Bernard Stiegler : la disruption rend fou

Le néo barbare, le terroriste, la data économie et le rêve d’une autre société digitale

Livre sorti en mai 2016, Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ? (Les Liens qui libèrent) va sans aucun doute rester pendant longtemps d’une grande actualité. Au risque d’être mal compris, Bernard Stiegler y explique comment la disruption contemporaine et ses algorithmes qui court-circuitent la raison nous privent d’horizon, et alimentent ainsi un contexte favorable à la désespérance et aux «passages à l’acte» de jeunes qui en deviennent des terroristes. En appoint de la vidéo, une longue interview (cahier PDF et podcast son), et ci-dessous un texte très personnel d’Ariel Kyrou, expliquant pourquoi il devient selon lui primordial de prendre le temps de le lire.

Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ? va rester pour longtemps un livre d’une brûlante actualité

Le 14 juillet au soir, lorsque ledit «tueur de Nice» a lancé son camion sur les badauds, j’étais à Saint-Rémy-de-Provence, pour le festival d’art contemporain a-part, dont je me qualifie depuis quelques années de «panseur intellectuel» sans avoir réfléchi au départ à la valeur de cette expression que j’imaginais juste auto-ironique. J’avais dans mon vieux sac jaune Dans la disruption, Comment ne pas devenir fou ? de Bernard Stiegler, pour le lire une deuxième fois, de façon plus attentive et complète que la première deux mois auparavant. Et cette coïncidence, cette connexion entre le livre et l’événement m’ont littéralement sidéré.

Les jours d’après l’attentat de la Promenade des Anglais, discutant avec les élus, artistes ou visiteurs des Alpilles, à l’autre bout de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, écoutant la radio et lisant des articles sur la toile, j’ai eu le sentiment de vivre le film, rêvé ou plutôt cauchemardé, de certaines pages de Stiegler. Car le philosophe y traque, y décrypte les sources des multiples formes de la folie contemporaine, qu’elle soit ordinaire ou extraordinaire, de l’ordre de la dénégation du réel ou du «passage à l’acte». Évidemment, il n’y parle pas du camionneur désintégré de Nice, du moins pas de cet homme-là précisément, mais de ses frères peu spirituels, routiers d’horreur et de malheur de Dijon et de Nantes fin décembre 2014, ainsi que de bien d’autres qui tuent et appellent eux-mêmes la mort au nom d’Allah. Troublante anticipation, à la page 127 de son livre, Stiegler prévient : dans la «période disruptive contemporaine», et telle une «précipitation» du capitalisme entropique de l’Anthropocène, destructeur des individus, des collectifs et de notre environnement planétaire, faute d’ouvrir une «perspective nouvelle» «les actes de folie ne cesseront de se multiplier de façon toujours plus spectaculaire.»

«L’offre Daech» séduit d’autant mieux les esprits que notre société nous prive de rêves, d’horizon d’idéalisation

Je ne crois pas aux prophètes, et ne prends Bernard Stiegler ni pour un gourou ni pour un devin. Juste un panseur lucide. Lui, au moins, ne plonge pas sa tête dans le sable comme notre autruche de Président, qui préfère ne voir dans ces terroristes que des agents de l’étranger plutôt que nos enfants déstructurés, désespérés à en mourir et à en assassiner leur prochain. Pour démonstration : François Hollande, dans son message de soutien à l’Allemagne le 22 juillet parle immédiatement d’une «attaque terroriste qui a frappé Munich», «nouvel acte ignoble qui vise à saisir d’effroi l’Allemagne après d’autres pays européens», avant même qu’on ait réalisé que le tueur d’origine iranienne du centre commercial était juste un «déséquilibré» de plus, qui suivait un «traitement médical et psychiatrique», mais sans estampille Daech ni même motivation ouvertement islamiste… Autrement dit : nions l’évidence, et poussons la peste hors de nous, comme si elle n’avait pas été alimentée depuis des années par notre incurie ; plutôt que d’accepter qu’il soit en nous, aggravé par les sirènes de l’extrémisme religieux, faisons comme si le «mal» siégeait à l’extérieur de nous, en Syrie par exemple, dans la carcasse de zombies barbus.

De fait, lorsque j’ai découvert dans Le Monde les profils du «tueur de Nice, un homme “perturbé” fasciné par l’ultraviolence», ou du très jeune «Adel Kermiche, entre troubles mentaux et folie djihadiste», premier auteur identifié du meurtre du prêtre de Saint-Étienne-du-Rouvray, j’ai entendu tourner dans ma tête les mots de Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ?, mais aussi ceux de notre discussion du 31 mai dernier (accessible en version PDF), comme ceux-là :

L’homme ne peut vivre sans un horizon de collectif. Et à partir du moment où on l’en prive, il s’en fabrique un artificiel. C’est ce qu’explique très bien Fethi Benslama : ce psychanalyste a beaucoup travaillé sur les djihadistes, sur la radicalisation, comme on dit, des jeunes Français qui deviennent terroristes. Comme je l’avais moi-même analysé dans un autre contexte, à propos des attentats de Londres en 2005, il montre que si la société prive les jeunes adolescents d’horizons d’idéalisation, ils s’en cherchent un à tout prix. Et c’est cette béance qu’exploite Daech, avec ce que Benslama appelle “l’offre Daech”.

