Eric Sadin, l’âge de la mesure de la vie

Une alerte contre l’emprise du tout algorithmique

Eric Sadin n’est pas technophobe mais «techno critique». Qu’on l’apprécie ou non, force est de reconnaître la place qu’il a prise dans le paysage intellectuel français. Aussi singulière soit-elle, sa pensée se situe dans le sillage de figures comme Jacques Ellul ou Paul Virilio, lorsqu’il stigmatisait «la bombe informatique» ou les «leurres de vérité» des nouvelles technologies. Sauf qu’Eric Sadin dénonce un danger nouveau : celui d’un monde intégralement gouverné par des algorithmes veillant et orientant la moindre de nos actions au quotidien.

De l’âge de l’accès à l’âge de la mesure de la vie

Comme beaucoup d’entre nous, Eric Sadin a vécu la mise sur orbite et l’arrivée du World Wide Web dans les chaumières, durant la deuxième moitié des années 1990, comme un moment inédit d’ouverture à une multitude de possibles. Cette époque a correspondu à ce qu’il nomme, à la suite de Jeremy Rifkin, l’âge de l’accès. Cet âge, explique-t-il, continue à habiter les représentations du monde que construisent les technologies. Après tout, lorsque, grâce à la 4G, notre smartphone se connecte à la toile aussi facilement qu’un PC, notre capacité d’accès aux savoirs augmente encore. Mais cette extension apparente de nos potentialités n’est-elle pas un leurre ? Car selon le penseur, cet âge de l’accès perd peu à peu de son impact sur nos choix et plus largement notre quotidien ; pire, sans que nous réalisions l’ampleur de cette mutation, il laisse la place à une autre époque, bien plus aliénante qu’émancipatrice : l’âge de la mesure de la vie.

D’une certaine façon, cette évolution semble logique : le mouvement de numérisation de tout et son contraire a touché d’abord l’écrit, les sons, les images et l’audiovisuel, c’est-à-dire ce qui a trait au «symbolique», et il s’étend désormais, via les applications des smartphones ou des tablettes tactiles, les objets connectés et surtout les capteurs qui investissent notre environnement, au «post symbolique». Dès lors, ce sont bel et bien les phénomènes du réel qui se retrouvent captés, analysés et traités en temps réel grâce aux algorithmes de ce qu’on appelle le Big data :

Au-delà du recueil de traces afin de savoir qui fait quoi sur la toile, cet âge de la mesure de la vie est celui de la connaissance quantitative, mais aussi factuelle et de plus en plus précise des comportements individuels et collectifs. Via les applications, donc avec notre assentiment, il induit en retour un «accompagnement algorithmique de la vie», tant sur le terrain du travail que celui de la vie quotidienne, voire intime. Ce que j’appelle l’accompagnement algorithmique de la vie, c’est l’orientation de nos existences, de façon plus ou moins affichée, et souvent oblique ou subreptice, par des suggestions d’ordre commercial.

Un quotidien quantifié, marchandisé et régulé en continu

Ce nouvel âge pourrait être symbolisé par le quantified self, qui est une forme de mesure de tous nos actes du quotidien avec notre plein accord, via les montres dites intelligentes, la balance connectée, et toute une série d’applications pour smartphones. Mais Sadin insiste sur un aspect moins repéré de la chose : l’automatisation d’un travail qui est désormais géré, piloté, mesuré, orienté par des algorithmes plutôt que par des contremaîtres ou des cadres comme auparavant.

Ces deux faces de la vie algorithmique, l’intime et la laborieuse, sont systématiquement présentées par leurs initiateurs comme un immense progrès, nous faisant oublier qu’elle sont de l’ordre du contrôle et de l’orientation de nos comportements, qui plus est invisibles alors que ce contrôle et cette orientation de nos vies étaient hier bien plus visibles, via la publicité, le marketing ou sur un registre très différent la contrainte religieuse ou l’idéologie totalitaire. Le storytelling de ces opérations algorithmiques est clair : pour notre sécurité et surtout pour notre confort permanent, c’est de façon «naturelle» qu’elles se mettraient en place.

Devant une telle fumisterie, caractéristique de ce que Sadin nomme «l’esprit de la Silicon Valley», l’on pourrait s’attendre à une distance critique de la part des responsables politiques français, américains ou surtout des social-démocraties européennes. Que nenni, nous dit-il :

Au nom de l’innovation, de l’emploi et des sacro-saints points de croissance, le pouvoir politique est totalement à la botte du techno pouvoir et de son économie des startups. Jamais il ne s’interroge sur les dommages collatéraux de ce soutien aveugle, et plus largement d’une telle évolution. Il ne veut pas voir, qu’au travers de ce qu’on appelle l’économie des données, se construit sous nos yeux un modèle de civilisation basé sur la quantification de tout, la marchandisation et la régulation continues de la vie.

