Culture Mobile a filmé Laurence Allard en avril 2013 au Musée des Arts et Métiers, à Paris, près d’une «machine à composer photographique type “Lumitype 550”, vers 1965».

Laurence Allard, le nouveau monde connecté

Une autre relation entre entités vivantes et machiniques

L’histoire du téléphone mobile depuis bientôt vingt ans a inauguré un autre type de rapport aux nouvelles technologies : non plus «compétitif» mais «symétrique» et «réversible». La révolution du mobile a donné du pouvoir à ceux qui jusqu’ici n’en avaient pas. Or, avec la métaphore de l’homme augmenté, notre nouveau monde connecté semble parfois nous engager dans une voie marquée une fois encore par une logique de domination. C’est notamment pour répondre à cette tendance que Laurence Allard a mis au point le concept de «biosocialité connectée».

Le mobile : une révolution de «celles d’en bas»

On a tendance à considérer la plupart de nos outils de communication comme de simples appareils de transmission, ou au mieux de transferts d’information d’une personne à une autre à l’instar du téléphone. Or la radio par exemple, lorsqu’elle a été inventé et expérimentée par Marconi à la fin du XIXe siècle, était tout autant un appareil de réception que d’émission de voix ou de musiques, comme le gramophone des origines servait tout autant à enregistrer qu’à écouter des sons ! C’est cette réversibilité, cette relation symétrique que le téléphone mobile a retrouvé telle une évidence depuis une vingtaine d’années. Et c’est là, selon la sociologue de l’innovation Laurence Allard, que se situe la clé non seulement de cette technologie du mobile mais de notre monde tout connecté qui se crée sous nos yeux.

Le mobile, explique-t-elle en détail dans notre long entretien, est selon les termes de Michel Foucault une «technologie du soi». Il permet à chacun d’exprimer son intériorité, de la cultiver via ses messages, ses photos ou ses vidéos, mais aussi de la partager avec d’autres. L’extraordinaire succès du téléphone portable vient de là. Et le plus fort, dans cette petite révolution des usages, c’est qu’elle a été et reste encore menée par les individus les plus communs, des gens sans le sou, ou encore des femmes pauvres, notamment en Afrique…

Ce qui est extraordinaire avec l’histoire du téléphone mobile et de sa diffusion sociale, c’est qu’en 1997, parmi les premiers utilisateurs à une échelle conséquente de cet objet inspiré par la science-fiction, il y a eu des femmes pauvres du Blangladesh, qui louaient à toutes et tous des minutes de téléphonie mobile sur le bord des routes du pays. On les appelait les «phone ladies» ou les «umbrella ladies», puisque pour se protéger du soleil sur le bord des routes, elles avaient des parapluies.

L’homme diminué derrière l’homme augmenté…

Logiques de partage. D’échanges sans se trahir. De responsabilité mutuelle. De transparence aussi… Il y a dans ces valeurs, portées par le mobile et les innovations des pays émergents en la matière, l’esquisse d’un autre rapport au monde : bien loin de l’esprit compétitif et de domination, autrement dit guerrier, auquel on identifie trop souvent le monde des nouvelles technologies. Or la montée en puissance de l’Internet des objets, d’un monde de données analysées en permanence et en temps réel semble se faire parfois a contrario de cette autre relation à tout ce qui nous entoure, et donc à l’esprit de cette petite révolution du mobile et de ses usages.

Cette vague de l’Internet des objets est considérée par certains comme la preuve d’un dépassement annoncé de l’humain par les machines. Ce dépassement serait annonciateur d’une mutation de l’humanité pour la transhumanité, d’une humanité reconfigurée par la technologie car améliorée par les implants, les puces, les prothèses, les interfaces. Il y a là un techno-récit tout à fait problématique qui présuppose une anthropologie compétitive entre les humains et les non-humains, ces non-humains qui de façon tout à fait ordinaire peuplent nos vies depuis l’histoire de l’humanité (outils, animaux domestiques, prothèses orthopédiques, etc.).

Laurence Allard se pose contre cette posture de domination totale vis-à-vis de son environnement comme de nos pairs humains. Contre cette vieille idéologie de puissance de l’homme sur la nature et de l’homme sur l’homme, presque «colonialiste», qui fait jouer à la machine le mauvais rôle… Mais aussi contre le concept d’homme augmenté :

L’idéologie transhumaniste en appelle à un homme augmenté. Or quels sont les humain(e)s qui expérimentent au quotidien les prothèses artificielles, d’implants ou de puces ? L’humanité la plus fragile ! L’humanité diminuée ! Ces technologies, qu’on nous présente comme celles d’une démultiplication des capacités de l’Homme, servent - et c’est tant mieux - à pallier le manque douloureux d’un organe, d’une faculté... La vision portée par les transhumanistes code culturellement la technologie comme un élément exogène à l’Humanité, contre lequel elle doit soit se battre pour survivre, pour soit succomber, soit muter. Alors que dans la vie de tous les jours, nos faits et gestes les plus quotidiens sont instrumentés par des objets techniques.

«Mieux vivre ensemble» dans un monde tout connecté

Loin d’être purement théorique, la vision de Laurence Allard se décline en toute cohérence avec ses observations de terrain, en tant que sociologue et ethnographe des usages de tous nos nouveaux outils de télécommunications. Plusieurs fois, lors de notre entretien, elle donne ce chiffre : il y aurait d’ores et déjà dans le monde 9 milliards de machines et d’objets communicants, à comparer aux 6 milliards d’êtres humains eux-mêmes connectés. Elle parle des arbres de la ville de Paris, intégrant une puce RFID en guise de carte d’identité, des chiens et chats «pucés» pour les reconnaître, les retrouver et mieux les soigner, mais aussi des tuyaux, des lampadaires, de tout ce mobilier urbain qui lui aussi «communique» de plus en plus… Et puis il y a bien sûr nos mobiles et nos tablettes, avec des cartes SIM et parfois des capteurs, par exemple pour mesurer nos mouvements à des fins sportives ou pour connaître certains facteurs environnementaux…

Est-ce que tout ça doit nous servir pour mieux dominer les choses, les végétaux, les animaux et les autres hommes ? Ou est-ce qu’il n’y aurait pas là en train de se construire un nouveau lien entre nous tous, entre le vivant, entre le végétal, l'animal, l'humain et l’artefact machinique (capteurs, composants électroniques, puces…) grâce à la connexion à des réseaux de communication ?

L’enjeu, pour la sociologue, est limpide : non une compétition nouvelle entre les êtres et avec les machines, mais une réappropriation «des objets pour des usages citoyens, au profit de tous et des plus pauvres, des plus fragiles», et plus largement l’invention ici et maintenant d’un «mieux vivre ensemble via ces connexions entre nous et avec toutes les entités, vivantes ou non, de notre environnement à venir.» Soit une perspective de «compagnonnage» avec toutes les entités qui nous entoure que Laurence Allard qualifie de «biosocialité connectée».

Écouter notre entretien complet avec Laurence Allard

Comment le mobile construit-il un nouveau monde connecté, selon des principes d’expression de soi et de partage ? Et qu’est-ce que cette «biosocialité connectée» que nous devrions tisser avec notre environnement à l’âge de l’Internet des objets ? Conversation avec la sociologue de l’innovation Laurence Allard au Musée des Arts et métiers en avril 2013.

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