Quand Stiegler pointe l’étrange concordance d’objectifs de la bible de Daech et du manifeste des «néo barbares»

Mais au-delà de l’usage des réseaux sociaux, de Facebook à l’application de messagerie cryptée Telegram, quel rapport y a-t-il entre ce terrorisme et notre nouveau monde numérique ? C’est sur cette question que Bernard Stiegler suscite la polémique, lancée pour l’essentiel par ceux qui n’ont lu de lui qu’une interview ici ou là, et qui ne veulent surtout pas vraiment le lire. En y prenant le temps.

Dans la disruption, comment ne pas devenir fou ? opère en effet un parallèle provocateur entre deux «bibles» : celle de Daech, datée d’une douzaine d’années, L’Administration de la sauvagerie : l’étape la plus critique à franchir par l’Oumma, véritable programme de la guerre à mener contre l’Occident ; et celle de l’incubateur de startup et groupe plus ou moins structuré de défenseurs de l’innovation technologique à tous crins The Family, qui fête bientôt son deuxième anniversaire. Stiegler ne place évidemment pas sur un même plan les actes, odieux et réellement meurtriers de Daech, et les projets de l’ordre de la violence métaphorique et sociétale de ceux qui se déclarent eux-mêmes non sans humour des «néo barbares». Mais il montre en revanche la concordance de discours, donc des rêves plus ou moins bien assumés, de l’un et l’autre plaidoyers stratégiques et guerriers, clamant tous deux la nécessité d’utiliser une certaine «sauvagerie» pour mettre à bas ce qu’il subsiste de dinosaures étatiques :

L’un et l’autre expliquent qu’il faut semer le chaos, mettre les institutions parterre pour mieux prendre ensuite le pouvoir. Dans les deux cas, il s’agit d’un discours de conquête. Je trouve ça effroyable, et irréaliste, du moins du côté de The Family, car la disruption telle qu’elle se développe aujourd’hui ne crée aucun modèle solvable. Elle fonctionne un peu comme la spéculation : ça rapporte énormément à court terme, lorsqu’on a pris de vitesse tout le monde, mais à moyen et long terme, ça s’inverse, et surtout ça détruit le système économique.

Bienvenue dans le «Far-West technologique» de la disruption et son nihilisme automatique

Bernard Stiegler participe lui-même du nouveau monde digital. Il ne lui viendrait pas une seconde à l’idée de nier que de vraies relations sociales puissent se tisser lors d’un covoiturage via Blablacar ou suite à une location de maison grâce à Airbnb. Sa critique se positionne au-delà de ce quotidien avec ou sans âme : elle interroge une tendance de société, fondamentale, une lame de fond à laquelle chacun peut résister, parfois de façon intuitive, mais venant de très loin. Selon le philosophe, la disruption dont se revendique bien des entrepreneurs high tech, copiant en cela leurs dieux microcosmiques de la Silicon Valley, achève le programme nihiliste du marketing, des industries culturelles et de leur Gorgone télévisuelle du siècle dernier.

Les humains, explique-t-il, sont pris de vitesse par les algorithmes, pris de court et littéralement court-circuités. Chacun, en ligne devant son écran, a certes le sentiment de maîtriser ses actes, donc son devenir. Il ne se sent pas «disrupté», croyant simplement profiter de nouveaux services, plus efficients. Il pense être celui qui désire et qui choisit, mais confond de plus en plus souvent son être singulier avec le double calculée de lui-même, de plus en plus parfait, tel que lui construisent les Google, Apple, Amazon, Facebook et consorts.

Via des machines qui tracent, enregistrent et orientent, via des logiciels, les Big data et la data économie au sens global, la disruption court-circuite tout ce qui fait société. Aidé en cette tâche par l’aveuglement et l’incurie de la plupart des décideurs politiques, les mécanismes de servitude automatique que le panseur associe à la disruption nous privent de tout horizon collectif. Et c’est bien là le paradoxe des néo barbares de The Family : tout autant convaincus que le philosophe qui les secoue de l’ineptie des élites instituées, ils n’en nourrissent pas moins la vague de la désespérance. Car les mécaniques dont ils cautionnent le lent labeur d’érosion intellectuelle et spirituelle peuvent certes leur procurer un business potentiel, mais ne créent aucun rêve désirable et actionnable par tous. Par leur assassinat des attentes, qui subissent une fabrication artificielle, elles confirment au contraire l’impossibilité, dans l’état actuel de notre data économie, de toute idéalisation. De toute sublimation.

