleux appareils et applications de notre vie connectée.

«Disconnected» : un court métrage (en anglais) de 30 minutes, réalisé par F.C.Rabbath, 2010. Synopsis : et si un gouvernement décidait de couper sa population de tout moyen de communication ?

Article rédigé par Noon.

Et pour aller plus loin

«N'oubliez jamais d'utiliser le bouton marche-arrêt de votre téléphone, le téléphone est censé être votre esclave, pas l’inverse» : c'est le conseil de Martin Cooper, l'inventeur du premier portable filmé par Francetvinfo à l’occasion de l'anniversaire le 3 avril 2013 des 40 ans du téléphone portable.

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