Culture Mobile a filmé Evgeny Morozov le 15 octobre 2014 à la médiathèque Marguerite Duras, 115 rue de Bagnolet dans le 20ème arrondissement de Paris, dans sa pièce du troisième étage dédiée à une exposition sur l’Est parisien et son histoire.

Evgeny Morozov, contre l’Internet centrisme

Non, la technologie n’est pas la solution à tout !

Nous qui rêvons de lendemains qui chantent par la grâce de la technologie, nous sommes les agents inconscients d’une puissante idéologie dont le poumon se situe dans la Silicon Valley : L’Internet centrisme. Le livre du chercheur, journaliste et essayiste Evgeny Morozov, Pour tout résoudre, cliquez ici, joliment sous-titré «L’aberration du solutionnisme technologique» (Fyp Editions, 2014), est une douche froide pour ceux qui croient en la capacité de notre nouvel environnement numérique à tout résoudre de nos problèmes. Un nettoyage salutaire. Et jubilatoire…

Evgeny Morozov apprécie la posture de l’épouvantail. Au premier abord sérieux comme un pape, ce trublion d’à peine trente printemps se laisser inviter au grand banquet de l’avenir en tout numérique. Puis il met les pieds dans le plat. Aux invités qui dégustent avec leurs pinces de cyborg les merveilleuses recettes de la Silicon Valley, il dévoile l’huile de palme et les colorants cancérigènes. Puis il leur tend un miroir et leur enlève leur masque de bienfaiteurs de l’humanité.

Penseur et plume d’origine biélorusse, Morozov vit aux Etats-Unis, au cœur de la fumisterie qu’il dénonce, et à portée de tir de ses apôtres californiens. Mais son esprit frappeur, sa rigueur toute européenne et son humour discret car pince-sans-rire me feraient plutôt penser au Jonathan Swift de Modeste proposition. Sauf que ce penseur critique, dont je ne sais s’il connaît ce chef d’œuvre d’humour noir, cible moins notre bonne conscience de prince trop repu pour être honnête que le dernier Graal à notre disposition en ces temps de disette politique : l’Internet et les nouvelles technologies, du «quantified self» au Roomba, et leur progéniture qui prennent tout en charge de nos vies.

L’Internet centrisme explique tout par l’Internet

L’Internet centrisme, également appelé parfois webcentrisme dans la traduction française de son livre, est une idéologie puissante. Sans doute la seule à opérer avec autant de vigueur aujourd’hui d’un bout à l’autre de la planète.

Sa première dimension est d’ordre explicative :

Il s’agit d’un mouvement d’explication d’un grand nombre de changements sociaux, politiques et culturels du monde d’aujourd’hui par une force unique : l’Internet. Cette force est censée être autonome, elle est censée agir selon sa propre logique, sans cesse et partout, exactement comme l’économie, le marché ou la nature sont traditionnellement présentés dans certaines théories sociales telles des forces autonomes agissant d’elles-mêmes…

De la marionnette parlante de Google Eric Schmidt au journaliste de l’ère du management Jeff Jarvis en passant par le théoricien de la neutralité du Net Tim Wu, Morozov décortique les sentences de tous les pontes et penseurs – à la plus ou moins petite semaine – de l’Internet. Personne n’est épargné, pas même des personnages qu’il respecte tel Lawrence Lessig, pater des licences Creative Commons. Et c’est ainsi qu’il déshabille notre vision – souvent inconsciente – du tout Internet : une entité omnipotente, cause de tout et son contraire, «unique et stable, significative et instructive, puissante et indomptable», une nouvelle nature dont nous nous devons de respecter l’essence divine, la logique d’efficacité, de simplicité, d’ouverture et de transparence… Et qui ainsi nous évite le dur labeur de la réflexion :

L’enjeu essentiel est ici d’attribuer une causalité unique, à savoir l’Internet, à des événements, de façon à ne pas en examiner toutes les autres causes, sociales ou économiques, le capitalisme, la politique étrangère des grandes puissances, etc. Il suffit de dire que c’est juste à cause de l’Internet.

Bienvenue à l’âge unique et merveilleux du tout Internet

L’autre dimension de l’Internet centrisme, décrite dans Pour tout résoudre, cliquez ici, tient à ce que Morozov appelle «l’époqualisme». Soit la certitude que nous vivons des temps d’exception, où l’Internet s’apprête à chambouler la société de façon plus fondamentale encore que la presse à imprimer il y a un demi millénaire. Et l’essayiste corrosif de plonger avec gourmandise dans l’Histoire, de Saint-Simon et des saint-simoniens aux rêves de l’électricité du milieu du 19ème siècle, pour démontrer l’idiotie récurrente d’une telle prétention.

Tout, sous le regard webcentriste, doit passer à la moulinette de l’Internet et ainsi se transformer en or digital. Pourquoi voudriez-vous qu’un miracle connecté ayant révolutionné la musique ou le ménage domestique ne puisse s’avérer la solution de nos soucis de mécanique, de jardinage, de comptabilité, d’obésité ou de politique ?

Le solutionnisme technologique remplace la politique

L’Internet centrisme ouvre en effet une autoroute parfaitement bétonnée à une épidémie, certes ancienne, mais qui trouve désormais un terrain de propagation idéal dans la folie de connecter tout et n’importe quoi : le solutionnisme technologique.

Je définis le solutionnisme technologique comme une façon de se reposer sur la technologie pour tenter de résoudre des problèmes dont l’existence n’est pas avérée. Vous n’assumez pas la multiplicité des sources et causes potentielles de tout problème. Immédiatement, vous utilisez la technologie, sans chercher d’autres moyens de résoudre le problème, et sans même avoir fait l’effort préalable de définir ce problème.