D’où la nécessité absolue de transformer, de civiliser ces mécaniques pour nous extirper de cette «époque de l’absence d’époque». De travailler collectivement à ce qui serait une véritable disruption, à même de nous faire changer d’époque plutôt que de nous enferrer dans la caricature de l’ancienne. Une rupture non pas «entropique» mais «néguentropique», c’est-à-dire créatrice non de désordre et de prolétarisation, mais d’un ordre inédit même si instable, de savoirs, savoir-faire et savoir-être revisités, réinventés.

Comprendre l’écriture et la démarche de Bernard Stiegler pour saisir la pertinence et l’impertinence de son regard

Car Bernard Stiegler n’est ni pessimiste ni optimiste, juste combattif. Ni technophobe ni technophile, juste technocritique. L’analyse de son écriture permet d’ailleurs de le comprendre : elle fonctionne comme un billard à trois bandes, explorant trois territoires de recherche qui se complètent, s’interpénètrent et donnent toute sa profondeur mais aussi sa radicalité à ses écrits.

Sa première bande est comme un poing tourné vers demain, frappant le pire de l’aujourd’hui pour mieux tenter d’en faire ressortir le meilleur : loin d’être le vieux réactionnaire grincheux que perçoivent certains technophiles ne voulant faire l’effort de l’écouter, le combattant Stiegler se paye de plein fouet le temps présent, du terrorisme à la mort de l’emploi. Détail crucial, il est d’ailleurs à la fois penseur et acteur de ces nouvelles technologies dont il dénonce les effets dévastateurs dès lors qu’elles sont totalement laissées à elles-mêmes, sans prescriptions thérapeutiques – ou comme je le rajouterais sans leurs indispensables réappropriations multiples et mises à distance par l’art, la fiction, l’humour, la pensée et la pansée.

La deuxième bande de ses livres, très difficile à suivre du point de vue du langage, est son cœur : il s’agit d’un dialogue immense et par essence lui-même inachevé avec le vaste monde de la philosophie. Ceux qu’ils convoquent sur ce ring, les Foucault, Kant, Marx, Descartes, Heidegger et autres Nietzsche, des Grecs en amont et en aval de Socrate à des penseurs contemporains tels Mark Hunyadi ou Frédéric Lordon, lui servent d’éclaireurs critiques pour explorer, déshabiller, décortiquer le présent numérique et désespéré de la première bande. Stiegler les met au défi de l’actuel. Sur ce terrain sélectif, qu’il a choisi lors de son séjour en prison de 1978 à 1983 et dont il veille à n’inviter que des pairs philosophes, il agit comme un plongeur en eaux profondes, allant le plus loin possible sous la mer pour mieux ramener à la surface de quoi éclairer les luttes de la terre ferme.

Enfin, il y a la troisième bande : la mise en perspective du monde d’aujourd’hui (première bande) ainsi que de sa quête de profondeur philosophique (deuxième bande) au regard de son histoire à lui. Il y raconte la façon dont sa plongée dans le monde de la philosophie, lors de son incarcération, l’a sauvé de l’effondrement définitif. Il dédie des pages savoureuses, pas loin d’une comédie, à ses discussions avec son médecin qui lui prescrit du Laroxyl, antidépresseur bien connu, pour éviter de sombrer dans la mélancolie… Lui, philosophe dépressif que d’aucuns trouvent déprimant, tente d’expliquer à son docteur à quel point son écriture, son combat de société, aussi dure soit parfois sa souffrance, lui semblent sa médecine la plus cruciale. La seule vraiment salutaire sur le temps long. Dans ces pages-là, l’homme se met à nu ; Il se donne en exemple, non tel un être se voulant parfait, mais tout à l’inverse dans son imperfection la plus fondamentale ; c’est ce qu’il appelle, en écho des derniers textes et moments de Michel Foucault, sa parrêsia. Là, il se met donc en danger face aux crétins qui s’écrient : son monde est noir car lui-même est malade d’une terrible mélancolie. Mais Stiegler se rend à l’inverse joyeusement humain : aussi surprenant que ce mot puisse paraître pour un tel personnage, il crée la potentialité d’une connivence avec celui qui, un peu comme lui, se bat pour ne pas nier ses sentiments, sa réalité à lui et celle du monde tel qu’il le voit.

Par Ariel Kyrou (@ArielKyrou)

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Une grande discussion avec le philosophe Bernard Stiegler autour de la disruption technologique actuelle, portée par l’esprit de la Silicon Valley, et de la nécessité d’en inventer une autre.

Durée : 52mn Télécharger
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