Paul Virilio : Terra Nova
«Le sédentaire est maintenant partout chez lui avec son téléphone et son ordinateur, alors que le nomade d’aujourd’hui n’est nulle part chez lui.»

Paul Virilio, Terra Nova

Rencontre avec l’un des plus grands critiques de notre nouveau monde numérique

L’urbaniste et philosophe Paul Virilio est une vigie des temps présents. Depuis des années, il travaille à dévoiler l'envers du progrès technologique, le négatif des révolutions de l'Internet ou de la mobilité. Ses propos peuvent sembler exagérés, mais ils sont éclairants, voire indispensables à qui veut comprendre son époque en toute lucidité.

Dans une très belle conversation entre les deux hommes, le dessinateur Moebius dit à Paul Virilio :

Vous essayez de regarder les structures du monde pour révéler ce qui se passe sous ses jupes.

Grand bonhomme disparu le 10 mars 2012, Moebius, alias Jean Giraud, résume ici de façon merveilleuse la mission que mène avec autant de rigueur que de jubilation Paul Virilio. La discussion d’où est extraite cette citation date de l’été 1999. Et cet entretien qui n’a pas pris une ride est lui-même tiré du tout dernier ouvrage de Paul Virilio, recueil, sorti au printemps 2012, de ses textes en entretiens réalisés depuis presque une génération dans le cadre de ses collaborations avec la Fondation Cartier pour l’art contemporain : «La pensée exposée».

C'est à l'occasion de l'exposition «Terre natale, Ailleurs commence ici», à la Fondation Cartier du 21 novembre 2008 au 15 mars 2009 (et dont Orange était partenaire), que nous avions rencontré Paul Virilio. En version intégrale en podcast et sous format pdf, cet entretien donne le sentiment d’avoir lui aussi été réalisé aujourd’hui. Il nous y parle de la terre natale et du danger qu'elle devienne une «terre fatale» pour nous autres, terriens, qui en sommes encore les habitants. Mieux : il y  explique également comment cette «terra nova» nous transforme en nouveaux sédentaires, partout chez nous car en permanence connectés, alors qu'apparaissent des nomades par défauts, nulle part chez eux, dans des tentes et autres camps de transit…

Bref, avec un sens de la formule qui fait mouche, il nous alerte, non par défiance totale vis-à-vis des nouvelles technologies et plus largement du progrès technique et scientifique, mais pour nous aider à porter un regard lucide sur cet univers du numérique que l’on adopte trop souvent sans la moindre critique… Extraits d’interview.

Quand la technologie signe le «crépuscule des lieux»

Paul Virilio, vous vous revendiquez comme «terrien», pourquoi utilisez-vous ce terme ?

Ce terme se justifie d'autant mieux quand on réalise que le mot "humain" vient de "humus", autrement dit de la terre. Je pense qu'au moment où nous perdons notre rapport à la terre, où l'on réduit le monde à rien par la vitesse, par le progrès, par l'accélération, il serait temps de nous reconnaître comme terriens.

Se dire "terrien", cela signifie quoi de plus que de se dire "humain" ?

Cela signifie que nous habitons d'abord le premier corps, le corps géographique, le corps de la planète, le corps territorial, qui est notre support, et ensuite le corps social, l'autre, la famille, le groupe, et puis enfin le corps animal, animal au sens animé de l'homme. Alors oui, la terre natale est fondamentale, c'est le cas de le dire. D'ailleurs, la crise financière, c'est la crise du foncier. Car elle est née des subprimes, donc de prêts au logement, c'est-à-dire de l'ici bas. Je rappelle qu'on dit d'un événement, mais aussi d'un miracle, qu'il a eu lieu. Il est donc natal. Il est né dans un endroit. Avoir lieu, c'est quelque chose que les technologies éliminent au profit du non lieu. C'est-à-dire du virtuel, de l'instantanéité, de l'immédiateté, de l'ubiquité, qui sont l'apanage du divin - ce qui est curieux pour une société qui se dit laïque et qui récuse une bonne part de l'histoire, judéo-chrétienne, de son rapport au divin.

«Ailleurs commence ici» : la «mégaloscopie» de Google Earth et cyberespace comme nouvel espace de colonisation

Le titre de l'exposition, «Ailleurs commence ici», n’est-il pas une manière de dire que l'ici est en train de disparaître ?

Exactement. Ce sous-titre traduit la crise de la localisation, mais c'est en même temps autre chose : si je dis «Ici commence ailleurs», c'est la colonisation, c'est l'Empire. Ici commence ailleurs, au sud de la Méditerranée, en Afrique... Quand on dit «Ailleurs commence ici», c'est le contraire. C'est que, quelque part, il y a une perte du lieu, une perte de la localisation qui va avec l'externalisation des entreprises, la délocalisation des emplois, mais aussi Internet, le mobile et ce nouveau monde des technologies, bref avec tout ce qui fait notre modernité...

... Et donc avec Google Earth qui en est un symbole ?

Oui, car le propre de Google Earth, c'est ce que l'appelle une «mégaloscopie», c'est-à-dire une vision du monde qui est aujourd'hui l'équivalent de la mégalomanie d'hier. Voir le monde entier, c'est quelque chose de fou, non pas au sens pathologique, mais au sens perceptif. Voir le tout, d'une certaine façon, cela ne participe que de la métaphysique. Du divin. Voire le tout, ce n'est pas athée...

Mais c'est là un divin qui a tué le mystère de l'ailleurs...

Tout à fait...

Il est donc d'une nature totalement différente, car nettoyé de tout mystère...

