Travailler demain

Travailler demain

Sans bureaux, patrons ni salariés, quelle société ?

Le monde du travail est en pleine partie de chamboule-tout. Nous quittons l’ère industrielle et le triptyque qui lui est propre : patronat, salariat, bureaux. Plusieurs mouvements viennent percurter l’organisation du travail. D’abord celui de l’économie numérique et de l’automatisation à tout-va à des fins d’optimisation et de performance. Ensuite celui de l’économie collaborative qui promeut une nouvelle façon de travailler autour du partage. Que la balance penche demain d’un côté ou au contraire de l’autre, la technologie s’affirme comme un moteur clé de transformation.

Demain une société d’abeilles ?

Et si demain ce n’était ni la cigale ni la fourmi le meilleur symbole de la morale du travail, mais l’abeille ? Le travail, oui, mais pas sans plaisir ! L’abeille incarne l’utopie d'une société où le travail deviendrait enfin épanouissant, où l’on butinerait d’une activité à une autre, inscouciants et volages. Le travail de pollinisation de l’abeille ne crée pas de valeur directe mais, sans lui, aucune production n’existerait. Ainsi une activité ne serait pas forcément créatrice de richesse immédiatement, mais participerait d’un tout qui, lui, serait fructueux.

C’est le monde du partage, celui de l’économie collaborative ou contributive : chacun apporte quelque chose à l’ensemble et le tout est supérieur à la somme des parties. Même si chaque partie ne reçoit pas une rémunération directe et individuelle de son travail, elle bénéficie d’une façon ou d’une autre de cette mise en commun de l’activité humaine. L’utopie d’une telle société tient probablement dans cette idée que les flux d’échange s’équilibreraient de façon naturelle.

Demain une société de fourmis ?

Demain pourrait aussi être le règne des fourmis, des robots et des hommes, un monde où l’automatisation du travail aura renvoyé les hommes à la maison et qui s’inscrit dans le mouvement de l’économie numérique.

Les fourmis communiquent entre elles en sécrétant des phéromones, pour indiquer leur position, ce qu’elles ont trouvé, pour alerter les autres d’un danger, etc. Certains chercheurs s‘appuient sur ce fonctionnement pour essayer de créer une intelligence artificielle qui atteindrait le degré d’efficacité d’une fourmillière. Les robots et programmes échangent en mode « peer-to-peer » afin de maintenir un équilibre global, ce qui permettrait théoriquement de créer un écosystème autonome, où l’humain serait de moins en moins nécessaire au contraire des robots sous toutes les formes qui en seraient le cœur.

Le titre du roman de Steinbeck Des souris et des hommes est inspiré d’un poème de Robert Burns : Les plans les mieux conçus des souris et des hommes souvent ne se réalisent pas. Ces deux ouvrages mettent en garde les hommes contre leur aveuglement quand il s’agit de réaliser un rêve : ils dépensent toute leur énergie à échafauder des statégies pour y parvenir sans plus jamais questionner le bien-fondé ou la faisabilité dudit rêve.

Ici, nous sommes de fait dans le monde de l’ultra performance, le monde de la robotisation et de la numérisation du travail. Un monde rêvé mais probablement pas un monde de rêve…

La technologie : ce pharmakon qui change la société

Peu importe la métaphore littéraire, La Fontaine ou Steinbeck, ce qui est certain, c’est que le monde du travail connaît une mutation radicale, aussi forte que celle qui a surgi lors de l’avènement de l’ère industrielle, avec le Fordisme, et qui a façonné les institutions qui nous entourent : droit et organisation du travail, salariat, lieux de travail...

Et Il y a un point commun entre l’économie de la contribution et l’économie numérique : la technologie comme moteur de transformation. Et nous le savons bien aujourd’hui, la technologie est un pharmakon, à la fois remède et poison, mais aussi bouc émissaire. Tout dépend de la façon dont on s’en sert.

Une nouvelle «nouvelle économie» ?

Avec son association Ars Industrialis et l’Institut de recherche et d’innovation du Centre Pompidou qu’il dirige (voir notre article L'IRI, c'est quoi ?), le philosophe Bernard Stiegler a travaillé sur cette notion de pharmakon et l’a appliquée aux nouvelles technologies et à leur usage. Il considère que l’automatisation, sauf à n’être qu’un poison, doit être déclinée selon les logiques de l’économie contributive plutôt que celles de la société de consommation, selon lui condamnée dans son état actuel…

La société consumériste nous encourage à consommer ce dont nous n’avons pas besoin en exploitant notre irresponsabilité. Il convient de toujours avoir le dernier modèle de téléphone, peu importe si le précedent fonctionne encore, si le nouveau pose des problèmes de consommation de ressources rares ou si les ouvriers le fabriquent dans un état de quasi esclavage. Les stratégies publicitaires et marketing travaillent sans relâche pour nous donner le goût de toujours consommer plus, sans se poser de question, sans se soucier des montagnes de déchets, de pollution et de misère que notre société génère dans sa fuite en avant.


