Le chasseur de mémoire
Comment Internet peut contribuer à la mémoire vivante des films. Une interview de Serge Bromberg. Par Yvon Le Mignan
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L'étoffe dont on fait les rêves En début d'entretien, vous avez utilisé pour vous présenter l'expression « chasseur de mémoire »... « Enchanteur de mémoire » conviendrait très bien aussi. Tous ces films anciens restaurés participent de l'enchantement. Et la Toile désormais y contribue. Dans le domaine du son, par exemple, on trouve sur le réseau le premier enregistrement de la voix humaine par Scott de Martinville, cela participe exactement du même émerveillement... Que peut-on imaginer de plus hallucinant que Léon Scott de Martinville chantant « Au clair de la lune » ?... Ce n'est pas magique, c'est... On est en 1840 et des poussières, c'est surréaliste ! Mais il y a encore plus incroyable ! Aujourd'hui on parle beaucoup de la 3D... Eh bien ! Figurez-vous que sans avoir eu l'intention de le faire, le premier à avoir filmé des images en relief stéréoscopique, c'est Georges Méliès ! Georges Méliès a enregistré - et ils nous sont parvenus ! -, des films intégraux en 3D alors qu'il ne savait même pas qu'il les tournait ! Il n'avait aucune intention de faire de la 3D et les films sont là quand même !... On dit des masques africains ou des très vieux objets qu'ils sont chargés, magnétiquement chargés !... Et avec Scott de Martinville, l'incroyable c'est que cette voix a été enregistrée graphiquement, avec du simple noir de fumée !... Et ce noir de fumée lui donne aujourd'hui une dimension amplificatrice en quelque sorte !... Et Méliès, c'est exactement la même chose. Les bricolages de Méliès enflamment notre imagination, alors que la sophistication des effets spéciaux, on les assimile, et on les oublie aussitôt... Avec Scott de Martinville, il y a quelque chose de plus incroyable. C'est qu'on a reconstruit cette voix, dont on ne sait pas d'ailleurs si c'est réellement la sienne... Pas plus qu'on n'en connaît la vitesse exacte, le niveau réel de l'enregistrement : rapide, lent, très lent... On ne le sait pas et on ne le saura jamais !... C'est-à-dire qu'il y a une transmission de la voix, au prix de prouesses technologiques ahurissantes, à commencer par celles de Scott de Martinville qui, à l'époque, inscrit avec un stylet le son sur du noir de fumée, sur du charbon, et pourtant elle nous échappe encore ! C'est cela qui est incroyable. Elle est là parmi nous, présente, et elle est encore un peu lointaine... Vous savez ce que c'est que cette incertitude, cette distance ?... C'est l'étoffe dont on fait les rêves !... Au fond, cette distance, cette incertitude autour de la voix de Scott de Martinville, nous la retrouvons en permanence dans les vieux films, ceux que vous retrouvez. Cette distance « habite » en quelque sorte l'étoffe, pour reprendre votre expression, du récit cinématographique. Elle le densifie, lui donne du « corps », comme on le dit d'un bon vin... Absolument. Leur vieillissement, leur rareté, la traque incessante pour les retrouver, tout cela participent à leur beauté... A leur vitalité !... C'est très mystérieux, très étrange de vérifier à chaque fois, ou quasiment à chaque fois, cette résistance à l'oubli, au naufrage, au néant... |
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