Moi je crois que cet élargissement du champ perceptif va de pair avec l'instantanéité. Si on a une vision de la totalité de l'espace réel du monde, de la Terre natale, c'est parce qu'on a mis en œuvre la vitesse de la lumière. Autrement dit, le temps réel domine l'espace réel. Le temps réel de la prise de vue, de la prise d'information, de la retransmission domine l'espace réel des événements, des hommes, de l'histoire.

Sous ce regard, qu'est-ce qu'Internet et le «cyberespace» ?

D'une certaine façon, le cyberespace est une colonie virtuelle. A défaut d'avoir encore un empire colonial, on s'est créé un empire colonial de substitution, artificiel et totalement lié aux affects, où l'on est, sinon le maître, du moins le dominant.

Les paradoxes de la mobilité

Quelle est votre vision de la mobilité aujourd'hui ?

La mobilité - sous toutes ses formes - a pour conséquence l'ébauche d'un véritable dépassement de la sédentarité (…). Aujourd'hui, avec les dernières prouesses techniques et économiques, on est en train de dépasser cette sédentarité, tout simplement parce que le sédentaire, c'est maintenant celui qui est partout chez lui, avec son téléphone ou son ordinateur, dans le jet, dans l'avion, dans la voiture, dans n'importe quoi, et le nomade c'est celui qui est nulle part chez lui, sauf dans les tentes du quai Saint-Martin, sur les trottoirs de Paris ou d'ailleurs, ou dans les camps de transit, des "déplacés internes" comme on les appelle en Afrique. Ce n'est pas du tout le retour au nomadisme dont Attali parle dans ses livres, cela n'a rien à voir puisque c'est une inversion. Le sédentaire, c'est désormais celui qui est partout chez lui, parce que le temps réel de sa présence est plus important que l'espace réel de sa demeure. C'est inouï !

Le nomade, auparavant, était partout chez lui, alors qu'il n'est maintenant nulle part chez lui... Il faisait siens tous les territoires qu'il décidait de traverser. N’est-ce pas dorénavant l’inverse ?

Ces millions, bientôt ce milliard de nomades, ils sont littéralement en fuite, et ce sont aussi des exclus du monde numérique. Le nomadisme, pour eux, ce n'est pas un choix. Auparavant, le nomadisme, c'était un choix de tribus. Ils partaient à la dérive. (…) Or c'est quelque chose qui disparaît, puisqu'il n'y a plus que des fuites. Des fuites devant des phénomènes climatiques, de submersion, ou de sécheresse, des fuites devant des conflits, des fuites liées à la mort des terres agricoles, à la fin de l'agriculture.

La traçabilité de nos actions : un nouveau type de contrôle soft

Il y a une notion qui court dans le catalogue comme dans votre dernier livre - voire dans la plupart des anciens : celle de «trajet»...

1977-2007, cela fait plus de trente ans que je travaille sur la vitesse... (…) Prenons le problème de l'identité : la traçabilité est en passe de l'emporter sur l'identité locale, nationale, etc. Pourquoi ? Parce que lorsque l'on est capable de contrôler le trajet d'un individu, peu importe son lieu de naissance, sa terre natale, peu importe tout le reste, puisqu'on le suit à la trace sans arrêt. Nous avons vécu la révolution des transports, puis celle de la transmission. La troisième, en cours, est celle des transplantations, c'est-à-dire la possibilité des puces à radiofréquence non seulement sur les objets mais implantées dans le corps des sujets. Dès lors, la question de la traçabilité l'emporte définitivement sur l'identité, nationale ou autre. La télé et la radio ont permis d'avoir la ville chez soi, à demeure. Avec la révolution des transmissions, le portable, l'ordinateur et les réseaux qui nous permettent d'être connecté en permanence, on a la ville sur soi. Demain, avec ces transplantations, on aura la ville en soi... Cela remet en cause la notion même de trajet. C'est pourquoi, à côté des notions de subjectivité et d'objectivité, je propose un néologisme : trajectivité.

Le contrôle, qui est d'abord passé par la sédentarité, passe maintenant par la traçabilité de l'individu en trajet - balisé - permanent... Mais c’est aussi ce contrôle volontaire de l’individu qui, pour avoir les meilleurs services en ligne, accepte d’être géolocalisée via son mobile et de voir toutes ses actions sur la Toile tracées en permanence ?

Oui, parce que les hommes en trajet sont tout le temps connectés. Il y a là une perte d'autonomie, qui ne tient pas seulement à la télésurveillance. On pourrait parler de Google aussi : derrière Google, il y a l'idée d'un changement presque en temps réel du paysage. Ce qui est intéressant dans Google, ce n'est pas simplement l'étendue de la prise de vue qui s'étend au globe dans sa totalité, mais le renouvellement hebdomadaire, et demain quotidien voire selon moi en temps réel de ses images. C'est ce que l'on retrouve également dans le projet E-Corce de l'Agence spatiale française, imaginé comme un concept d'observation en temps réel (ou presque) des moindres lieux et non-lieux de la Terre. On saura toujours qui est quoi et où est qui. Il y a là une tyrannie de l'instantanéité qui annule l'histoire, c'est-à-dire le passé, le présent, le futur. Tout se joue dans l'accélération de l'instant, dans l'accélération du temps réel, et non plus dans l'accélération de l'histoire: passé, présent, futur...

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Notre nouveau monde numérique nous fait perdre ce lien essentiel avec les lieux, avec notre Terre natale. Un entretien avec Paul Virilio, philosophe, à la Fondation Cartier en novembre 2008.

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