Culture Mobile a filmé Dominique Lestel en avril 2012 à l’Aquarium de la Porte Dorée à Paris.

Dominique Lestel, entre animaux et machines

Discussions avec un philosophe autour de l’«animalisation» de nos technologies

La relation que chacun tisse avec son ordinateur ou son téléphone mobile, jusqu'à parfois leur parler, n'est-elle pas proche de celle que nous avons avec les animaux ? Ne dit-on pas d'une machine qu'on la domestique ? De plus en plus nombreux, notamment au Japon, les «artéfacts animalisés», comme les appelle Dominique Lestel, ne pourraient-ils pas prendre un jour la place des animaux auprès de nous ?

Dominique Lestel se présente comme «un philosophe de terrain, qui aime beaucoup les terrains vagues». Ce penseur iconoclaste a publié de nombreux livres dont le thème principal est la relation entre l'homme et l'animal et, de façon plus générale, l'homme et le vivant. Loin de se cantonner à une étude naturaliste des comportements animaux, cet homme de réflexion porte par ailleurs un regard pertinent et très novateur sur nos usages des technologies les plus modernes. Nous l’avons rencontré une première fois en 2009, puis nous l’avons revu en 2012, pour pousser plus loin encore avec lui cette question, rarement étudiée, des rapports entre l'homme, la machine et l'animal. Avec lui, nous évoqué les notions de domestication, du «devenir animal de nos techniques» mais aussi des «pièges affectifs» que nous tendent de plus en plus souvent ces machines avec lesquelles nous dialoguons.

Nos artéfacts animalisés

Lorsque l'on évoque le thème de la rencontre entre humanité, animalité et technologie, le premier exemple qui vient à l'esprit est le célèbre chien robot Aïbo, dont les «maîtres» cultivent le sentiment qu’il réagit et apprend comme un véritable animal de compagnie. Sony a arrêté sa fabrication en série, mais il séduit toujours dans les chaumières les plus geeks de la planète… Et puis il a d’autres frères et sœurs, de l’ordre du jouet très sophistiqué tels le chat Venus ou le canidé Husky Puppy ou, plus intéressant, de l’ordre du robot dit «thérapeutique» à la façon de ce vrai faux bébé phoque appelé Paro. Enfin, sur un registre différent, il y a des jeux comme le Tamagotchi ou des applications du genre «Virtual Pet», eux aussi dédiés aux enfants et aux adolescents, et qui proposent des modèles d'élevage d'animaux familiers…. Comme l’explique Lestel : 

Dans le cas du Tamagotchi, on a affaire à une petite machine extrêmement primitive, sur laquelle on a tissé des liens d'ordre affectif et émotionnel étonnamment forts.

Puis il donne un autre exemple :

L'utilisateur de l’application de poney virtuel, lui, est aux prises avec un espace numérique avec lequel il va développer des relations qui sont voisines de celles que l'on peut avoir avec un véritable animal.

Voisines, vous dîtes ?

Tout l’enjeu est effectivement dans ce terme de «voisines». Quelle est la distance de cette relation par rapport à celle qui nous sépare de vrais animaux et dans quelle mesure peut-on parler d'animalisation ? L'une des questions qui m'intéresse est de savoir dans quelle mesure le processus évolutionniste de l'homme est relancé grâce à la mobilisation des compétences et des capacités que l'homme a tissées avec l'animal pour devenir humain et qu'il utiliserait ici dans sa relation avec des machines pensées pour susciter en nous le même type de sentiments et d'attitudes. Autrement dit, dans quelle mesure ces artefacts animalisés nous permettent-ils de devenir humain autrement ?

Des relations plus complexes avec nos machines

L’on se dit bien qu’un dialogue avec un Aïbo ou un ordinateur, pour peu que le terme dialogue soit justifié, est forcément limité, et qu’il traduit sans doute en vérité une conversation avec le concepteur de la machine par mécanique interposée, plus qu’avec la chose elle-même. Et pourtant, nous la traitons bien souvent comme un être vivant… Ce qui démontre que nos machines sont, pour nous autres humains, certes utilitaires mais aussi et surtout «existentielles» tels les fétiches «et autres grigris et porte-bonheur». Comme le dit Lestel,

Nous peuplons notre univers d'entités technologiques avec lesquelles nous allons développer des relations complexes, de l'ordre de la signification plutôt que de l'utilité stricto sensu.

Dans le langage courant, nous parlons spontanément de domestiquer une machine, surtout lorsque l’on cherche à l’utiliser sans lire son mode d’emploi… «Ce processus peut être considéré comme un processus d'apprivoisement, où les deux entités en jeu (que l'on évoque l'homme et la machine ou l'homme et l'animal) essaient de se coordonner de façon à pouvoir interagir.» Mais attention, prévient le penseur,

On ne peut calquer ce qu’on appelle une domestication de l’animal à ce que serait une domestication d’une machine comme une voiture ou un ordinateur.