Eloge du lanceur d’alerte

Lorsque la marionnette en chef de Google, son président exécutif Eric Schmidt, déclare début 2015 qu’Internet va disparaître, et que c’est une bonne nouvelle, c’est bel et bien une forme de totalitarisme soft qu’il annonce. Car sa boutade est diablement intéressée. Selon ses mots, Internet va disparaître parce que justement il sera partout présent l’air de rien, à la façon de l’électricité – comme si l’électricité ne posait pas le problème des risques d’électrocution ! Tout, de la porte du bureau au bouton de chemise en passant par le collier du chien, le frigo de la maison, le lampadaire de la rue, la chèvre du fermier et le cartable du gamin, sera connecté. Dès lors, Google sera naturellement partout et proposera ses services sans vergognes, à tous et sans cesse, comme si de rien n’était.

Mais est-ce Internet qui devient la colonne vertébrale de notre quotidien ou est-ce autre chose qui se met en place via la connexion de tout et de n’importe quoi ? Eric Sadin n’est pas le seul à constater les dégâts avérés ou potentiels de la nouvelle fabrique du conformisme par les Big data et la civilisation algorithmique. Sauf qu’un Bernard Stiegler, par exemple, tout aussi radical qu’il soit sur les méfaits de cette «gouvernementalité algorithmique», considère que les technologies du numérique ne sont pas nuisibles en tant que telles : elles sont de l’ordre du pharmakon, à la fois poison et remède. Autrement dit : à l’instar du feu qui peut provoquer des incendies ou à l’inverse devenir la clé d’une énergie maîtrisée, elles ne contribuent à nous construire, nous et nos sociétés, qu’à la condition d’une véritable thérapeutique. Thérapeutique aujourd’hui cruellement absente de l’usage des Big data par les Google, Facebook, Airbnb, Uber, Netflix et autres fleurons de ce nouveau monde de mesure, de régulation et d’orientation de nos vies. Sauf que pour Sadin, nous serions en la matière proche d’une rupture, rendant de fait caduque cette vision :

Le pharmacologique ne revêt plus aucune pertinence passé un certain seuil dans la nature des dispositifs, qui ne recouvrent plus aucune ambivalence. C’est exactement ce passage de seuil que nous vivons aujourd’hui avec l’âge de la mesure de la vie, et qu’il faut savoir distinguer.

D’une certaine façon, Sadin annonce lui aussi ou du moins sous-entend la mort, ou plutôt la lente agonie de l’Internet. Mais il le fait pour mieux combattre Eric Schmidt et ses sbires de la Silicon Valley. D’autres, dès lors que l’Internet devient justement la colonne vertébrale de notre quotidien, argumentent au contraire que le salut ne pourrait venir que d’un retour pragmatique aux utopies du Net et à leur déclinaison selon la philosophie des communs, propre au logiciel libre. Que faire ? Face à la nouvelle fabrique du conformisme des Big data, des objets connectés et de l’extension de «l’esprit de la Silicon Valley» au monde entier, la réponse dépend sans doute de l’avis de chacun sur le diagnostic, il est vrai très inquiétant, que fait Sadin de «l’âge de la mesure de la vie».  L’orientation de nos vies par les algorithmes est-elle ou du moins sera-t-elle demain si efficiente qu’il l’avance ? Sadin ne prend-il pas les rêves de contrôle des prêtres de la Silicon Valley pour un cauchemar dont la réalité est encore très loin d’être avérée et auquel nous devrions pouvoir échapper facilement à l’instar de l’attitude de mes deux fistons en cette matière ?

Eric Sadin se voit comme un lanceur d’alerte, et il a raison. Mais le penseur se positionne à l’extérieur du maelstrom numérique. Il n’a d’ailleurs guère d’estime pour ladite «sociologie des usages», trop compromise à ses yeux. Cette prise de distance et ce rejet du terrain fait à la fois la force et la limite de sa réflexion. Dialoguer avec lui, quitte à assumer certains désaccords comme dans la longue conversation de notre cahier pdf feuilletable, n’en reste pas moins salutaire. Car s’il y a un point sur lequel il est impossible de lui donner tort, c’est sur l’urgence de débattre dans l’espace public des dangers de cet «âge de la mesure de la vie». Avant qu’il ne soit trop tard…

Par Ariel Kyrou (@ArielKyrou)

Écouter notre entretien complet avec Eric Sadin

Une grande discussion, parfois très enflammée, sur «l’âge de la mesure de la vie» que nous préparent selon le penseur Eric Sadin le Big data, les objets connectés, le quantified self et les smart cities.

Durée : 55mn Télécharger
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