Une école virtuelle ?

Demain des élèves sans lieu, sans profs mais avec des jeux vidéo et des robots

De la notation automatique à l’école virtuelle

Les deux autres tendances, pourtant sans rapport l’une avec l’autre, vont dans le même sens d’un moindre rôle du professeur, ou en tout cas d’une évolution forte de sa fonction : d’une part l’automatisation de la notation ; d’autre part les projets d’école que l’on pourrait qualifier de virtuelle, c’est-à-dire sans mur ou reposant sur des communautés d’apprenants.

Des devoirs corrigés par des algorithmes

Le recours aux programmes ludo-éducatifs et aux plateformes de formation en ligne comme les MOOC génère un besoin d’automatisation de l’évaluation. Dans le cas des MOOC, notamment, le nombre d’élèves par professeur ne permet plus une notation manuelle du professeur.

L’automatisation de la notation a pour conséquence directe de dématérialiser encore un peu plus l’éducation. En outre, elle permettrait, en théorie, de personnaliser les cursus, en adaptant le programme éducatif aux résultats de l’élève, en se focalisant sur les lacunes individuelles. Ainsi le recours aux programmes éducatifs interactifs soutient le développement des notations automatiques et réciproquement. Les deux vont de pair.

Au-delà du cas spécifique des MOOC, plusieurs raisons sont invoquées pour justifier le développement des notations automatiques. La notation humaine serait trop injuste et trop aléatoire car dépendante du professeur, de son humeur, de sa fatigue, etc. La notation automatique réglerait ce problème d’injustice, car elle serait «neutre» - terme controversé, notamment parce que ce sont bien des humains qui ont pensé et développé ces programmes de notation en amont. Avec la notation automatique, les élèves craindraient moins d’être jugés ou sanctionnés et fonctionneraient par cycle d’essai/erreur jusqu’à parvenir à un résultat satisfaisant. La notation automatique réduirait ainsi la peur de l’échec. Enfin l’automatisation de l’évaluation allègerait la charge du professeur.

La notation automatique peut prendre la forme d’un programme «mouchard» chargé sur l’ordinateur de l’élève pour enregistrer l’ensemble de ses actions (voir cette présentation d’un atelier de correction automatique).

Elle peut également prendre la forme d’un logiciel truffé d’algorithmes. L’organisme de cours en ligne Edx s’apprête ainsi à utiliser un logiciel qui se base sur une première série de 100 dissertations notées par un correcteur humain et qui est ensuite capable de corriger automatiquement et instantanément les copies suivantes.

Xavier Conort, un spécialiste de l’analyse de données, a développé un programme de notation automatique en combinant plusieurs algorithmes, qui abordent un même problème différemment et remet en cause la légitimité du professeur comme évaluateur :

C’est la théorie du livre The Wisdom of crowds («la sagesse des foules») : on obtient une meilleure réponse à un problème donné en faisant la moyenne d’opinions de gens très différents, plutôt qu’en faisant appel à une seule personne, même très compétente.

Néanmoins, outre les problèmes de finesse d’évaluation, comme l’incapacité pour une programme de juger de la poésie d’un texte, les méthodes d’appréciation statistiques débouchent parfois sur des aberrations, comme celle de considérer que plus il y a de virgules dans un texte, meilleur il est. Tricher avec une machine serait alors plus facile. Autre effet induit : les notations automatiques ont tendance à uniformiser les notations et à en figer les critères.

Par ailleurs, les notations automatiques supposent une collecte importante de données d’activités de l’élève, et les questions soulevées dans le cas des données personnelles s’appliquent ici. Elles peuvent aussi devenir un outil intrusif de surveillance des professeurs : évaluation permanente d’une classe, critères de performance, notation hors norme, etc.

Apprendre sans école ?

Une autre forme d’école se développe dans la logique du modèle du pair à pair, c’est-à-dire des écoles autogérées par des communautés d’apprenants.

Plusieurs expériences dans les pays émergents ont souligné la capacité des enfants à apprendre par eux-mêmes, en utilisant les nouvelles technologies sans structure scolaire.