Et ce d’autant que les rapports avec un être vivant, qui se tissent souvent dans le temps long d’une histoire commune, passent par beaucoup d’autres éléments que le langage : les gestes, les mouvements du visage et du corps, et puis tout nos sens, y compris le goût et l’odorat…

En dialogue avec tous nos objets communiquants

Les artéfacts clairement animalisés comme Paro, le Aïbo ou même le lapin communiquant Karotz séduisent de plus en plus. Mais ils sont encore rares dans notre quotidien, là où nous sommes tous concernés par cette tendance majeure de nos interfaces à se faire de plus en plus intuitives, naturelles sinon « animales ». L’époque où l’interactivité ne se jouait qu’à quelques clics de souris est révolue. Désormais, à l’ère des smartphones, des tablettes multimédias et de cette Kinect qu’on branche à sa console pour jouer de tout son corps, physiquement donc, notre relation aux écrans se décline non seulement à la vue mais à l’ouïe et surtout au toucher. Certains chercheurs travaillent déjà sur des hologrammes tactiles à la Minority Report, voire à la mise en jeu du goût et de l’odorat dans notre nouveau rapport sensitif aux écrans.

Au-delà, c’est tout notre environnement qui devient «intelligent» avec cette informatique ubiquitaire que décrit le designer Adam Greenfield. Autrement dit : si parfois déjà, presque par inadvertance, nous parlons à notre voiture ou à notre smartphone comme à un être vivant, peut-être allons-nous devoir apprendre à discuter demain de façon plus concrète avec un nombre bien plus hallucinant d’objets communiquants, de notre douche à la porte de la salle de réunion en passant par la table du restaurant…

«Ce qui devient effectivement nouveau avec un certain nombre de ces artefacts, explique Dominique Lestel, c'est qu'ils sont capables de répondre. C'est-à-dire qu'il n'y a plus avec eux un simple rapport de domination ou d'instrumentation, mais un rapport de négociation et de coopération…»

On passe donc d'un rapport maître esclave, que l'on peut avoir avec des objets aussi simples qu'un grille-pain ou un poste de radio, à un rapport où l'on va devoir négocier quelque chose.

Sauf que très vite, dans nos deux entretiens avec lui, Lestel met un gros bémol à ce terme : «négocier»… Car que va-t-on devoir négocier avec nos artéfacts ? Quel est le type de négociation impliqué ? Dans quelle mesure ce type de négociation ne change-t-il pas le statut de ces artefacts et ne les conduit-il pas à accéder à un statut qui va s'approcher de celui de l'animal ?

Un artefact peut-il être assimilé à un animal ?

Non, il existe une différence éthique majeure entre un animal et une machine. Elle a bien été mise en exergue par le baron d'Holbach, philosophe anticartésien du XVIIIe siècle, qui affirmait que la grande différence entre un animal et une montre, c'est que la montre se casse alors que l'animal meurt.

Cette différence est-elle tout aussi justifiée aujourd’hui qu’hier ?

Oui, plus que jamais. Sauf que l’une des questions clés des années à venir, et de notre siècle, va justement être de savoir comment nous allons faire coexister des animaux qui ne sont plus considérés comme des machines et des machines qui s'animalisent de plus en plus. Et cette question sera très problématique avec ces entités qui convergent et s'hybrident. Je pense notamment à la jonction de la machine et de l'animal, comme un rat équipé de dispositifs électroniques, ou un robot à qui l'on a greffé des cellules biologiques ou des parties animales. Quel statut donner alors à cette nouvelle entité ? Je crois que dès qu'il y aura « du vivant » dans l’artefact (par exemple quand on construit un couplage entre un robot et des neurones), nous devrons considérer que l’on entre dans l'espace de l'animal.

Nos artéfacts sont-ils des interlocuteurs ?

Le nom d’un auteur de science-fiction, Philip K. Dick, revient de façon récurrente dans notre conversation avec Dominique Lestel. Dans Ubik par exemple, roman publié en 1969, cet auteur prémonitoire met en scène un dialogue entre un personnage et la porte de son appartement. La porte reste obstinément fermée et exige : «Cinq cents, s’il vous plaît.» L’homme sort «un couteau en acier inoxydable du tiroir à côté de l’évier», et entreprend de démonter le verrou de sa porte. Tandis que tombe la première vis, la porte l’interpelle : «Je vous poursuivrai en justice.» Et l’humain de répondre : «je n’ai jamais été poursuivi en justice par une porte. Mais je ne pense pas que j’en mourrai.»

Au-delà de son côté farce, ce type de dialogue est-il envisageable un jour entre nous et une machine ?

D’une certaine façon, oui. Quand on en arrive au stade où l'on agit de la sorte, on considère la porte comme son interlocuteur. Or je pense que l'un des paradigmes majeurs des technologies à venir, c'est celui de l'interlocuteur. L'animalisation de l'artefact est une façon de considérer l'artefact comme un interlocuteur. La question qui se pose de plus en plus est donc : «est-ce un interlocuteur ou non, et que suis-je prêt à reconnaître comme interlocuteur ?» Est-ce que l'avatar rencontré sur Second Life ou World of Warcraft est un interlocuteur ? Est-ce que Aïbo en est un ? Et mon téléphone mobile ? Et la porte qui m’interpelle ?