Plus besoin d’analyse puis de décision politique ! Plus de nécessité à chercher des modèles d’explication à la montée de l’obésité chez les jeunes, à l’endettement des ménages, à la recrudescence des vols de grands-mères à Los Angeles ou même à la crise climatique ! Il y a forcément une solution connectée à votre souci, vous évitant ainsi toute prise de tête. Et cette solution concrète a l’immense avantage de se situer au niveau des individus, ces coupables consentants dont le comportement est tellement plus facile à réguler que les institutions.

Grâce aux smartphones et aux objets intelligents, tout ce que nous faisons est suivi et surveillé, mais peut aussi être orienté via des incitations. Il devient par exemple possible de nous pousser, par une alerte et une récompense, à éteindre la télévision ou la lumière de la pièce d’à côté. Cela ne résout en rien le problème à la source du changement climatique, à savoir les folles dépenses en énergie de nos économies, la liberté laissée aux sociétés pétrolières de polluer sans frein, ou notre incapacité à bâtir des mécanismes de régulation globale. Mais cela nous donne bonne conscience grâce à ce sentiment confortable de participer à la résolution du changement climatique en faisant quelque chose avec les citoyens.

Le paradis de la Silicon Valley est un enfer

Les ingénieurs de la Silicon Valley et leurs émules de par le monde nous concoctent une vie sans friction, conflit ni désagrément. Nous serons divertis en permanence, servis par une myriade d’automates nous connaissant mieux que nous-mêmes, pour ne plus penser à rien et vivre à jamais dans le nirvana paraplégique du connecté permanent.

Sauf que ce monde utopique, censé éradiquer l’ennui, ne serait-il pas comme tout paradis le plus ennuyeux des univers ? Est-il seulement possible de grandir et d’apprendre sans enjeux moraux ? Sans prises de bec ? Sans conflits spirituels ? De l’écosystème d’Apple à celui de Google ou de Facebook, la Silicon Valley nous enferme dans une bulle d’oubli du réel. Car elle l’exploite pour notre «bien», ce réel sale et conflictuel, ne laissant que guerres, déchets et pollution par leurs millions de serveurs à ceux qui n’auraient pas les moyens de payer le ticket d’entrée dans leur paradis de e-pacotille.

Côté pile, pour les chiens errants de l’extérieur au cocon numérique, il y aurait le cauchemar physique, sans dollars ni Bitcoin, suant voire sanglant ; et côté face, pour les moutons de l’intérieur, le cauchemar spirituel, la stagnation béate et autocontrôlée, le conservatisme total au nom du confort et de la sécurité…

Requiem pour un impossible retour à la politique

Dès lors, une fois convaincu par l’implacable démonstration d’Evgeny Morozov, une unique question vient à l’esprit, clin d’œil à ce bon vieux Lénine : que faire ?

Le jeune intellectuel, qui compte tout de même 54.600 followers sur Twitter, ne combat pas le numérique en tant que tel. Dans le dernier chapitre de son opuscule, «Gadgets intelligents pour humains déficients», il tente bien de dénicher des dispositifs technologiques suscitant le débat plutôt que d’assassiner la réflexion sur l’autel de l’efficacité et du bonheur e-marketing. Les applications erratiques qu’il décrit sont savoureuses, en particulier la rallonge appelée Chenille, qui semble respirer tel un être vivant, et vise par son état changeant «à faire naître une réflexion sur le gâchis d’énergie que représentent les appareils en mode veille». Mais Morozov est le premier à admettre les limites de ces rares objets, plus proches des œuvres d’artistes eux aussi critiques, comme Grégory Chatonsky ou Christophe Bruno, que de technologies grand public à même de faire la nique à celles qu’il cloue au pilori du solutionnisme décervelant.

Les derniers moments de notre conversation (à découvrir ici en podcast ou en cahier feuilletable PDF), laissent entrevoir chez Evgeny Morozov un sentiment proche du désarroi… Comment motiver le peuple sous anesthésie digitalisée à agir collectivement pour changer la donne plutôt qu’à se mesurer le nombril et à compter ses points de bonne écologie domestique ? Comment reconstruire la politique sur le champ de ruines des partis et des syndicats ?

Au premier rang des spectateurs de sa conférence parisienne, le 15 octobre 2014 au siège de Microsoft, temple ô combien anachronique pour accueillir un tel trublion, il y avait Bernard Stiegler. Sans doute n’était-ce pas un hasard. Car c’est bien pour répondre à ce type de questions d’après la cuite solutionniste que le philosophe a créé il y a neuf ans l’association Ars industrialis. Pour bâtir une indispensable «thérapeutique politique» de notre nouveau monde numérique. Et pour repenser et participer à la reconstruction de l’industrie comme de notre système politique et social…

Mille mercis à Evgeny Morozov pour sa radicale déconstruction. Place, désormais, à une tâche encore plus radicale : la reconstruction.

 

Ariel Kyrou (@ArielKyrou)

 

Écouter notre entretien complet avec Evgeny Morozov.

Une discussion avec le penseur Evgeny Morosov sur cette idéologie qu’est l’Internet centrisme, ce qu’il appelle le solutionnisme technologique, sur la façon dont les ingénieurs et décideurs de la Silicon Valley nous enfument, mais aussi accessoirement sur la science-fiction et la capacité ou non d’agir contre l’emprise de ces nouvelles technologies et leur idéologie.

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