Oui Share Festival 2014, Paris.

Mais les impératifs écologiques et sociaux nous ont rattrappés : le développement durable, le commerce équitable, le bio, le tri, le recylcage, le co-voiturage, le do it yourself… se sont invités dans notre quotidien. Nous vivons de plus en plus aujourd’hui dans une société qui nous enjoint à reprendre notre part de responsabilité et qui réclame notre participation : les consommateurs sont devenus des «conso-acteurs», des produsers, des utilisateurs.

Un nouveau type d’économie semble commencer à se construire sur la contribution. Avec le développement d’Internet, nous voyons émerger de nouvelles façons de produire, de créer et de travailler : co-création, travail collaboratif, open design, fablabs… Nous avons vu naître Wikipédia, la première encyclopédie collaborative, Flickr, la plateforme de partage de photos en ligne, YouTube, la télévision des productions amateur, Ebay, la plateforme d’enchères entre particuliers… Des sites d’échanges et de trocs se sont multipliés : le Couchsurfing, hébergement gratuit entre particuliers, Streetbank, prêts d’objets entre voisins…


Manifestation contre les Google Bus à San Francisco. La population dénonce l’explosion des prix de l’immobilier à cause de l’arrivée des techies de la Silicon Valley dont les salaires sont trois fois plus élevés que ceux de la moyenne des habitants de San Francisco.

Mais rien ne prouve que cette économie naissante résoudra les problématiques que nous affrontons dans ce 21e siècle ; elle semble cela dit mieux armée pour y répondre. Gardons également en tête que les inégalités dans la répartition des richesses sont bien plus fortes aujourd’hui qu’elles ne l’étaient il y a trente ans. Nous retrouvons les niveaux d’inégalité du début du 20e siècle, comme en témoignent les travaux de Thomas Piketty dans son livre à succès Le Capital au XXIe siècle ou les manifestations virulentes à San Francisco contre les Google Bus, symboles d’une disparité devenue insupportable entre la population de plus en plus pauvre de San Francisco et les techies de plus en plus riches de la nouvelle économie.

Un futur d’abeilles ou de fourmis robotiques ?

L’automatisation et plus largement les nouvelles technologies vont quoi qu’il arrive profondément changer notre façon de travailler, le modèle du salariat-patronat étant intrinsèquement lié à la société industrielle. Mais dans quel sens et selon quelles logiques, ceux de l’abeille collaborative ou de la fourmi robotisée ? Et avec quelles implications pour nos sociétés ? Ce sera quoi «travailler» dans le futur ?

Pour ébaucher une réponse à ces quesitons, projetons-nous, à partir de ces deux tendances lourdes de la contribution et de l’ultra performance, et faisons les hypothèses suivantes :

1) Dans l’archétype de l’économie collaborative, la technologie est un outil qui accompagne les humains dans leur travail ;
2) Dans l’archétype de l’économie numérique, la technologie remplace les humains dans leur travail.

Supposons que nous soyons en 2025 ou en 2030, forçons le trait et observons le contraste entre ces deux visions poussées jusqu’au bout à travers ces trois piliers du travail : le patronat, le salariat et le bureau.

Attention : si cet article d’anticipation se fonde sur des éléments tangibles, nous avons pris quelques libertés narratives. De nombreux exemples ont été inventés ou exagérés afin de rendre plus concret la situation projetée. Nous avons aussi caricaturé les scénarios afin de les rendre plus percutants. L’avenir du travail sera beaucoup plus nuancé et bien différent de ce que nous pouvons imaginer aujourd’hui. Le mouvement collaboratif et l’automatisation à tout-va de la société sont néanmoins deux tendances lourdes avec lesquelles il va falloir compter…

Au final, il y a fort à parier que notre futur ait quelques caractéristiques communes quelle que soit la tendance dominante, abeille humanisée ou fourmi robotisée : plus de patrons, plus de salariés, plus de bureaux. En revanche, à suivre ces deux archétypes comme s’ils pouvaient exister de façon séparée, la proposition de société s’avère radicalement opposée…

Par Chrystèle Bazin

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