Et si les machines remplaçaient nos animaux ?

Lorsque, dans l’aquarium de la Porte Dorée, nous regardons avec Dominique Lestel la vidéo du robot dit «thérapeutique» Paro, qui ressemble à un adorable bébé phoque, il sourit. «L’humain aime se leurrer lui-même», dit-il.

Ce robot phoque, par exemple, je sais qu’il ne s’agit pas d’un vrai phoque, mais cela ne va pas m’empêcher de développer avec lui, comme la petite fille avec sa poupée, de véritables relations affectives, comme avec un animal bien réel, tout simplement parce que j’en éprouve la nécessité.

Cette faculté à se laisser flouer n’est pas un souci selon Lestel, qui ne croit pas dans la différence entre ce que seraient des émotions «authentiques» et des émotions «simulées»… En revanche, lorsque la conversation revient sur Philip K. Dick, et sur le «mouton électrique» de son roman Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, qui a servi de base au scénario du film Blade Runner de 1982, il semble s’inquiéter un peu plus. Dans le livre, cet animal artificiel existe parce qu'il y a eu un cataclysme qui fait qu'il n'y a quasiment plus d'animaux domestiques encore vivants. Donc cet artéfact, qui d’ailleurs a disparu dans le long métrage, est un pis-aller, une solution de remplacement. Sauf que le rapport affectif que les gens vont tisser avec ce mouton électrique va devenir très symptomatique de notre capacité d'empathie.

Cette capacité de l'artefact à remplacer un rapport empathique, affectif, existentiel, qu'on pouvait avoir auparavant avec de vrais animaux de compagnie peut-il être positif ?

Oui, il peut l’être… Mais au point de se demander si l’on n'a pas affaire à l'émergence d'une situation inédite avec des créatures qui ne sont pas des créatures biologiques qui vont rentrer en compétition, d'un point de vue évolutionniste, avec des créatures biologiques. Les progrès effectués dans la technologie de ces artéfacts animalisés ne conduiront-ils pas demain à une préférence d'une majorité d'humains pour ces artéfacts animalisés par rapport aux vrais animaux ? Car ces artéfacts animalisés peuvent être parfaitement pensés pour exploiter les caractéristiques empathiques de l'humain, et susciter des émotions pouvant être interprétées comme plus fortes ou plus adaptées que celles que pourraient susciter des animaux de chair et de sang…

Qu’est-ce qui vous fait craindre ça ?

Je pense à une anecdote racontée par Sherry Turkle, sociologue au M.I.T… Elle va visiter Orlando avec sa fille. Toutes deux se rendent d'abord à Disney World, puis au zoo d'Orlando. Et là, sa fille, qui est une préadolescente, lorsqu’elle regarde les tortues des Galapagos, dit à sa mère : «Maman, est-ce que tu ne trouves pas que ces tortues sont moins réelles, moins vraies que les tortues qu'on a vues avant ?»… Sous-entendu : les tortues artificielles de Disney World… Et la sociologue va très vite réaliser que sa fille n’est pas la seule à penser ainsi… C'est-à-dire que jusqu'à présent les robots animalisés étaient considérés comme réussis à partir du moment où ils se rapprochaient de l'animal réel auquel ils faisaient référence, et là, à l’inverse, c'est l'animal réel qui devient acceptable à partir du moment où il se rapproche de l'artéfact qui lui fait référence ! On se trouve donc dans une situation où l'humain, fondamentalement, va préférer l'artéfact à l'animal réel. Dès lors, pourquoi se préoccuper de l'animal réel ? Il y a là une interrogation liée à la crise de la biodiversité qui me semble sous-estimée. C'est-à-dire que l'on commence à avoir des jeunes plus à l'aise avec des artéfacts animalisés qu'avec de vrais animaux, qui se préparent à vivre dans un monde dont les espèces naturelles auront disparu où l on interagira uniquement avec des espèces artificielles.

Faut-il s’en réjouir ou s’en lamenter ?

Je pense qu'il faut s'en lamenter, parce que si tel est le cas, tous ces jeunes font ce choix sur la base d'une relation extrêmement appauvrie avec l'animalité réelle. Ce qui me semble être la voie à suivre, c'est de redécouvrir ce qu'est la vie en commun avec l'animal et avec l'animalité, ce que représente l'animalité pour nous, c'est-à-dire ce en quoi l'animalité est une extension de ce qui est humain, dans quelle mesure la crise de la biodiversité est un rétrécissement de l'humain parce que les autres animaux, c'est moi. Par ailleurs, je crois qu’il faut donner une place, dans nos communautés hybrides de partage de centres d'intérêts et d'affects, à des artéfacts animalisés. Mais cette place n’est pas nécessairement celle de l'animal. Il ne s’agit pas de remplacer les animaux par des artéfacts animalisés, mais de faire une place aux deux au sein de notre écosystème, dans le cadre d’un autre type de vie en commun.

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Nos nouveaux artéfacts animalisés pourraient-ils demain remplacer les vrais animaux ? Un entretien avec Dominique Lestel, philosophe, à l’Aquarium tropical de Paris en avril 2012.

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