Culture Mobile a filmé Philippe Curval le 24 juillet 2013 au Musée de l’air et de l’espace du Bourget, près de son avion Caudron G4 de 1915.

Philippe Curval, l’innovation c’est de la SF !

L’invention technologique a quelque chose de magique

Il y a un siècle et demi, c’est dans la Baie de Somme que Jules Verne anticipe le futur en concevant son sous-marin, le Nautilus de Vingt mille lieux sous les mers. Quarante ans plus tard, au même endroit, les frères Caudron transforment le monde et bâtissent littéralement notre présent en participant à l’invention de l’aviation. Ce sens de l’innovation qui habitait Jules Verne comme Gaston et René Caudron, et qui vit désormais dans certains jeunes créateurs de start-up, c’est l’esprit même de la science-fiction.

L’extraordinaire invention de l’aviation

Au début du 20ème siècle, affirme Philippe Curval, il fallait vraiment un «esprit de science-fiction» pour avoir le projet fou de faire voler les hommes et enterrer ainsi le mythe d’Icare :

Imaginez deux fermiers, au bord de la Baie de Somme, qui ont eu l’idée extraordinaire de créer des avions, malgré l’incrédulité voire l’hostilité de toute la population du coin ! D’une certaine façon, je dirais qu’inventer un nouvel objet technologique comme ils l’ont fait, c’est faire de la science-fiction : on part de rien pour aboutir à quelque chose qui n’existait pas auparavant et qui représente une avancée considérable sur le plan de la civilisation. C’est cet effort mental, cet effet prospectif, d’anticipation de l’avenir de personnages tels les frères Caudron qui a motivé pour moi l’écriture de Juste à temps.

À bientôt quatre-vingt-quatre printemps, ce grand nom de la science-fiction française garde sa verdeur de jeune homme. Sorti en juin 2013, son dernier roman met un scène le curieux destin d’un homme de notre présent : écrivant le scénario d’un film sur René et Gaston Caudron, il se retrouve lui-même catapulté par des «marées du temps» plus d’un siècle en arrière, au cœur de leur épopée dans la Baie de Somme.

La spéculation scientifique et technologique à la base des plus grandes inventions telle l’aviation existe aujourd’hui comme elle existait hier ; la seule différence, c’est qu’au début du 20ème siècle, lorsque les frères Caudron se promenaient en avion au dessus de la Baie de Somme, il y avait 10 000 personnes pour le regarder comme un miracle, alors qu’aujourd’hui les gens ne s’étonnent plus de ce genre d’innovation.

Des rapports de l’innovation et de la science-fiction

Pour Philippe Curval, il n’y a pas d’innovation véritable sans une faculté à se projeter et à emmener avec soi la société vers le futur. Innover, c’est rendre possible aujourd’hui l’impossible d’hier. C’est lever les barrières techniques, bien sûr, mais aussi les tabous religieux. Prenez l’invention de la photographie à la fin du 19e siècle : c’est bien un oukase du Décalogue de la Bible, l’interdiction de la reproduction, de la sculpture de soi, qui est ici brisé. Sous ce regard, les sciences et les technologies n’abolissent pas la magie, mais à l’inverse la concrétise et la font vivre au cœur des usages de tous.

C’est en ce sens que l’écrivain décèle un rapport d’intimité fort entre les inventions majeures des sciences et technologies et les grandes œuvres de science-fiction, dont le propos est justement de rendre possible l’impossible. C’est d’ailleurs au Crotoy, là où se déroule l’intrigue de Juste à temps, que Jules Verne conçoit à l’aube des années 1870 le sous-marin Nautilus de Vingt mille lieues sous les mers. De la même façon, dès 1914, H.G. Wells publie The World Set Free, roman dont l’une des clés est la bombe atomique. Sauf que c’est en 1932 que le neutron a été découvert ! Jules Verne et H.G. Wells ont anticipé le futur grâce à leur imaginaire. Ils se sont certes inspirés des recherches technologiques et scientifiques de leur temps, mais ils ont inspiré en retour bien des savants et ingénieurs. Tout comme en 1984 l’écrivain cyberpunk William Gibson invente le «cyberespace» avant même que nous ayons l’idée d’un gigantesque espace de données numériques où naviguer comme des cosmonautes d’univers virtuels.

C’est le classique problème de l’œuf et de la poule : qui est premier de l’auteur de science-fiction et du scientifique ? Est-ce que ce sont les auteurs de science-fiction qui anticipent et permettent aux scientifiques d’inventer ou est-ce qu’à l’inverse c’est toujours à partir de données issues de chercheurs que les romanciers tissent et donc extrapolent leurs histoires ? Je crois que les deux sont tout aussi vrais, qu’il s’agit d’un jeu où les uns rebondissent sur les autres, bref que la poule et l’œuf se conçoivent, s’interpénètrent, se complètent l’un l’autre en permanence !  

Demain les «envirtuels» et les robots conscients ?

Lorsqu’elle réussit à dépasser le cadre de ses codes et langages, la science-fiction a le don pour concrétiser nos rêves ou cauchemar d’un futur potentiel. Juste à temps, par exemple, est tout autant une métaphore du miracle de l’innovation technologique qu’une réinvention du thème classique de la catastrophe. L’origine des «marées du temps» est en effet un trou noir, en orbite géostationnaire autour de la Baie de Somme à quelque date de notre futur. Les distorsions du temps, qui plongent les gens du futur dans le passé, s’accompagnent par un ailleurs d’une sorte de réchauffement climatique.

Depuis ses premiers écrits il y a maintenant plus d’un demi siècle, Philippe Curval sait mieux que personne mêler utopie et contre-utopie du futur. Lorsque il imagine en 2008 dans Lothar Blues la prolifération des robots en lieu et place des hommes au travail ainsi que leur éveil à la conscience, il extrapole mais ne juge pas.

L’écrivain explore les potentiels du présent pour mieux les transcender, et c’est ainsi qu’il en arrive ici et là à des visions lumineuses, comme celle de ces «envirtuels», extension imaginaire de nos mondes virtuels d’Internet et des jeux vidéo, utilisant des hologrammes et bien d’autres technologies qui n’existent évidemment toujours pas en 2013 :

Le héros principal de Lothar blues est un créateur d’envirtuels. Son œuvre la plus célèbre est une réinvention du zoo de Vincennes. Il est possible de discuter avec les animaux virtuels de ce zoo, dans leur langage que pour une fois nous comprenons. Grâce à ce transfert mental, et on se rend compte que les animaux peuvent avoir aussi une intelligence particulière, que les humains vont découvrir à travers cet échange.

Prospective quasiment réaliste de l’avenir d’une technologie ou rêve philosophique d’une communication impossible ? C’est bien parce que les deux, l’extrapolation réelle et l’utopie fascinante, y sont indissociables que ce type de littérature réussit à nous toucher au plus profond de nos fantasmes et tout simplement de nos sentiments.

Écouter notre entretien complet avec Philippe Curval

Une discussion avec l’écrivain Philippe Curval sur l’imaginaire des grandes innovations comme l’aviation et ses rapports à la science-fiction et son élan prospectif, à partir de son dernier livre, Juste à temps, au Bourget en juillet 2013.

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Soumis par domellen le
Aller sur le site de Quarante-Deux pour : 1/ lire toutes les critiques de Philippe Curval depuis plus de 50 ans : http://q-d.fr/aspc --- 2/ lire une sélection de ses nouvelles : http://q-d.fr/repc --- 3/ lire son blog (Carnet particulier) : http://www.quarante-deux.org/cosmos/curval/