Nicholas Negroponte, fondateur du Media Lab au MIT, a monté l’opération «One laptop per child». Il s’agissait de distribuer des tablettes, avec des programmes ludo-éducatifs préinstallés, à une quarantaine d’enfants dans deux villages éthiopiens, Wonchi et Wolonchete, à une centaine de kilomètres d’Addis Abeda. Nicholas Negroponte rapporte :

Après quelques minutes, ils avaient déballé et mis en route les tablettes. Après une semaine, chaque enfant utilisait en moyenne 47 applications par jour. Après deux semaines, ils utilisaient les jeux destinés à l’apprentissage des lettres pour se mesurer les uns aux autres, et le village chantait les chansons sur l’alphabet.

Sugata Mitra, professeur à l’Université de Newcastle, milite pour l’auto-apprentissage et pour une transformation du rôle de professeur en accompagnateur, en admirateur, à l’image des grands-parents «grannies». Sugata Mitra a installé en Inde des ordinateurs connectés à Internet en libre service dans les rues, le long des bidonvilles de New Dehli. Avec l’opération «Hole in the wall» (voir sur le site du Digital Society Forum : Et si on se passait des profs ?), les enfants ont rapidement appris à utiliser les ordinateurs sans instructions et sans comprendre l’anglais. Au bout d’un moment, raconte Suga Mitra, un des enfants a même réclamé des processeurs plus puissants et une souris plus performante…

«Hole in the wall» (installation d’écrans avec accès Internet en libre service pour les enfants indiens).

Apprendre avec ses pairs

Sur les MOOC, le ratio prof/élèves ne permet plus une interaction directe. L’une des conséquences de cette situation est le développement du «pair à pair». Le phénomène des meetup l’illustre bien : des élèves suivant le même MOOC prennent l’initiative de se réunir physiquement dans un café ou un espace de co-working pour travailler et réfléchir ensemble aux sujets du cours.

Un cran plus loin dans la gestion de l’apprentissage par une communauté d’apprenants, la transmission du savoir de particulier à particulier s’inscrit dans le cadre d’une économie collaborative grandissante. À la manière d’AirBnB, la transmission du savoir deviendrait alors une grande plateforme de marché et de partage entre particuliers.

La Khan Academy intègre déjà le principe du coach. Il s’agit de parents, de professeurs, ou d’individus lambda qui décident de suivre le parcours pédagogique d’un élève afin de l’accompagner et de le motiver dans son apprentissage (voir sur le site du Digital Society Forum : La pédagogie inversée de la Khan Academy).

Le soutien scolaire est une autre porte d’entrée du développement de ses relations parfois très profitables de particuliers à particulier, à l’exemple de Hello Mentor, une plateforme de marché en ligne entre ceux qui donnent des cours particuliers et ceux qui cherchent à en bénéficier.

Autre forme d’économie collaborative, des écoles fonctionnant sur le principe du troc apparaissent comme la Trade School, où les professeurs sont payés en «nature». Ce sont des écoles éphémères et participatives, tout un chacun peut être professeur, élève, ou l’un et l’autre.

Ces dispositifs qui se mettent en place autour de la connaissance collaborative et de l’utilisation des outils de façon autonome, grignotent progressivement le système de l’école traditionnelle : une salle de classe physique avec un professeur debout et des élèves assis.

Les professeurs et les écoles peuvent, dans un futur encore lointain, étant donné le fort monopole qu’ils ont sur ce secteur très régulé, craindre de voir leur métier se démocratiser au point où professeur ne serait plus une profession en soi, mais une activité accessible à tous, au point où toute communauté d’apprenants pourrait créer sa propre école. Après les pro-ams, nous parlerons peut-être bientôt des prof-ams

À l’image de la presse et des journalistes, des hôtels et des professionnels du tourisme, l’école pourrait devenir bientôt l’affaire des particuliers, et subir ainsi une désintermédiation et une dérégulation sans précédent.

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Et pour aller plus loin

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